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Jeudi 12 octobre 2006
Le multiculturalisme doit servir la liberté, par Amartya Sen

"Tout a commencé au Canada. Et sous les meilleurs auspices. En 1971, le Canada fut le premier pays du monde à faire du multiculturalisme une politique officielle. Comme s'en glorifie le site Internet du Patrimoine canadien, "le Canada a proclamé la valeur et la dignité de tous les Canadiens et Canadiennes, sans égard à leurs origines raciales ou ethniques, à leur langue ou à leur confession religieuse".

La plupart des Etats membres de l'Union européenne ne tardèrent pas à suivre le mouvement, avec la Grande-Bretagne en fer de lance. Le multiculturalisme devint le grand concept en vogue dans le monde entier. Cet âge d'or appartient aujourd'hui au passé, en Europe en particulier. Le Danemark et les Pays-Bas ont déjà inversé leurs politiques officielles ; la Grande-Bretagne est traversée de sérieux doutes ; l'Allemagne et la France sont sceptiques. Où est donc le problème ? Il tient sans doute à un mauvais raisonnement.

Il ne faut pas confondre d'une part la liberté culturelle, élément fondamental de la dignité de tous les peuples, et d'autre part, la défense et la célébration de toutes les formes d'héritage culturel, sans chercher à savoir si les individus concernés choisiraient effectivement ces pratiques s'ils avaient la possibilité d'en faire l'examen critique. La liberté culturelle bien comprise, c'est de savoir résister à l'approbation systématique des traditions passées, quand les individus voient des raisons de changer leur mode de Nie.

Si, en Grande-Bretagne, une jeune femme issue d'une famille immigrée conservatrice souhaite sortir avec un jeune Anglais, elle fait un choix quasi irréprochable en termes de liberté multiculturelle. En revanche, la tentative faite par ses proches de l'en empêcher est une réaction très peu multiculturelle, car elle dénote une volonté de maintenir les cultures isolées les unes des autres sous ce que l'on pourrait appeler une forme "monoculturelle plurielle". Or, de nos jours, c'est bien la position des parents qui semble avoir les faveurs des "multiculturalistes" zélés.

L'histoire du multiculturalisme en Grande-Bretagne est très intéressante à cet égard. Après une phase positive d'intégration multiculturelle, est venue une phase de séparatisme et de confusion. La Grande-Bretagne postcoloniale avait fait de son mieux pour intégrer les immigrés grâce à un traitement non discriminatoire en matière de sécurité sociale et même de droit de vote.

Le Commonwealth, idée visionnaire et multiculturelle avant la lettre, permet en effet à tous les citoyens de cette communauté de nations résidant au Royaume-Uni - dont la quasi-totalité de la population immigrée non blanche - de participer aux élections britanniques.

Au regard de l'histoire profondément inégalitaire de l'immigration en Allemagne, en France et presque partout ailleurs en Europe, il faut saluer la volonté de la Grande-Bretagne d'accorder le plu: rapidement possible aux immigrés en situation régulière les droits économiques, sociaux et politiques qui leur reviennent. Cette posture avait bien sûr des points faibles, comme l'ont montréles émeutes de 1981 à Brixton et à Birmingham.

Autre initiative visionnaire, on s'efforça de les prendre en compte. Lord Scarman dirigea une enquête sur ces émeutes et les attribua aux 'préjugés raciaux inhérents à la vie britannique". Les problèmes identifiés alors n'ont certes pas tous disparu (la race reste un élément discriminant, au même titre que la classe sociale ou le sexe), mais le pays a fait preuve, bien avant que "multiculturalisme" ne devienne un mot à la mode, d'un engagement constant en faveur du traitement égalitaire de tous les Britanniques, quelle que soit leur origine.

Ce qui est tragique, c'est que, au fur et à mesure que s'imposait le slogan multiculturaliste, la confusion autour de ses exigences allait elle aussi croissant. Il s'agit essentiellement de deux confusions. La première est un amalgame entre conservatisme culturel et liberté culturelle. Le fait d'être né dans une communauté donnée n'est pas en soi une preuve de liberté culturelle, car ce n'est pas un choix actif. En revanche, la décision de rester fermement attaché au mode de vie traditionnel peut être un exercice de liberté, si tant est que ce choix ait été fait après examen des autres options. De même, la décision de prendre ses distances (que ce soit de façon subtile ou radicale) avec les comportements traditionnels, décision prise après réflexion et raisonnement, est également un acte de liberté multiculturelle.

