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Dimanche 17 décembre 2006

Toutes nos idées simples sont la copie d'une impression ; elles proviennent donc toutes de l'expérience :
"Ce qu'on n'a jamais vu, ce dont on n'a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir; et il n'y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.
Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l'examiner de plus près, qu'elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l'esprit ne monte à rien de plus qu'à la faculté de composer, de transposer, d'accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l'expérience. Quand nous pensons à une montagne d'or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d'un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c'est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l'esprit et de la volonté. Ou, pour m'exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives. [...]
Même les idées qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, on voit, à les examiner de plus près, qu'elles en dérivent. L'idée de Dieu, en tant qu'elle signifie un être infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse. Nous pouvons poursuivre cette enquête aussi loin qu'il nous plaira; nous trouverons toujours que chaque idée, que nous examinons, est
copiée d'une impression semblable. Ceux qui affirmeraient que cette thèse n'est pas universellement vraie et qu'elle n'est pas sans exception n'ont qu'une seule méthode, et une méthode aisée, pour la réfuter: produire l'idée qui, à leur avis, ne procède pas de cette source. Il nous incomberait alors, si nous voulions maintenir notre doctrine, de produire l'impression, la perception vive qui y correspond. [...]
Un homme de moeurs douces ne peut former aucune idée d'une vengeance ou d'une cruauté obstinées; un coeur égoïste ne peut aisément concevoir les sommets de l'amitié et de la générosité. Nous accordons aisément que d'autres êtres puissent posséder beaucoup de sens que nous ne pouvons en rien concevoir; car les idées de ces sens n'ont jamais été introduites en nous de la seule manière dont une idée puisse accéder à l'esprit, à savoir par la conscience actuelle et la sensation".
David Hume, Enquête sur l'entendement humain (1748), section II, trad. A. Leroy, Éd. Aubier-Montaigne, 1969, pp. 54-56.
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Dimanche 17 décembre 2006

 La connaissance comporte deux opérations principales: l'intuition et la déduction:


"Nous allons énumérer ici tous les actes de notre entendement par lesquels nous pouvons parvenir à la connaissance des choses sans aucune crainte d'erreur; il n'y en a que deux: l'intuition' et la déduction.
Par intuition j'entends, non pas le témoignage changeant des sens ou
5 le jugement trompeur d'une imagination qui compose mal son objet, mais la conception d'un esprit pur et attentif, conception si facile, si distincte qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons; ou, ce qui est la même chose, la conception ferme d'un esprit pur et attentif qui naît de la seule lumière de la raison et qui, étant plus simple, est par suite plus pure que la  déduction même, qui pourtant elle aussi ne peut être mal faite par l'homme [...]. Ainsi, chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, que le triangle est défini par trois lignes seulement, la sphère par une seule surface, et des choses de ce genre, qui sont bien plus nombreuses que ne le pourraient croire la plupart des hommes, parce qu'ils dédaignent de tourner leur esprit vers des choses si faciles [...].
On a déjà pu se demander pourquoi, outre l'intuition, nous avons ajouté un autre mode de connaissance qui se fait par déduction, opération par laquelle nous entendons tout ce qui se conclut nécessairement d'autres choses déjà connues avec certitude, bien qu'elles ne soient pas elles-mêmes évidentes, pourvu seulement qu'elles soient déduites à partir de principes vrais et connus par un mouvement continu et ininterrompu de la pensée qui a une intuition claire de chaque chose. C'est ainsi que nous savons que le dernier anneau d'une longue chaîne est relié au premier, même si nous n'embrassons pas d'un seul et même coup d'oeil tous les intermédiaires dont dépend ce lien, pourvu que nous ayons parcouru ceux-ci successivement et que nous nous souvenions que du premier au dernier chacun tient à ceux qui lui sont proches. Nous distinguons donc ici l'intuition de la déduction certaine en ce qu'on conçoit en celle-ci un mouvement ou une certaine succession, tandis que dans celle-là, il n'en est pas de même; et qu'en outre pour la déduction une évidence actuelle n'est pas nécessaire comme pour l'intuition, mais plutôt qu'elle reçoit en un sens sa certitude de la mémoire. D'où il résulte qu'au sujet des propositions, qui sont la conséquence immédiate des premiers principes, on peut dire, suivant la manière différente de les considérer, qu'on les connaît tantôt par intuition, tantôt par déduction; mais les premiers principes eux-mêmes ne peuvent être connus que par intuition; et au contraire les conséquences éloignées ne peuvent l'être que par déduction'.
René Descartes, Règles pour la direction de l'esprit (1628), règle III,

