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Lundi 12 février 2007
Voici les trois prochains sujets que je corrigerai dans deux semaines:

Ordre et sécurité, est-ce la même chose?
Qu'est-ce qui définit le citoyen?
La compréhension des mages nécessite-t-elle une éducation?
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Lundi 12 février 2007
" Les hommes ont inventé l'Etat pour ne pas obéir aux hommes " Georges Burdeau (L'Etat, 1970)


L'Etat n'a pas toujours existé, et si l'on imagine le contraire, c'est parce que l'on confond l'Etat (proprement dit)  et des  formes  indéterminées d'organisation du pouvoir ou de l'autorité. Pourtant une tribu indienne, une société nomade, un fief médiéval, une cité telle qu'Athènes au 6ième siècle avant J.C.,  sont des communautés hiérarchisées  réglées par  un principe d'autorité, mais ce ne sont pas des Etats proprement dit.  Lorsque le juriste Georges Burdeau parle de l'Etat qui a été " inventé "- en l'occurrence pour ne pas obéir aux hommes-  il pense à l' " Etat "  au sens strict et moderne de ce terme. L'Etat au sens strict est en effet une " idée " moderne, et l'Etat conçu cette fois  en tant que réalité historique s'est manifesté  tardivement dans l'histoire de  l'humanité. Les premières " cités-Etats " font leur apparition en Mésopotamie environ 3000 ans avant Jésus-Christ, en même temps que l'écriture, car l'invention de l'écriture  a permis à ces communautés de sortir d'une économie de subsistance et de monopoliser la mémoire de la société au profit des hommes de pouvoir. Mais les cités-Etats étaient  encore des communautés traditionnelles et soudées,  en ce sens  elles  ne correspondent pas à la définition  de  l'Etat au sens où nous l'entendons aujourd'hui, et dont on peut dire qu'il a été " inventé " par les hommes.  L'Etat moderne est en effet une construction artificielle qui a été  mis en place progressivement en Occident à partir  du 13 ième siècle et qui a été  théorisé par les juristes et les théoriciens contractualistes (Hobbes, Locke, Rousseau) surtout à partir du 16 ième siècle. L'idée d'un Etat " inventé par les hommes pour ne pas obéir aux hommes " ne peut être comprise que dans cette acception d'un Etat artificiel et " procédurier ", c'est-à-dire d'une " machine " mise en place par les hommes pour se protéger d'eux-mêmes. Car les peuples  ont subi pendant des siècles le pouvoir arbitraire  des maîtres, princes  ou de despotes   investis d'une autorité traditionnelle prétendument légitime, avant d'avoir l'idée  de demander à l'Etat, au sens républicain de ce terme, de les protéger des abus du pouvoir et du despotisme. La formule de Georges Burdeau renvoie  à une théorie moderne et juridique de l'Etat. On remarque aussitôt qu'elle semble décrire ou suggérer un idéal, un modèle plutôt qu'une réalité effective.  L'Etat de droit nous met-il totalement à l'abri du pouvoir des plus habiles, des plus puissants ? Nous permet-il de ne plus " obéir aux hommes " ? Encore faudrait-il s'entendre sur ce que l'on appelle " obéir ". La formule de Georges Burdeau évoque probablement l'obéissance en tant que servitude, dont nous attendons effectivement que l'Etat de droit nous en délivre et nous en prémunisse. Mais il paraît difficile de penser  la vie en commun en écartant a priori toute idée de sujétion, d'autorité  et donc d'obéissance.
I L'Etat est une invention des hommes
En effet, jusqu'aux temps modernes (13 ième-16 ième siècle en Occident) le Pouvoir semblait une donnée naturelle héritée d'un passé immémorial, incontestable et avalisée par le religieux. Avant ce que le philosophe Marcel Gauchet nomme le processus du " désenchantement du monde ", le pouvoir est tenu à la fois pour naturel et pour sacré. Et les différentes dimensions (économiques, politiques, morales, religieuses etc..) du pouvoir ne sont pas dissociées. Dans une société traditionnelle les hommes de pouvoir possèdent " naturellement "   le plus souvent  à la fois l'autorité morale, la capacité de contraindre, le pouvoir économique et l'onction religieuse. Ces sociétés sont  dites " holistes " ce qui signifie que l'intérêt du tout justifie les hiérarchies, car la justice, c'est l'ordre " naturel " qui veut que les hommes obéissent aux hommes dans l'intérêt de tous. Cette conception est exprimée dans le fameux texte d'Aristote de (Politiques 1)
1) La cité antique est naturelle : ce n'est pas  une invention des hommes.
Pour Aristote, vivre en société est naturel pour l'homme.  La cité n'a jamais commencé, elle a toujours été là. De même que la famille, et la hiérarchie qui s'impose à tous les hommes qui veulent vivre en harmonie :
" Il est manifeste, à partir de cela, que la cité fait partie des choses naturelles, est que l'homme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité [...] est soi un être dégradé soit un être surhumain [...] . C'est pourquoi il est évident que l'homme est un animal politique plus que n'importe quelle abeille et que n'importe quel animal grégaire ".
  Même si la société est naturelle, les hommes, contrairement aux animaux,  ont conçu différentes organisations politiques (telles que la République ou le despotisme, par exemple). Or ces différents systèmes ne sont pas équivalents, même si tous, pour Aristote, tolèrent l'esclavage !