La seconde confusion consiste à ignorer le fait que, si la religion peut être un important critère identitaire pour les individus (en particulier quand ils peuvent choisir librement d'embrasser ou de rejeter les traditions héritées ou adoptées), il existe aussi d'autres adhésions et affiliations - politiques, sociales, économiques - auxquelles ils sont en droit de tenir. Sans compter que la culture ne se résume pas à la religion. La formule des Canadiens renvoie ainsi explicitement, outre à la religion, à la langue ; il est bon de rappeler par exemple que les Bangladais aujourd'hui rangés dans la catégorie "musulmans britanniques", sont issus d'un peuple qui a obtenu son indépendance de haute lutte (en i97i) non pas sur des bases religieuses, mais au nom de la liberté linguistique et de L laïcité.

Les responsables politiques britanniques ont pris l'habitude de traiter chaque groupe de coreligionnaires comme une "communauté" à part entière devant fonctionner selon des coutumes propres - à condition, bien sûr, que leur pratique reste "modérée". Les porte-parole religieux des populations immigrées semblent jouir de la part des autorités britanniques d'une reconnaissance (e d'un accès aux salons du pouvoir) d'une ampleur inédite. De nouvelles "écoles de la foi" sont créées avec la bénédiction et les encouragements du gouvernement. Apparemment, on se soucie davantage de l ' "équilibre" religieux plutôt mécanique souhaité par ceux qu'on appelle les "leaders communautaires" que d'enseigner aux enfants les Bavoirs de base et l'apprentissage de la raison.
Les écoles séparées, phénomène de cloisonnement qui, en Irlande du Nord, n'a fait que creuser le fossé politique entre catholiques et protestants, sont désormais autorisées et même encouragées de facto pour d'autres franges de la population britannique. Là encore, elles seront facteur de division.

Ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est pas abandonner le multiculturalisme, ni renoncer à l'objectif d'égalité "quelles que soient les origines raciales ou ethniques, la langue ou à la confession religieuse", mais dissiper ces deux confusions qui ont déjà fait tant de mal. C'est impératif, non seulement parce que la liberté doit être prise en compte, mais aussi pour éviter la révolte des plus défavorisés, comme dans les banlieues françaises. Ainsi, on luttera contre la menace croissante des pensées communautaristes violentes, qui progressent en Grande-Bretagne et qui risquent de déboucher sur des actes d'une brutalité barbare.
Il est important de reconnaître que les premiers succès du multiculturalisme en Grande-Bretagne étaient liés aux efforts faits par le pays non pas pour séparer, mais pour intégrer. En se focalisant su les communautés, on n'a pas rendu service aux libertés multiculturelles. Bien au contraire".

c Traduit de l'anglais par Julie Marcot.
Le Monde 30 août 2006
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Mercredi 11 octobre 2006

L'écrivain français Georges Bataille montre ici, à la suite de Rousseau, que,
par la culture, l'homme ne modifie pas seulement son environnement. Il se
réforme également lui-même par l'éducation.


"La négation du donné naturel  (par le travail) et le refus de sa propre animalité
(par l'élaboration d'interdits) sont indissociables et définissent, d'un même mouvement, l'humanité.
   Je pose en principe un  fait peu contestable : que l'homme est l'ani-
mal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change
ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués
qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallè-
lement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la
satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre', auquel l'animal n'apporte
pas de réserve. Il est nécessaire encore d'aborder que les deux négations que,
d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre ani-
malité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une
ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des inter-
dits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence
d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part tra-
vail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme"




      Georges Bataille,  (1957), Éd. de Minuit, 1995, p. 238-239.
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Mercredi 11 octobre 2006
Lire  le Rebonds de Emmanuel Wallon  ce matin dans Libération
 Poutine   a cru bon de rappeler  que Mm  Politkovskaia      n'avait que peu d'audience en URSS (quel tact! ) .
 Saviez-vous que Chirac avait décoré Poutine de la Grand Croix de la légion d'honneur le 25 septembre dernier. Quel sens de l'à propos,  vraiment!
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Mercredi 11 octobre 2006
Lisez le Nouvel Obs..
Evidemment on ne vous donne en aucun cas les recettes su bonheur!
Mais Cyrulnik est intéressant.
 Ce qu'il explique  est surtout bon à savoir pour nos enfants (à élever) : comment leur donner les meilleurs chances..Et puis vous serez curieux  d'apprendre combien de cancres sont devenus des grands hommes..













