Les romains ont considéré que les grands hommes sont ceux qui réforment les royaumes et les républiques par des lois et des institutions nouvelles. Il leur faut pour cela une autorité comparable à celle des fondateurs légendaires des cités:
"La coïncidence même de l'autorité, de la tradition et de la religion, toutes trois nées simultanément de l'acte de fondation, forma l'épine dorsale de l'histoire romaine de son début à sa fin. Parce que l'autorité signifiait l'augmentation des fondations, Caton pouvait dire que la constitution
rei publicae (de la chose publique) n'était pas l'« oeuvre d'un homme seul ou d'une seule époque ». Par la vertu de l'
auctoritas (l'autorité) , permanence et changements étaient liés, ce qui signifiait qu'à tort ou à raison, tout au long de l'histoire romaine, le changement ne pouvait vouloir dire que l'augmentation ou l'extension de l'ancien. Pour les Romains, au moins, la conquête de l'Italie et l'édification de l'Empire étaient légitimes dans la mesure où les territoires conquis augmentaient la fondation de la Cité et restaient liés à celle-ci.
Ce dernier point, à savoir que fondation, extension, conservation sont intimement liées entre elles, est peut-être la notion isolée la plus importante adoptée par les révolutionnaires. Ils l'adoptèrent non à la suite d'une réflexion consciente mais parce qu'ils étaient nourris de classiques et qu'ils avaient fait leurs classes dans l'Antiquité romaine. C'est de la même école que provenait l'idée de Harrington d'un « Commonwealth for increase » (de « république pour l'accroissement »), étant donné que c'est exactement ce qu'avait été la romaine, de même que plusieurs siècles auparavant Machiavel répétait déjà presque mot pour mot ce qu'avait déclaré Cicéron, que nous avons cité dessus, même s'il ne se donnait pas la peine de donner le nom de l'orateur romain « Nul homme ne s'élève par ses actes autant que ceux qui ont réformé républiques et royaumes par des lois et des institutions nouvelles... Après ceux qui sont des dieux, à de tels hommes vont les premiers éloges . » [...]
La conception même de l'autorité romaine donne à penser que l'acte de fonder sécrète pour ainsi dire nécessairement sa propre stabilité, sa propre permanence, que l'autorité dans ces conditions n'est plus ou moins qu'une sorte d' « augmentation » nécessaire, par la vertu de quoi toutes les innovations et modifications restent liées à la fondation que, d'autre part, elles étendent et augmentent. Ainsi, les amendements à la Constitution augmentent, étendent les fondements originaux de la République Américaine ; inutile d'ajouter que l'autorité même de la Constitution américaine réside dans une capacité inhérente aux amendements et augmentations. Cette idée d'une coïncidence entre la fondation et la préservation par la vertu de l'augmentation - que l'acte « révolutionnaire » du commencement de quelque chose d'entièrement nouveau et le soin conservateur, qui abrite et protège ce commencement à travers les siècles, sont liés - était profondément enracinée dans l'esprit romain et se lit à toutes les pages de l'histoire de ce peuple. Cette coïncidence elle-même n'est nulle part mieux illustrée sans doute que dans le mot latin signifiant fonder, qui est condere et qui dérive d'un vieux dieu latin, dieu des greniers qui préside à la mise en réserve des récoltes, à la croissance et à la récolte, visiblement un fondateur et un préservateur en même temps.[...]
Cette solution romaine était la vraie source d'inspiration du « despotisme de la liberté » d'un Robespierre, et si Robespierre avait voulu justifier sa dictature par la constitution de la liberté il aurait pu évoquer Machiavel; « Fonder une république nouvelle, ou réformer entièrement les vieilles institutions d'une république déjà existante, doit être l'oeuvre d'un seul » il aurait pu également confier son affaire à James Harrington (1 qui, se référant aux « Anciens et à leur docte disciple Machiavel (le seul politique des âges récents) », affirmait lui aussi que. « le législateur » (que Harrington confondait avec le fondateur) « doit être un seul et même homme et... que le gouvernement doit être fait complètement, ou en une seule fois... Pour cette raison, le législateur avisé... s'efforcera donc de s'assurer ce pouvoir souverain entre ses mains. Et nul homme maître de raison ne blâmera des moyens aussi extraordinaires dans ce cas nécessaires, la fin se révélant tout simplement celle de constituer une république bien ordonnée » [...]
Le dictateur romain, quoi qu'il en soit, n'était d'aucune sorte un créateur, et les citoyens sur qui il exerçait des pouvoirs extraordinaires pendant la durée de l'urgence étaient tout, si ce n'est du matériel humain à partir de quoi « construire » quelque chose. A coup sûr, Harrington n'était pas encore en situation de savoir l'énorme danger inhérent à l'entreprise océanique, et il ne doutait même pas de l'usage auquel Robespierre devait mettre les moyens violents, alors qu'il se crut placé dans la position d'un « architecte » construisant avec le matériel humain le nouveau monument, la nouvelle république, pour l'être humain. Ce qui devait se passer c'est qu'en même temps que l'« avènement », le crime originel, le crime légendaire de l'humanité occidentale, faisait sa réapparition sur la scène politique européenne, comme si, une fois de plus, le fratricide allait servir d'origine à la fraternité et la bestialité de source à l'humanité, avec seulement cette différence que, contrairement aux rêves vieux comme l'humanité et ses conceptions moins anciennes, la violence ne donnait nullement naissance à quelque chose de nouveau et de stable mais, au contraire, noyait dans le torrent révolutionnaire l'avènement avec les initiateurs. [...]
C'est peut-être en raison d'une affinité interne entre l'arbitraire inséparable de tous les commencements et les virtualités criminelles de l'Homme que les Romains décidèrent de faire dériver leur origine non de Romulus qui avait tué Remus, -mais d'Enée . A vrai dire, cette entreprise, également, s'accompagnait de violence, celle de la guerre entre Enée et les Italiens de naissance, mais cette guerre, dans l'interprétation de Virgile, était nécessaire pour annuler l'effet de celle contre Troie ; puisque la résurrection de Troie en terre italienne - illis fas regna resurgere Troiae - était destinée à sauver « les restes laissés par le courroux des Grecs et d'Achille, à ressusciter par conséquent la gens Hectorea qui, selon Homère, avait disparu de la surface de la terre, la guerre troyenne devait se répéter, cela pour renverser l'ordre des événements comme on le voit dans les poèmes d'Homère. [..].
- Comme Rome fut fondée sur cette entente-loi entre deux peuples différents et hostiles l'un à l'autre, il pouvait devenir la mission de Rome « de soumettre le monde aux lois » - (...). Le génie de la politique romaine non seulement selon Virgile mais en général, conformément à l'interprétation donnée par les Romains eux -mêmes - réside dans les principes mêmes ayant présidé à la fondation légendaire de la Cité".
Essai sur la révolution, Gallimard pp 296-311
James Harrington (1611-1677), auteur d'
Oceana (1656), où il tente de définir l'idéal d'un gouvernement. (N. du Tr.)
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