2) La question du pouvoir légitime est posée d'emblée par les anciens.
Même si la société est naturelle (conception holiste défendue notamment par Socrate dans Criton), les politiques  (Clisthène, Périclès) et les philosophes  (Platon, Aristote) se demandent d'emblée comment fonder la légitimité du pouvoir, comme en témoigne la discussion entre Calliclès et Socrate dans Gorgias  (483 a- 485a ) . Selon Calliclès,  il est juste " selon la nature " que " le meilleur ait plus que le moins bon et que le plus capable ait plus que le moins capable " autrement dit que les " plus forts " gouvernent et se fassent obéir des faibles, et s'enrichissent à leurs dépens : " les bœufs et les autres biens de ceux qui sont inférieurs et plus faibles appartiennent tous à celui qui est meilleur et plus fort "  (484b) . Pour Socrate au contraire les lois sont faites pour le plus grand nombre, donc pour les plus faibles, qui, assemblés, sont toutefois plus " forts " que les forts. Les lois sont donc faites pour empêcher les " forts " isolés d'imposer leur volonté arbitraire et despotique à la majorité qui aspire à la justice, c'est-à-dire à l'égalité de tous els hommes libres devant la loi (489 a).
 Cependant, pour Socrate comme pour Platon, les hommes doivent se soumettre aux lois, même si les lois sont mal faites ou appliquées en contradiction avec leur esprit. C'est ainsi que Socrate s'est soumis aux hommes qui, sans contrevenir à  la loi athénienne,  ont prononcé son arrêt de mort.
3) Mais l'idée volontariste  de l'Etat  apparaît avec la théorie moderne de la souveraineté
Théorie partagée par tous les modernes, mais  vigoureusement exprimée par Hobbes dans le Léviathan (1651). Pour échapper à l'insécurité qui règne à l'état de nature, les hommes renoncent à leurs droits naturels et les confient à un tiers (homme ou assemblée) : " C'est comme si chacun disait à chacun : j'autorise cet homme ou cette assemblée et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et que tu autorises toutes ses actions de la même manière " (Chapitre 17) . Le pouvoir est donc né d'un acte volontaire, d'une décision collective de forme juridique (un " contrat ") . L'origine du pouvoir n'est plus ni naturelle ni divine.  Cependant le pouvoir issu du contrat est absolu : en effet le détenteur du pouvoir politique est hors contrat, il n'est pas lié par le contrat. Son pouvoir est illimité.
 N'est-ce pas là le comble du danger ?  Et qu'y gagnent les sujets ? Comment un pouvoir absolu ne risquerait-il pas de verser dans le despotisme ? Hobbes répond à cette objection tout d'abord en soulignant que pour être stable, le pouvoir du souverain (le Léviathan) doit être à l'abri de toute querelle partisane. D'autre part, les sujets conservent un droit de résistance individuelle inaliénable (origine de la conception moderne des droits  imprescriptibles) si sa vie est menacée par le pouvoir qu'il a mis en place pour la protéger.
Les hommes ont donc, selon Hobbes, créé l'Etat pour ne pas obéir aux hommes. La toute puissance du souverain (un Dieu mortel) les met en effet à l'abri de passions : car dans le Souverain, la raison s'exerce effectivement, elle  ne trouve plus d'obstacles, le souverain ne peut que vouloir et accomplir le bien de l'Etat. Il est, pour Hobbes, ou bien, ( si l'on préfère) , il devrait être,  une machine parfaitement ordonnée élaborée pour servir ceux qui l'ont inventé.
Conclusion
 La conception individualiste  de l'Etat est d'abord absolutiste :  Hobbes considérait que l'Etat avait pour vocation de protéger les hommes, de les prémunir de leurs propres passions et qu'il devait pour cette raison disposer d'un pouvoir absolu.
La conception " moderne "  de l'Etat va substituer à la théorie absolutiste hobbesienne, difficile à bien comprendre et encore plus à " appliquer ", la théorie républicaine, au sens  démocratique du terme,   de l'Etat.
II  De l'Etat absolutiste à l'Etat de droit
Selon la conception démocratique de l'Etat (créé par les hommes pour ne pas obéir aux hommes) le peuple, le peuple ne renonce pas à la souveraineté en se constituant, par le contrat social, en peuple, précisément-  le peuple ne préexiste pas au contrat social. Bien au contraire, le peuple se donne une unité et une volonté grâce à ce contrat qui n'implique aucune soumission
1) Le souverain, c'est moi !
Selon  Rousseau, en aliénant tous mes droits, je ne renonce  pas à ma souveraineté, car " chacun se donnant à tous ne se donne à personne ". Ainsi " on gagne l'équivalent de tout ce qu'on perd et plus de force pour conserver ce que l'on a ".  Cet " acte d'association " ne produit pas un pouvoir ou une autorité séparée du corps social, mais un " corps moral et collectif " qui prend le nom de " République ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres " Etat " quand il est passif, Souverain quand il est actif, Puissance en le comparant à ses semblables " (c'est-à-dire à l'égard des autres Etats).
Ainsi, selon Rousseau, " chaque associé s'unissant à tous n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant " (Du contrat social, Livre I, chapitre 6).