Photo Boubat
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Mercredi 11 octobre 2006
Cette semaine un dossier sur Redeker , excellent papier de C. Askolovitch et de Marie Lemonnier. Voilà des journalistes qui évoquent la "solidarité des ébranlés" et qui connaissent donc le philosophe  Jan Patocka ( l'auteur de Essais hérétiques) !  Etonnant...
Les deux édito - Jean Daniel et Julliard sont impeccables aussi!
 Quant à Cyrulnik... j'y viens!


Jan Patocka
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Mercredi 11 octobre 2006
La sensiblerie intellectuelle de notre temps à toutes les croyances aboutit à la restriction de la liberté de penser:  (Le nouvel Obs, 11 octobre 2006)

"Il en va dans nos sociétés comme du sexe : plus on en parle, moins on le pratique. Nous vivons un moment de verbalisation universelle où on laisse le mot se substituer à la chose au point de l'escamoter. D'où le paradoxe d'une humanité où l'on n'en finit plus de se réclamer des droits de l'homme, tandis que la liberté de penser et d'écrire s'étiole sur le sol même qui l'a vu naître. Certes, nous ne sommes plus à l'époque où le pouvoir temporel punissait le blasphème et où le chevalier de La Barre était torturé, décapité et brûlé sur le bûcher pour avoir mutilé un crucifix. Mais nous sommes bel et bien à celle où un descendant de Van Gogh est assassiné dans la rue pour avoir mal parlé de Mahomet. Cette époque a privatisé la barbarie ; de plus en plus, elle tolère l'intolérance. Voici un professeur de philosophie, Robert Redeker, qui, à son tour, médit de Mahomet quel est le premier réflexe de son protecteur légal, le ministre de l'Education nationale, Gilles de Robien ? Suggérer, tout en condamnant les menaces, que par son outrance il ne les a pas volées. On ne s'étonnera pas de trouver le Mrap et son président, Mouloud Aounit, sur la ligne du ministre... A des signes comme ceux-là, on mesure les progrès réalisés, au nom de l'immonde principe de précaution, par l'esprit de soumission dans la conscience commune. Qu'est-ce donc que la tolérance ? Le mot, en vérité, n'est pas heureux. Sans parler de la boutade de Claudel - « La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! » - on constate que son premier sens est terriblement restrictif. Tolérer, c'est d'abord ne pas réprimer alors que, juridiquement, on le pourrait : c'est ainsi que l'on «tolère » de plus en plus des voitures sur le trottoir. Cette tolérance-là est le contraire du droit. Le deuxième sens, celui où nous l'employons désormais, notamment en matière religieuse, consiste à « admettre chez autrui une manière de penser et d'agir différente de la nôtre » (Le Robert). La tolérance, c'est le respect de toutes les croyances. Fort bien. Mais là encore, nous sommes en pleine ambiguïté. Dans la tradition française de libre examen, cette tolérance implique le droit pour chacun de critiquer sans ménagement chacune de ces croyances, à condition de n'en pas entraver l'exercice. En un siècle d'anticléricalisme, l'Eglise catholique en a entendu de toutes les couleurs, et c'est très bien ainsi ; cela l'a aidée à se réformer. Mais une autre conception de la tolérance se fait jour aujourd'hui  et chemine dans les esprits : respecter la croyance d'autrui  consisterait à ne pas la critiquer. Un sondage  (dans "la Vie » (28 septembre 2006) indique  que près de la moitié des Français (45%) pense  que l'on ne doit pas critiquer les religions.Ce respect absolu va de pair avec une irréligiosité  croissante : voilà une conséquence à méditer. Ainsi, la sacralisation des croyances est un signe lugubre dans une société qui se commnautarise chaque jour davantage et qui ne  parvient plus à concevoir le débat public autrement que sous la forme de la coexistence  pacifique des communautés, de leurs croyances,  de leurs absurdités, de leurs tabous, de leurs interdits, de leur terrorisme intellectuel - en mot, de leur sectarisme. Et voilà le résultat ! "tolérance » comme rempart ultime du fascisme, quelle absurdité ! L'extraordinaire sensiblerie intellectuelle de notre temps à toutes les  croyances aboutit paradoxalement à la sacralisation du sectarisme, à la restriction de la liberté de penser et de débattre. C'est pourquoi à la tolérance, mot ambigu, ramollo, je préfère de beaucoup le principe laïcité. La tolérance, au sens que le mot est train de prendre, c'est la cagotisation des esprits. La laïcité, elle, implique non seulement neutralité axiologique de l'Etat mais le primat intellectuel de la raison. C'est pourquoi - qui mes lecteurs anticléricaux me pardonnent encore une fois - j'applaudis Benoît XVI quand. dans son discours de Ratisbonne, il plaide pour une réconciliation - mieux que cela, une alliance - de la raison et de la foi. Et à mes lecteurs croyants, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, je pose cette question : que vaut donc une foi qui ne saurait résister à la critique. voire au blasphème ? A mon avis, elle ne vaut pas tripette".
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Lundi 9 octobre 2006
  Le prix à payer, pour bénéficier des bienfaits de la culture, est élevé. C'est la raison pour laquelle tout individu est "virtuellement un ennemi de la civilisation" d'après Freud :