dans Oeuvres et Lettres, Gallimard, coll. «Bibliothèque de la Pléiade», 1953, p. 43-45.
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Dimanche 17 décembre 2006
La connaissance peut être à la fois indirecte et fiable  comme l'explique ici Russell . Il ne faut donc pas confondre la connaissance et l'intuition (analogue à la vision) :



"Prenons, par exemple, les croyances nées de la lecture; si les journaux annoncent la mort du roi, nous sommes à peu près justifiés de croire que le roi est mort, car c'est là une sorte de nouvelle qu'on ne publierait pas si elle n'était pas vraie. Nous sommes aussi amplement justifiés de croire que le journal affirme la nouvelle de la mort du roi. Mais, en ce cas précis, la connaissance intuitive sur laquelle se fonde notre croyance, c'est la connaissance de l'existence d'un témoignage sensoriel dérivé du regard jeté sur les mots imprimés qui transmettaient la nouvelle. Cette connaissance s'insère à peine dans notre conscience, sauf pour une personne qui ne lit pas facilement. Un enfant a conscience de la forme des lettres et n'arrive que graduellement et péniblement à saisir ce que leur assemblage signifie. Mais quiconque a l'habitude de lire passe immédiatement à la signification que présentent les lettres assemblées, et n'a pas conscience, sauf en réfléchissant, qu'il a tiré cette connaissance de la sensation provoquée par la vue des lettres imprimées. Ainsi, bien qu'une déduction valide tirée des lettres, quant à leur signification, soit possible (et pourrait être faite par le lecteur), en réalité, ce n'est pas ainsi que les choses se passent, puisque le lecteur ne fait aucune opération qu'on pourrait appeler une déduction logique'. Cependant, il serait absurde de dire que le lecteur ne sait pas que le journal annonce la mort du roi.
Par conséquent, nous sommes obligés d'appeler connaissance dérivée tout ce qui résulte de la connaissance intuitive,  même par simple association, pourvu qu'il existe une relation logique valable et que la personne en question puisse prendre conscience de cette relation par réflexion".
Bertrand Russell, Problèmes de philosophie (1912),trad. S. M. Guillemin,Payot, coll. «Petite Bibliothèque»,
1980, p. 155-156.
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Dimanche 17 décembre 2006
Pourquoi ne pas se servir de son propre esprit pour chercher la vérité?


«
Il est assez difficile de comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit, aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné.il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d'honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres ; et un homme qui a de bons yeux ne s'avisa jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans l'espoir d'avoir un conducteur. (...) Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres ? C'est qu'il ne voit que par les yeux d'autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, c'est ne rien voir. L'usage de l'esprit est à celui des yeux ce que l'esprit est aux yeux ; et de même que l'esprit est infiniment au-dessus des yeux, l'usage de l'esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement, que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent jamais de leur esprit pour découvrir la vérité.
N. MALEBRANCHE, De la recherche de la vérité.
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Dimanche 17 décembre 2006
Voici pourquoi nous devons nous méfier des opinions pour le philosophe Adorno:

"Beaucoup d'opinions répandues ne sont pas seulement fausses: leur enracinement dans le besoin de se rassurer, ou de trouver des solutions simples à des problèmes compliqués, les rend d'autant plus dangereuses que leur résistance à l'épreuve de la vérité est d'ordre psychologique.
Avoir une opinion, c'est affirmer, même de façon sommaire, la validité d'une conscience subjective limitée dans son contenu de vérité. La manière dont se présente une telle opinion peut être vraiment anodine. Lorsque quelqu'un dit qu'à son avis, le nouveau bâtiment de la faculté
s a sept étages, cela peut vouloir dire qu'il a appris cela d'un tiers, mais qu'il ne le sait pas exactement. Mais le sens est tout différent lorsque quelqu'un déclare qu'il est d'avis quant à lui que les juifs sont une race inférieure de parasites, comme dans l'exemple éclairant cité par Sartre à propos de l'oncle Armand qui se sent quelqu'un parce qu'il exècre les  Anglais. Dans ce cas, le «je suis d'avis» ne restreint pas le jugement hypothétique, mais le souligne. Lorsqu'un tel individu proclame comme sienne une opinion aussi rapide, sans pertinence, que n'étaye aucune expérience, ni aucune réflexion, il lui confère - même s'il la limite apparemment -, et par le fait qu'il la réfère à lui-même en tant que sujet, une autorité qui est celle de la profession de foi. Et ce qui transparaît, c'est qu'il s'implique corps et âme; il aurait donc le courage de ses opinions, le courage de dire des choses déplaisantes qui ne plaisent en vérité que trop. Inversement, quand on a affaire à un jugement fondé et pertinent mais qui dérange, et qu'on n'est pas en mesure de réfuter, la tendance est tout aussi répandue à le discréditer en le présentant comme une simple opinion. [...] L'opinion s'approprie ce que la connaissance ne peut atteindre pour s'y substituer. Elle élimine de façon trompeuse le fossé entre le sujet connaissant et la réalité qui lui échappe. Et l'aliénation- se révèle d'elle-même dans cette inadéquation de la simple opinion..[... ]
C'est pourquoi il ne suffit ni à la connaissance ni à une pratique visant à la transformation sociale de souligner le non-sens d'opinions dune banalité indicible, qui font que les hommes se soumettent à des études caractérologiques et à des pronostics qu'une astrologie standardisée et commercialement de nouveau rentable rattache aux signes du zodiaque. Les hommes ne se ressentent pas Taureau ou Vierge parce qu'ils sont bêtes au point d'obéir aux injonctions des journaux qui sous-entendent qu'il est tout naturel que cela signifie quelque chose, mais parce que ces clichés et les directives stupides pour un art de vivre qui se contentent de recommander ce qu'ils doivent faire de toute façon, leur facilitent - même si ce n'est qu'une apparence - les choix à faire et apaisent momentanément leur sentiment d'être étrangers à la vie, voire ,étrangers à leur propre vie. La force de résistance de l'opinion pure et simple s'explique par son fonctionnement psychique. Elle offre des explications, grâce auxquelles on peut organiser sans contradictions la réalité contradictoire, sans faire de grands efforts".
    Theodor W. Adorno, Modèles critiques (1963), trad. M. Jimenez et E. Kaufholz, Payot, 1984, p. 114-119.


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Dimanche 17 décembre 2006
Platon oppose ici l'opinion droite et la science. Même juste, l'opinion droite reste aléatoire, car elle est toujours infondée:



« SOCRATE - Qu'on ne puisse bien diriger ses affaires qu'à l'aide
de la raison, voilà ce qu'il n'était peut-être pas correct d'admettre ?
MENON - Qu'entends-tu par là ?
SOCRATE - Voici. Je suppose qu'un homme, connaissant la route de Larissa de tout autre lieu, s'y rende et y conduise d'autres voyageurs, ne dirons-nous pas qu'il les a bien et correctement dirigés ?
MÉNON - Sans doute.
SOCRATE - Et si un autre, sans y être jamais allé et sans connaître la route, la trouve par une
conjecture exacte, ne dirons-nous pas encore qu'il a guidé correctement ?
MÉNON - Sans contredit.
SOCRATE - Et tant que ses conjectures seront exactes sur ce que l'autre connaît, il sera un aussi bon guide, avec son opinion vraie dénuée de science, que l'autre avec sa science.
 MÉNON - Tout aussi bon.
SOCRATE - Ainsi donc, l'opinion vraie n'est pas un moins bon guide que la science quant à la justesse de l'action, et c'est là ce que nous avions négligé dans notre examen des qualités de la vertu ; nous disions que seule la raison est capable de diriger l'action correctement ; or
l'cpinion vraie possède le même privilège. Ménon - C'est en effet vraisemblable.
SOCRATE - L'opinion vraie n'est donc pas moins utile que la science.
MÉNON - Avec cette différence, Socrate, que l'homme qui possède la science réussit toujours et que celui qui n'a qu'une opinion vraie tantôt réussit et tantôt échoue. »
PLATON, Ménon