 La souveraineté n'est rien d'autre que " l'exercice de la volonté générale " (Livre II chapitre1) e tle souverain, qui est un être collectif, " ne peut être représenté que par lui-même ; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non la volonté ". (Livre II, chapitre 1)
" Si donc le peuple promet simplement d'obéir, il se dissout simplement par cet acte, il perd sa qualité de peuple : à l'instant qu'il y a un maître, il n'y a plus de souverain, et dès lors le corps politique est détruit ".  (ibid)
2) La souveraineté du peuple est absolue et non pas arbitraire
Le concept de souveraineté avait été formulé par Bodin au 16 ième siècle. Il est dérivé du concept latin d'imperium qui désignait le pouvoir militaire, puis la concentration en une seule main des pouvoirs militaires, civils et religieux.  Chez les modernes la souveraineté désigne d'abord la souveraineté monarchique. Pour Bodin,  la souveraineté est perpétuelle et absolue. Perpétuelle : c'est le principe de la continuité de l'ordre public. Absolue : puisqu'elle consiste à faire la loi. Mais ce pouvoir législatif absolu que Rousseau transfère au peuple est néanmoins borné (cf Chapitre IV du livre 2 Du contrat social).
Le pouvoir souverain est borné par nature, ce qui signifie que la souveraineté du peuple n'est pas arbitraire : le souverain ne peut outrepasser ses prérogatives, qui sont de faire la loi, celle-ci ne portant que sur des objets d'intérêt générale. En ce sens la loi, qui est l'expression de la volonté générale est toujours juste puisque la volonté générale est toujours  droite, même si elle n'est pas toujours éclairée (Livre I , chapitre 3).
 Les décisions arbitraires (c'est-à-dire injustes parce que dictées par les passions ou par les intérêts partisans) ne peuvent venir que de l'exécutif. D'où le problème : comment empêcher l'exécutif de déborder sur le législatif ? Chez Rousseau, le gouvernement est purement et simplement subordonné au législatif, c'est-à-dire au souverain : " un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux lois mais il n'obéit qu'aux lois, et c'est pas la force des lois qu'il n'obéit pas aux hommes " ("Lettres écrites sur la Montagne", 1764, Œuvres,  Pléiade,Tome 3).
Lorsque j'obéis aux lois, je n'obéis pas aux hommes. Cependant il faut des hommes pour élaborer les lois (le législateur) et des hommes pour applique les lois (pouvoir exécutif et judicaire). Comment éviter l'abus de pouvoir de la part des hommes de pouvoir ?
3) La solution " libérale "
Les philosophes  républicains (Montesquieu, Locke) ou libéraux (Benjamin Constant) ont reproché à Rousseau son absolutisme républicain. Autrement dit  la confiance qu'il faisait au peuple et à la loi, nécessairement bien intentionné (le peuple) et juste (la loi). Pour éviter la confiscation du pouvoir par le gouvernement, les républicains d'orientation libérale proposent la solution de la séparation, ou plus exactement de l'équilibre,  des pouvoirs : " Pour que l'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir " L'Esprit des lois, Livre XI, chapitre 4). Les pouvoirs législatifs et exécutifs vont s'équilibrer. Quant à l'autorité judicaire, elle restera strictement indépendante.  De cette manière : " personne ne peut être contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l'oblige pas, et à ne point faire ce que la loi permet ".
 La conception actuelle de l'Etat de droit  applique et actualise ces théories républicaines et (ou) libérales, tout en conservant le principe (fondamental et  théorique) de la souveraineté populaire proclamé  par Rousseau. L'Etat de droit est un Etat limité par le droit, ce qui signifie que les gouvernants ne peuvent pas aller à l'encontre de l'idée de droit qui est la raison d'être et le ciment de cette société
Conclusion 
L'Etat est une construction, une idée, une entité, et non pas une collection de volontés particulières. Cette entité est censée être dépourvue de passions. En somme : " l'idée de l'Etat est la muselière dont le but est de rendre inoffensive cette bête carnassière l'homme ". Cependant le sentiment commun contredit totalement  cette approche théorique de l'Etat. Pourquoi ?
III Une conception irréelle de l'Etat ?
 L'Etat réel ne paraît pas nous préserver de l'aliénation, de l'oppression, de l'asservissement. Il semble même que historiquement les Etats aient été instrumentalisés par des hommes en fin de satisfaire  leurs propres intérêts ou de donner libre cours à  leurs passions.
 La théorie de l'Etat-protecteur est-elle un leurre ? Comme le dit Pierre Hassner : " Mais qui nous protègera de nos protecteurs ? "
1) Un mensonge au cœur de l'Etat
    Tout d'abord l'Etat ment.
     Il ment sur ses origines : car ce n'est pas le droit qui est à l'origine de l'Etat, mais la force,           comme l'a expliqué Machiavel. Pour une raison évident : " Ne pouvant faire que ce qui fut juste fut fort, on a fait que ce qui est fort fût juste " Pascal  Pensées,  298 B.
Il ment quand il prétend être le peuple souverain ou même agir en son nom. Mais on ne peut déléguer sa volonté. Mes " représentants " ne représentent qu'eux-mêmes, et mettre un bulletin dans une  urne une fois tous les quatre  ans ne donne que l'illusion de la souveraineté. Nos Etats sont en fait des Républiques pseudo-démocratiques contrôlées pas d'étroites oligarchies financières.