"La culture humaine - j'entends tout ce par quoi la vie humaine s'est élevée au-dessus des conditions animales et par où elle diffère de la vie des bêtes, et je dédaigne de séparer la civilisation de la «culture» - présente, ainsi que l'on sait, à l'observateur deux faces. Elle comprend, d'une part, tout le savoir et le pouvoir qu'ont acquis les hommes afin de maîtriser les forces de la nature et de conquérir sur elle des biens susceptibles de satisfaire aux besoins humains; d'autre part, toutes les dispositions nécessaires pour régler les rapports des hommes entre eux, en particulier la répartition des biens accessibles. [...] Il est curieux que les hommes, qui savent si mal vivre dans l'isolement, se sentent cependant lourdement opprimés par les sacrifices que la civilisation attend d'eux afin de leur rendre possible la vie en commun. La civilisation doit ainsi être défendue contre l'individu, et son organisation, ses institutions et ses lois se mettent au service de cette tâche; elles n'ont pas pour but unique d'instituer une certaine répartition des biens, mais encore de la maintenir; elles doivent de fait protéger contre les impulsions hostiles des hommes tout ce qui sert à maîtriser la nature et à produire les richesses. Les créations de l'homme sont aisées à détruire et la science et la technique qui les ont édifiées peuvent aussi servir à leur anéantissement.
On acquiert ainsi l'impression que la civilisation est quelque chose d'imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s'approprier les moyens de puissance et de coercition. Il semble alors facile d'admettre due ces difficultés ne sont pas inhérentes à l'essence de la civilisation elle-même, mais sont conditionnées par l'imperfection des formes de culture ayant évolué jusqu'ici. De fait, il n'est pas difficile de mettre en lumière ces défauts. Tandis que l'humanité a fait des progrès constants dans la conquête de la nature et est en droit d'en attendre de plus grands encore, elle ne peut prétendre à un progrès égal dans la régulation des affaires humaines et il est vraisemblable qu'à toutes les époques, comme aujourd'hui, bien des hommes se sont demandé si cette partie des acquisitions de la civilisation méritait vraiment d'être défendue. On pourrait croire qu'une régulation nouvelle des relations humaines serait possible, laquelle, renonçant à la contrainte et à la répression des instincts, tarirait les sources du mécontentement qu'inspire la civilisation, de sorte que les hommes, n'étant plus troublés par des conflits internes, pourraient s'adonner entièrement à l'acquisition des ressources naturelles et à la jouissance de celles-ci. Ce serait l'âge d'or, mais il est douteux qu'un état pareil soit réalisable. Il semble plutôt que toute civilisation doive s'édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts; il ne paraît pas même certain qu'avec la cessation de la contrainte, la majorité des individus fût prête à se soumettre aux labeurs nécessaires à l'acquisition de nouvelles ressources vitales. Il faut, je pense, compter avec le fait que chez tout homme existent des tendances destructives, donc antisociales et anticulturelles, et que, chez un grand nombre de personnes, ces tendances sont assez fortes pour déterminer leur comportement dans la société humaine".
Sigmund Freud, 1927), Malaise dans la culture
trad. M. Bonaparte, PUF, coll. «Quadrige»,
4e éd., 1995, p. 8-10.
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Lundi 9 octobre 2006
Voici l'excellent édito de Antoine de Gaudemar ce matin dans Libération