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Samedi 16 décembre 2006
                         
                     
Personne
n'est en possession du sens de l'histoire. Toutefois l'idée de progrès et l'idée de  finalité peuvent être mobilisées, mais à condition de savoir qu'elles ne sont qu'un "idéal  régulateur" (une orientation générale, une indication d'un chemin à suivre):


"Pour employer un langage kantien, il est un usage régulatif des idées de la raison. Qu'il  s'agisse du déterminisme ou de la fin de l'histoire, ces deux notions ne sont pas, en tant
que telles, condamnées par la critique de la raison historique. Il est, effectivement, à
chaque époque, des forces auxquelles il faut s'adapter parce qu'on ne peut les vaincre, il
est des mouvements qu'il faut canaliser et orienter parce qu'on tenterait vainement de les
arrêter. Certes, ces sortes de raisonnements sont dangereux, parce qu' ils servent souvent
d'alibi à la lâcheté ou de justification à l'acceptation de la défaite. Ce n'est pas au 
philosophe mais à l'historien de dire quand l'argument est bien fondé. Le philosophe peut et
doit marquer l'erreur de principe commise quand on applique l'argument à l'histoire totale,
alors qu'il est tout au plus acceptable en des domaines limités.
De même, autant il est erroné de se donner par la pensée un état social où toutes les
aspirations seraient simultanément comblées, autant il est légitime de construire une idée
de la raison, la représentation d'une collectivité ordonnée et équitable, qui semblerait
rétrospectivement la raison d'être du long chemin, douloureux et sanglant, de l'humanité.
Cette société, où le sage serait satisfait, où les hommes vivraient selon la raison, on n'en
peut abandonner l'espérance, puisque l'homme, l'homme d'Occident en tout cas, est celui qui
n'a jamais consenti à consacrer l'injustice en la mettant au compte de Dieu ou du cosmos.
Mais confondre cette idée de la Raison avec l'action d'un parti, avec un statut de
propriété, une technique d'organisation économique, c'est se livrer aux délires du
fanatisme. Vouloir que l'Histoire ait un sens, c'est inviter l'homme à maîtriser sa nature
et à rendre conforme à la raison l'ordre de la vie en commun. Prétendre connaître à l'avance
le sens ultime et les voies du salut, c'est substituer des mythologies historiques au
progrès ingrat du savoir et de l'action.
L'homme aliène son humanité et s'il renonce à chercher et s'il s'imagine avoir dit le
dernier mot".
Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique,
Éd. Plon, 1964, pp. 44-45.
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Samedi 16 décembre 2006
                                    Plutôt que de chercher à justifier l'histoire, comme  ont tendance à le faire les disciples de Hegel et de Marx, il faut s'efforcer de la comprendre.  Telle est  la tâche de la philosophie:

"Il est [...], pour tous les philosophes, une évidence suprême, évidence qui apparaît comme la condition d'existence de la philosophie elle-même celle de la supériorité de l'esprit jugeant sur tout ce qu'il peut avoir à juger, sur tout ce qui, pour lui, peut devenir objet, et donc sur l'histoire, et les pouvoirs qui s'y manifestent. Ce qui change, de philosophe à philosophe, c'est le contexte de cette évidence. Au XVII siècle, son fondement est souvent théologique: c'est en invoquant l'ordre divin que Pascal juge l'ordre du monde, et oppose la justice à la force; on devine ici que le philosophe pourra se conformer à l'ordre terrestre et lui obéir, mais sans respect. Au XVIII siècle, c'est en sa propre raison que l'homme découvre la transcendance qui lui permet de juger toute chose: chez Kart, la certitude morale se suffit, et ne dépend d'aucune connaissance métaphysique préalable; elle nous livre une sorte d'absolu. Mais, théologique ou rationnel, l'ordre des valeurs est toujours tenu pour distinct de l'ordre du fait, et de cette suite d'événements qui constitue l'histoire.
Aujourd'hui, cependant, certains se disent philosophes qui ne pensent plus ainsi. Ils estiment qu'une attitude purement morale demeure abstraite, ils croient découvrir la Raison dans le cours objectif des événements, ils tiennent notre pensée pour un simple moment de l'histoire,
déterminé du dehors et n'ayant plus de principe intérieur à nousmêmes. Les origines de ce trouble sont à chercher dans l'idée hégélienne selon laquelle l'Histoire exprime et retient seule toute la richesse de l'Esprit, et dans l'idée marxiste du conditionnement historique et social de nos pensées. Et sans doute l'idée de la spiritualité de l'Histoire est-elle compensée, chez Hegel, par l'affirmation que le cours du monde ne trouve son sens qu'en la pensée du philosophe, et le matérialisme de Marx se joint lui-même au désir d'assurer partout la suprématie de l'homme. Mais l'humanisme de Marx, l'idéalisme de Hegel sont oubliés par bien des disciples : nous assistons alors à une descente de Dieu dans le temps, à une déification du cours des choses d'autant plus dangereuse qu'elle ne s'avoue pas pour ce quelle est, la constitution d'une nouvelle Eglise. Toute possibilité de philosophie disparaît; on ne juge plus l'histoire ou le pouvoir: on les justifie".
Ferdinand Alquié, Solitude de la raison, Éd. Losfeld, 1966, p. 45.
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Samedi 16 décembre 2006
Gouverner c'est  prévoir . Les hommes politiques doivent avant tout savoir anticiper et agir en conséquence :

"Je juge que s'il peut être vrai que la fortune est l'arbitre de la moitié de nos actions, elle nous en laisse cependant gouverner l'autre moitié, ou à peu près. Et je la compare à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu'ils s'irritent, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent de la terre ici, la déposent ailleurs. Tous s'enfuient devant eux, chacun  cède à leur assaut, sans pouvoir en rien leur faire obstacle. Bien qu'ils soient ainsi faits, il n'empêche que les hommes, lorsque les temps sont calmes, peuvent prendre certaines dispositions, grâce à des digues et à des remparts, de telle sorte que si les eaux montaient, ou bien elles seraient canalisées, ou bien elles seraient moins furieuses et dangereuses. Il en va ainsi de la fortune : elle démontre sa puissance là où la valeur n'est pas préparée pour lui résister, et tourne
 ses assauts là où elle sait que n'ont pas été montés des digues et des remparts pour la contenir. Et si vous considérez l'Italie, qui est le siège de ces bouleversements' et la source de leur impulsion, vous remarquerez qu'elle est une contrée sans digue et sans aucun rempart."
Nicolas Machinale, Le Prince, IV' partie, chop. xxv, trad. Th. Ménissier, Hatier, coll. «Les classiques de la philosophie», 1999, p. 112-113.
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Vendredi 15 décembre 2006




Cournot se demande  ici si l'idée  laïque de progrès n'est pas une simple  transposition  du  préjugé religieux hérité de la théologie judéo-chrétienne:

 "Aucune idée, parmi celles qui se réfèrent à l'ordre des faits naturels, ne tient de plus près à la famille des idées religieuses que l'idée de progrès, et n'est plus propre à devenir le principe d'une sorte de foi religieuse pour ceux qui n'en ont plus d'autre. Elle a, comme la foi religieuse, la vertu de relever les âmes et les caractères. L'idée du progrès indéfini, c'est l'idée d'une perfection suprême, d'une loi qui domine toutes les lois particulières, d'un but éminent auquel tous les êtres doivent concourir dans leur existence passagère. C'est donc au fond l'idée du divin ; et il ne faut point être surpris si, chaque fois qu'elle est spécieusement  invoquée en faveur d'une cause, les esprits les plus élevés, les âmes les plus généreuses se sentent entraînés de ce côté. Il ne faut pas non plus s'étonner que le fanatisme y trouve un aliment, et que la maxime qui tend à corrompre toutes les religions, celle que l'excellence de la fin justifie les moyens, corrompe aussi la religion du progrès".

Antoine Augustin Cournot
Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes (1872) Livre VI, chap 6, Vrin, 1973, p 535
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