 Ainsi Nietzsche peut dire " L'Etat est un monstre froid, il ment froidement, et voici le mensonge qui s'échappe de sa bouche : moi je suis le peuple " Ainsi parlait Zarathoustra, "De la nouvelle Idole".
2) Le pouvoir corrompt inévitablement le libre usage de la raison
Comme l'avaient déjà constaté Platon et Aristote, même les meilleurs régimes sont prompts à dégénérer. La monarchie dégénère en tyrannie, l'aristocratie en oligarchie, la république en ... démocratie !  (entendez : tyrannie des passions populaires, gouvernement des sophistes, populisme voire fascisme). Cela tient au fait que même les hommes les meilleurs, les plus intègres, une fois au pouvoir, perdent le libre usage de leur raison (Kant). Ne serait-ce que par ce qu'ils s'entourent de gens qui n'aspirent qu'au pouvoir et qui les flattent et les abusent. Comme le dit Machiavel :
 " Pour bien connaître la nature des peuples, il faut être Prince, et pour bien connaître celle des Princes, il faut être peuple " (Dédicace du Prince). Les Princes perdent le sens des réalités car la possession continue du pouvoir les enivre.
 Donc, comment résoudre ce problème ? Comment trouver des chefs qui soient justes et qui le restent une fois au pouvoir, étant donné que  chaque personne " abusera toujours de sa liberté si elle n'a personne au dessus d'elle, qui exerce un pouvoir d'après des lois " Sixième proposition de Idée d'une histoire d'un point de vue cosmopolitique
3) L'Etat " idéal " est pire que tout
 La pire des erreurs serait de croire qu'il faut changer la nature de l'homme et confier l'administration de la société à une élite éclairée, telle que l'avant garde du prolétariat, par exemple.
 " C'est parce que les hommes ont voulu faire de l'Etat un paradis qu'ils en ont fait un Enfer " Hölderlin.
Voir à ce sujet la critique du totalitarisme par G. Orwell et Huxley, et H. Arendt,  voir aussi les textes de Nietzsche sur l'Etat-Providence (Aurore, § 172..) et Tocqueville (De la démocratie en Amérique, Livre II, Troisième partie, Chapitre 6)
Conclusion
L'Etat est le pire des systèmes ? Il ne tient jamais ses promesses ?
 Il est vrai que l'Etat permet aux hommes qui s'en emparent de concentrer dans leurs mains tous les pouvoirs ou presque. Et le pire est à venir si une " gouvernance mondiale " donne aux autorités internationales une main-mise à la fois sur  les richesses de la planète et sur les esprits !
 Mais, compte tenu de la " nature " de l'homme (" l'homme est un animal qui a besoin d'un maître ", Kant) l'Etat de droit est le moins mauvais des Etats. Ce sont quand même les institutions, et seulement les institutions, qui peuvent nous protéger du despotisme. Car la politique ne peut se fonder sur l'espoir de rendre les hommes meilleurs .
Cf Machiavel "  Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n'a véritablement ni vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire apprend plutôt à se perdre qu'à se sauver " Machiavel, Le Prince, Chapitre 15
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Lundi 12 février 2007
La majorité exprime-t-elle une force ou un droit ?

 On admet  parfois que la démocratie est le règne de la majorité. Il paraît  naturel que la majorité d'une population  impose, surtout  en cas de litige, sa volonté à la minorité. Imaginons par exemple que l'on doive décider d'entrer  en  guerre, ou bien encore d'abolir la peine de mort : il paraît normal de mettre la décision aux voix et de s'en remettre à l'avis de la majorité.  Pourtant, ces exemples sont faussement convaincants : on ne consulte pas la population en général lorsque l'on déclare la guerre. Quant à la peine de mort, elle a été abolie en France, par exemple, en 1981,  mais la majorité a été sur ce point contrariée, et si elle maintenue dans de nombreux Etats américains, c'est parce que la majorité le souhaite. On observe aussitôt que l'opinion majoritaire n'est pas toujours juste ni défendable. Car le " droit " et son fondement, l'idée de justice,  ne relèvent pas du fait. Il en va de même pour la vérité : pour savoir ce qui est vrai, on se dispensera d'interroger l'opinion, majoritaire ou pas !  L'ordre juridique est indépendant des faits, il obéit à une autre logique et ne peut se fonder sur ce qui est. La  majorité constitue certes une force ; on se demandera en quel sens  elle pourrait  également constituer un droit.
I Elle exprime une force donc pas un droit
 (Définitions : Majorité :1) le plus grand nombre dans un groupe donné 2) Groupement de voix qui  l'emporte dans un vote
Force : pouvoir, puissance, capacité d'action. Capacité de contraindre
 Droit : 1) Ce qui est exigible ou permis par rapport  une règle précise 2) Ce qui constitue le fondement des règles organisant la vie en commun dans une société donnée 3) Ensemble des règles inspirées par  une idée de justice  qui n'est pas nécessairement formulée dans une société donnée,  et qui peuvent entrer en conflit avec le droit en vigueur dans tel ou tel Etat
 cf Antigone)
1) La force est le contraire du droit, Rousseau. Le plus fort, notion naturelle, relevant de l'ordre du fait : Du contrat social, Livre 1, chapitre 3 : " La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté.... En quel sens pourrait-ce être un devoir ? "
2) Le droit est le contraire de la force : il ne peut être issu que du droit, en ce sens il est une fiction puisqu'il ne peut procéder de l'histoire. Son origine est hors du temps. Aucun état de fait (cf la prise de la Bastille, la mort du roi) ne peut engendrer le droit " Convenons donc que la force ne fait pas droit, et qu'on n'est obligé d'obéir qu'aux puissances légitimes " (ibid)
D'où la question : qu'est-ce qui fait qu'une puissance est légitime ?  Où et selon quel principe, comment une puissance peut-elle être tenue pour une source valable de droit ?