 Contre-courant
"Tous ceux, à droite comme à gauche,qui sont tentés par la démocratie d'opinion devraient méditer l'histoire de l'abolition de la peine de mort en France. Quand François Mitterrand et son garde des Sceaux Robert Badinter la firent voter en 1981, les deux tiers de l'opinion française y étaient hostiles. Vingt-cinq ans après, si une minorité reste nostalgique de la guillotine et émet de temps à autre des relents de haine justicière,la peine de mort n'est plus un débat, l'expérience a montré qu'elle n'était pas dissuasive et que la criminalité n'avait pas augmenté du fait de sa disparition. Ce n'est plus un débat non plus dans une quantité grandissante de pays, puisque le nombre de pays abolitionnistes de droit ou de fait   aurait doublé depuis 1981 et que 94% des exécutions en 2005 étaient concentrées dans quatre pays, la Chine, l'Iran,l'Arabie Saoudite et les Etats-Unis, par ordre décroissant. Depuis vingt cinq ans, l'idée que toute exécution d'un condamné àmort est d'abord un échec de la justice a donc progressé partout dans le monde. C'est direl'importance du combat politique, porté par des convictions à contre-courant, notamment dansle domaine de la justice et de la sécurité, d'une opinion versatile, perméable à la  démagogie, au populisme et à tout ce qui flatte en elle ses instincts les plus grégaires. La leçon est précieuse à l'heure ou l'on vante la démocratie d'opinion, qui veut que l'on ait raison du moment que les sondages vous soutiennent et sert en réalité le plus souvent à justifier une façon de gouverner pragmatique, sinon opportuniste. En politique, le vent de l'opinion ne souffle pas toujours en faveur des visions à long terme"
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Mercredi 4 octobre 2006


 Pour ceux qui préparent l'I.E.P : lire la leçon de Zabriskie, réalisée dans le cadre de la préparation du CAPES de philosophie,  sur le site de l'Académie de Grenoble
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Mercredi 4 octobre 2006
 Comme la plupart des philosophes des Lumières - à l'exception notable de
 Rousseau - Condorcet postule le perfectionnement continu de l'humanité.
 Chaque génération hérite des acquis de ses ancêtres. Elle en tire à son tour
 un profit dont  bénéficieront  ses descendants.


   " Il n'est pas aussi chimérique qu'il le paraît au premier coup d'oeil de
 croire que la culture peut améliorer des générations elles-mêmes, et que leur
 perfectionnement dans les facultés des individus est transmissible à leurs
 descendants. [...] Il est donc assez simple de penser que si plusieurs géné-
 rations ont reçu une éducation dirigée vers un but constant', si chacun de
 ceux qui les forment a cultivé son esprit par l'étude, les générations suivantes
 naîtront avec une facilité plus grande à recevoir l'instruction et plus d'ap-
 titude à en profiter. Quelque opinion que l'on ait sur la nature de l'âme, ou
 dans quelque scepticisme que l'on soit resté, il serait difficile de nier l'exis-
 tence d'organes intellectuels intermédiaires nécessaires même pour les pen-
 sées qui semblent s'éloigner le plus des choses sensibles. [...] Leur degré de
 force ou de flexibilité, quoiqu'il ne soit pas indépendant du reste de la consti-
 tution, n'est cependant proportionné ni à la santé, ni à la vigueur, soit du
 corps, soit des sens. Ainsi, l'intensité de nos facultés est attachée, au moins
 en partie, à la perfection des organes intellectuels, et il est naturel de croire
 que cette perfection n'est pas indépendante de l'état où ils se trouvent dans
 les personnes qui nous transmettent l'existence. [...]
    Si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois,
 une loi générale de la nature, l'homme ne doit point se regarder comme
 un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s'évanouir après
 une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal
 pour ceux que le hasard a placés près de lui; il devient une partie active du
 grand tout et le coopérateur d'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un
 moment sur un point de l'espace, il peut, par ses travaux, embrasser tous
 les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa
 mémoire a disparu de la terre"

              Marie Jean Antoine Carotta, marquis de Condorcet,
         Cinq Mémoires sur l'instruction publique (1791), premier mémoire,
                  Flammarion, colt. «GF», 1994, p. 70-72.








                  1 Condorcet présuppose ici
                  que des éducateurs éclairés
                  guident l'humanité dans son
                  ensemble dans un même et
                  bon sens, et cela en
                  l'absence d'obstacles
                  rédhibitoires. Une telle
                  hypothèse paraît quelque
                  peu hasardeuse.
                  2 La sensibilité, la mémoire,
                  l'imagination (par exemple)
                  sont des aptitudes
                  intellectuelles
                  «intermédiaires» (entre le
                  corps et l'esprit). Condorcet
                  suppose que, n'étant pas
                  entièrement déterminées par
                  le corps, elles sont acquises
                  (et non innées). Elles
                  peuvent, dans ce cas, être
                  sollicitées, développées,
                  grâce à une éducation
                  appropriée.
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