3) La majorité est un fait, et non un droit (droit : c'est-à-dire le produit d'un volonté unanime et réfléchie) . Comme tout fait, cet état est aléatoire (cf renversement d'alliances, retournement d'opinions, députés absents lors d'un vote par exemple ) et arbitraire (une majorité d'opinions peut être obtenue grâce au charisme, à l'éloquence  ou à l'influence de tels ou tels maîtres à penser, démagogues etc..). De plus les opinions déteignent les unes sur les autres et l'on a tendance à rallier l'opinion majoritaire, qui est   la plus " forte " en termes  d'impact. On constate un effet " boule de neige "  des sondages, un effet d'entraînement des démonstrations de force, des mouvements de foule etc...
 L'histoire des idées nous apprend par ailleurs une opinion majoritaire ou même unanime peut être fausse. Cf l'avis des croyants sur l'héliocentrisme au temps de Galilée. Autre exemple : l'opinion américaine  dans certaines régions  des Etats-Unis, ou en Turquie selon laquelle il faut cesser d'enseigner Darwin. Autre exemple : la majorité des habitants de la planète sont polythéistes. Cette religion est-elle " vraie " pour autant ?
Conclusion :
Le quantitatif (le nombre) ne peut déterminer le qualitatif : la vérité ou la justice.
II Elle exprime une force qui peut constituer une approximation du droit.
Pourquoi doit-on le plus souvent  se contenter d'une approximation, d'un ersatz  de droit?
1) S'il faut choisir, et puisque bien souvent  il faut  choisir, on préférera adopter  les intérêts de la majorité plutôt que ceux d'une minorité. (cf discussion dans  Gorgias de Platon, 483-484)  : pour Calliclès, "  les plus forts "  ont  naturellement tous les droits. Pour Socrate, les lois sont faites pour protéger les intérêts  de tous. En cas de conflits d'intérêts, il est plus juste que les intérêts des plus nombreux soient pris en compte. Pour Calliclès, c'est injuste car les plus faibles doivent obéir. Mais Socrate réplique : les plus faibles, étant les plus nombreux, sont les plus forts : ils ont le pouvoir d'imposer leur volonté ! ( Les intérêts de la majorité doivent prévaloir !). Donc le droit c'est la prévalence du point de vue des plus nombreux, donc des plus forts !
2) Unanimité impossible ou très rare, en particulier dans les grandes nations.
Sans doute, certaines décisions doivent être prises à l'unanimité (cf Conseil de sécurité de l'ONU  et jury d'assises).  Mais cela va quand le groupe ne comporte que moins de dix unités. Au delà,   cela  ne va plus (cf pbs posés par l'élargissement de l'Europe qui se paralyse elle-même si l'exécutif  n'adopte pas la règle de la majorité qualifiée au lieu de l'unanimité). A défaut d'unanimité, on adopte la décision prise à la majorité, comme un moindre mal, un substitut de l'unanimité. Ensuite il y a le problème des majorités relatives quand on choisit entre plusieurs options : alors une décision peut être retenue, ou un homme élu, alors quil n'a recueilli que moins de 20% de suffrages.. Le problème aussi  est celui de la majorité des votants et non pas de l'électorat (cf les " assemblées générales " auto-recrutées  qui ne représentent qu'une partie d'une population pour laquelle les présents  vont décider).
Exemple : certains hommes d'Etat, même en démocratie,  élus avec une majorité  problématique (compte tenu de l'abstention ou des reports de vote non véritablement choisis) ,  en fait   par  une minorité de l'électorat.
Pourtant une constitution devrait être adoptée à l'unanimité. Quant aux lois elles sont adoptées par les deux chambres par la " majorité " des députés.. présents !
3) Pour que la règle de la majorité puisse valoir comme source de droit, il faut que  le corps électoral dans son ensemble accepte  de se conformer à cette règle,  la " règle de la majorité ". C'est donc la règle à laquelle tous consentent qui est la source du droit et non pas, en fin de compte, la majorité qui en elle-même ne peut être source de droit
Conclusion
La règle de la majorité  est une force qui se substitue au droit, et qui fait office de droit, pour des raisons pratiques. Mais elle ne peut en elle-même constituer un principe de légitimité. Si trois frères décident de se partager la part de gâteau du quatrième absent,  leur position majoritaire ne leur en donne pas le droit.

III A quelles conditions la majorité peut exprimer un  droit
1)  Il faut : une constitution qui fixe les règles en fonction desquelles les décisions seront prises, soit à l'unanimité soit à la majorité, qualifiée ou non, selon les cas. Une constitution juste précisera que les minorités doivent être respectées. Une religion minoritaire ne doit pas être maltraitée, une ethnie minoritaire ne doit pas être stigmatisée. Ce qui possède  une valeur absolue ce n'est pas le groupe, c'est l'individu. Toute décision qui lèse un individu est injuste. L'histoire regorge de situations où la majorité soutient un chef qui , fort de cette " légitimité) rejette et brime les minorités (cf Hitler et l'élimination des juifs, Staline et la déportation et  le massacre des Koulaks,   cf aujourd'hui le rejet des candidats à l'immigration, cf la purification ethnique par Milosevic, cf le massacre des Tutsis   etc...).
2) Il faut : un corps électoral à l'abri des groupes de pression.
Vote secret etc... Toute décision prise sous la contrainte, ou sous la pression du groupe, et non dans le secret de l'isoloir  n'est pas source de droit. Cf élections truquées, ou manipulées, dans tous les pays où les chefs sont régulièrement élus avec des taux de 90 % et plus... Pour Rousseau, dans une démocratie, pour que la volonté générale puisse s'exprimer,  il ne doit pas  y avoir de " factions " (Du contrat social, Livre II, chapitre 3) ! Chaque individu doit juger en toute indépendance. Sans être influencé ni par la majorité, ni par les minorités  (" associations particulières "). Situation plus qu'improbable, mais vers laquelle on doit tendre.
3) Le fondement du droit ne peut être que l'idée de justice. Le pouvoir, la puissance, la force, la capacité de nuisance, le charisme etc...ne peuvent être à l'origine du droit. Dans un pays bien gouverné, les lois sont adoptées par le souverain, seul légitime, c'est-à-dire par les assemblées élues représentatives du peuple conformément à une constitution approuvée de tous.
Dans une assemblée quelconque, lorsque les règles du vote ou de la prise de décision n'ont pas fait l'objet d'un accord préalable, mûri,  réfléchi  et approuvé par tous (comme le règlement intérieur d'un lycée par exemple, qui établit les modalités d'élection des délégués)  la décision majoritaire ne peut être en elle-même  source de droit. Ainsi si une majorité de collégiens décident  dans la cour de récréation d'imposer à une minorité récalcitrante le " jeu du foulard " ou tout  autre  comportement violent et morbide, ils n'en ont pas le " droit " ! Longtemps les bizutages ont été admis parce qu'approuvés par l'écrasante majorité des étudiants concernés. On peut  aussi penser à des jeunes qui décident aussi à la " majorité " de violer la copine de l'un d'entre eux !
Conclusion : la majorité peut se substituer au  droit,  et faire office de droit. Elle exprime alors le droit de manière dérivée et indirecte ; mais elle ne peut fonder le droit.
 Conclusion
 La majorité exprime une force, la force du nombre,  et cette force a  parfois plus de poids que la force des lois  en démocratie. Il est évidemment juste que les intérêts ou les désirs du plus grand nombre pèsent davantage que ceux du plus petit nombre.
 Pourtant le pouvoir doit nécessairement comporter aussi  une dimension d'autorité,  afin d'être  en mesure d'orienter  le droit,  c'est-à-dire   une décision  inspirée  par un souci de justice, contre l'opinion majoritaire parfois  (cf Badinter et l'abolition de la peine de mort, De Gaulle  et l'appel du 18 juin).  Car la majorité peut toujours vouloir son intérêt propre, ou ce qu'elle tient pour tel (refouler tous les demandeurs d'asile)  au détriment de celui du petit nombre. Voire  d'un seul homme. (Comme dans la chanson " Il était un petit navire ". Ou comme dans la fable de La Fontaine : " Les animaux malades de la peste " : un seul est sacrifié au profit de tous...sauf un !=
 " La démocratie, ce n'est pas le règne du nombre, mais le règne du droit " Georges  Gusdorf
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Lundi 12 février 2007

 
Dieu n'est pas la question mais la réponse

En règle générale,  en politique par exemple, mais aussi dans le domaine des sciences ou de la philosophie,  les questions précèdent les réponses, ce qui est logique, puisqu'une réponse est   censée apporter une solution à un problème ou bien lever un doute à propos  de telle ou telle interrogation (" Y aura-t-il de la neige à Noël ? "). La proposition " Dieu n'est pas la question mais la réponse " suggère qu'ici la réponse précède et même court-circuite la question. Cela est manifeste si l'on reformule cette  question de la manière suivante : " Dieu existe-t-il ? " On voit aussitôt que la réponse est dans la question puisque l'idée de Dieu prouve par elle-même Son existence, en tout cas  si l'on en croit  la " preuve " ontologique. Dieu (ou la religion) serait donc une réponse (un système de certitudes) qui précède la (ou les) question (s) : pouvons-nous nous passer de religion ? La vie peut-elle avoir un sens si elle est privée de tout horizon transcendant, de toute référence à un absolu,  de toute référence à  une fin, à un foyer de sens inaccessible mais indiscutable ?
 " La réponse précédant la question " pourrait définir une attitude religieuse (" ce que nos Pères ont cru, nous le croyons ") tandis que le questionnement suivi ou non d'une réponse cohérente et systématique définirait la philosophie.

I En quel sens  Dieu est une réponse qui précède une question
 Dans la plupart des cas, et en particulier  pour les personnes qui naissent dans des familles religieuses, " la " religion apporte en effet des réponses à des questions qu'ils ne se sont pas posées, ou bien qu'ils ont décidé de ne pas se poser, de ne plus se poser... Pourtant, au moins un certain temps,  les adultes furent  " philosophes " puisque les enfants le sont spontanément. Les enfants posent un regard inquiet sur le monde. Ils posent sans cesse des questions. Cependant, comme le fait observer A. Comte, leur attitude ne peut  pas exactement  être dite " philosophique " pour autant : (" les enfants sont de jeunes théologiens, les théologiens de vieux enfants ", écrit-il). Les enfants posent la question " pourquoi ? " mais  ils attendent des  réponses " théologiques " à leurs interrogations ; ils cherchent à découvrir des intentions dans la nature (qui a fait cela et pourquoi ?) au lieu de s'orienter vers l'attitude rationnelle commune au philosophe et au savant : expliquer et tenter de  comprendre  comment les phénomènes de la nature s'agencent. Or les croyances religieuses répondent par définition à ce type d'interrogations métaphysiques ou " théologiques " (dans l'acception du positivisme). La croyance religieuse ne procède pas, en règle générale, d'une démarche rationnelle.
1) La croyance religieuse se fonde sur un sentiment
Quel est le sentiment ? Existe-t-il une croyance religieuse naturelle et universelle comme l'affirme par exemple Tocqueville ?
Freud  désigne  ce sentiment (au début de Malaise dans la culture) : un  " sentiment océanique ". Il s'agit du sentiment d'être plongé dans une totalité immense qui nous déborde de tous côtés, comme si nous étions  une goutte d'eau dans l'océan. Sentiment donc de notre petitesse et de notre fragilité devant l'infini qui nous dépasse et nous écrase mais dont nous ressentons la présence de façon irrésistible :
"  Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour " Pascal (Fragments  B.194)
Et Descartes tient sur ce point un discours comparable. Le sentiment de ma finitude renvoie, dit-il,  à l'idée d'infini :  " Ensuite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais, et que, par conséquent, mon être n'était pas tout parfait, car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m'avisai de chercher  d'où j'avais appris à penser à quelque chose de plus parfait que je n'étais ; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fût en effet plus parfaite " Discours de la méthode, 4 ième partie.
On peut noter cependant qu' il s'agit, dans le cas de Descartes, d'un raisonnement  (" faisant réflexion ", " douter ", " aviser ", " raisonner "..). Oui, mais ce raisonnement se fonde sur une intuition, ou sur un sentiment, tout comme chez Pascal.
 " Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ; on le sait en mille choses (...). C'est le cœur qui sent Dieu, non la raison. Voilà ce qu'est la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison " (B.423-424)
2) Cette " réponse " (à une non-question) peut être élucidée.
Elle peut être élucidée : tel fut  l'objet de la théologie rationnelle dans son ensemble.
Saint Anselme, dans Proslogion (II, IV) en 1078, en prétendant qu'il est absurde de dire " Dieu n'est pas " (" Nous croyons que tu es quelque chose de tel que rien ne peut se penser de plus grand "). Descartes tentera lui aussi de rationaliser sa conviction religieuse. Comme avant lui Averroès : " Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance ... la vérité ne peut être contraire à la vérité " (Discours décisif, fin 12 ième siècle)  et Saint Thomas, Somme contre les Gentils (1266-1274) "  c'est le propre de l'homme cultivé que de chercher à obtenir dans chaque domaine autant de certitude que la nature du sujet le permet ".
 Cependant, derrière toutes ces rationalisations subsiste la croyance religieuse (" credo quia absurdum " (" je crois parce que c'est absurde ", non " sed but quia ", non " bien que, mais parce que " )
 Comme le résume bien Descartes : " la foi, qui porte sur des choses obscures est un acte non de l'intelligence mais de la volonté "  (Régles pour la direction de l'esprit)
      3) La religion apporte des réponses  (à des non-questions)  d'ordres divers
 Réponses d'ordre cognitif (pourquoi l'univers, quel est le sens de la vie ?) et d'ordre pratique (que dois-je faire ? que puis-je espérer ? que dois-je craindre ?)
Ou encore d'ordre métaphysique et moral. Exemple de réponse à une question, précédant la question : " Dieu doit exister pour justifier le mal ".  Pourquoi le mal ?   (le mal existe ; il faut lui trouver une raison ; cette " raison est Dieu ", cf  Pascal, Leibniz : nous sommes coupables mais c'est Dieu qui est l'auteur de ce monde qui inclut la culpabilité et la mal) : " Dieu ne pouvait pas créer un monde avec des créatures libres sans mal, et il était meilleur de faire un monde tel que de ne pas le faire " (Cyrille Michon, in Critique, p 102).
 Réponse politique : la " décision " de croire en Dieu précède et conditionne le jugement d'existence sur Dieu (la question " Dieu existe-t-il  ou non ? " est alors dénuée de pertinence). Pourquoi ? parce que quand je dis " je crois en Dieu ", je parle de ma communauté " élargie au divin, au non-humain " : "  l' énoncé " Dieu existe " signifie en fait qu'Il " est avec nous " donc nous aussi nous existons, donc, enfin, que " nous dabord, surtout existons contre les autres " . " Nous sommes le peuple élu de Dieu ". ou encore : " Dieu n'existe pas, mais nous sommes son peuple " (Jean-Luc Marion, p 83).J.L. Marion décrit l'idolâtrie : l'idolâtre ne parle jamais de Dieu, dont il ne dit rien et ne pense rien, mais toujours et seulement de lui-même sous l'égide de son idole.
Tout au contraire, pour J.L. Marion, nous devons " mettre entre parenthèses le Dieu de toutes les réponses dogmatiques ". Il faut " réduire Dieu à l'irréductible ", c'est-à-dire à ce qu'il reste de Dieu une fois retranché ce qui relève de l' " idolâtrie " (l'idolâtrie est " le fait de m'adorer moi-même en train d'adorer Dieu ").
Conclusion de J.L. Marion : " il ne reste qu'une voie : réduire les réponses pour sauvegarder la question " (Critique,  p 81)
Conclusion de la première partie
Les réponses dogmatiques (qui cherchent à " déterminer Dieu " et les réponses idolâtriques (" Dieu nous a élus, nous sommes le peuple de Dieu ") seront écartées si l'on veut que Dieu soit une question.
II Dieu est une question
 Une question ? Ou bien une multitude de questions ?
Exemples de questions : Que désigne ce terme, " Dieu " ? Un Dieu, ou les Dieux ?
Dieu est-il l'autre nom du sacré ? ou l'autre nom du divin ? Auquel le monothéisme et le polythéisme ne s'excluent pas ?
(" divin " : qui témoigne d'une transcendance ? " sacré " : ce dont il faut prendre un soin scrupuleux)
1 ) " La " religion en question
On constate aujourd'hui un contraste entre l'évidence du soi-disant " fait religieux " et le doute croissant des spécialistes sur la pertinence du concept même de religion. Marcel Détienne (sociologue des religions) observait en 2004 que les 3/4 des habitants de la planète sont polythéistes. De ce point de vue, le monothéisme serait une " erreur ".
" Les sociétés polythéistes se moquent des monothéistes, de leur prétentieuse insistance sur la nécessité de croire, et de leurs appels au prosélytisme " (Philippe Borgeaud, Critique, p 67). Les sociétés polythéistes ignorent les Eglises et les autorités épiscopales. Elles se caractérisent par d'innombrables pratiques rituelles décloisonnées, mélangées, fluctuantes et hésitantes, à l'écart de tout contrôle politique et sacerdotal. Evidemment, toutes ces pratiques sont condamnées par les religions institutionnalisées sous la rubrique " superstition ".
Pourtant, la distinction superstition/religion est problématique. Au sens antique, " religio " signifie " respecter sans exagération les règles rituelles ". La " superstition " ne se distingue pas de la " religio " par son contenu, mais par le contexte de l'action (la religion doit être le fait de la bonne personne, au bon endroit...). En vérité, dans le polythéisme, religion et superstition forment un couple inséparable. La superstition n'existe que dans le regard de l'autre. C'est la religion de l'autre.  A l'opposé, la " vraie " religion, la " bonne " religion, est celle qui s'oppose à la superstition et à l'idolâtrie. Dans l'idée de " superstition ", il y a l'idée de résistance au progrès, d'attitude archaïque.
Que valent ces catégories et ces  distinctions ?  Réponses chez Saint Simon ou Comte. Saint Simon (Le nouveau christianisme, 1825). Tout commence par le fétichisme. L'homme est dominé par la crainte. Puis l'amour commence à s'affirmer dans le polythéisme, religion de la grâce, et culmine dans le monothéisme chrétien. Mais celui-ci reste une religion politique qui prétend structurer la communauté.
Auguste Comte : Trois étapes ; Le fétichisme : religion spontanée de l'humanité, libère une capacité universelle de fiction. Le polythéisme : multiplie encore les principes explicatifs.
 Le monothéisme : religion du pouvoir spirituel qui est d'abord un pouvoir d'organisation. Le monothéisme est la grande puissance modernisatrice  qui annonce ce qui va le dépasser, à savoir la religion dont le culte s'adresse à l'humanité (Catéchisme positiviste, Comte)
Conclusion : Il n'y a pas UNE religion, ni même UN fait religieux. Moyennant quoi, il n'y  a pas lieu de déprécier  le paganisme par exemple (considéré comme une pseudo-religion du point de vue de LA religion achevée, la seule et la vraie !). Cependant, n'y a-t-il pas une spécificité du monothéisme ?
2 ) La spécificité du monothéisme
 Il y a effectivement une spécificité du monothéisme qui permet d'affirmer pour certains, que c'est la seule " vraie "  religion  (Pascal) et pour d'autres, et pour cette raison même, que c'est " la religion de la sortie de la religion " ( Marcel Gauchet).
Relever d'abord la spécificité du judaïsme : Orientation a) vers l'abstraction. Les religions païennes mettent l'accent sur la présence du divin au monde. Au contraire, le monothéisme admet un Dieu transcendant, caché, inaccessible. En ce sens, la religion juive est une " contre religion " qui répudie les Dieux charnels et tribaux b) vers la spiritualité : le judaïsme est une religion essentiellement éthique et spiritualisée. Moïse incarne une conception dématérialisée de la religion tandis que son frère Aaron encourage les hébreux à revenir au culte des images. (religions païennes). Le monothéisme est subversif et " violent " de ce point de vue (d'où la violence en retour anti-juifs) c) vers la " vraie " religion c'est-à-dire une religion morale et à vocation universelle reposant sur une expérience du sacré qui ne se construit pas contre la raison (Nicolas Weill, p 58) . Le monothéisme est une catégorie démocratique. La " vraie " religion est celle qui ouvre la voie à la laïcité en introduisant l'idée de " religion naturelle ".
Conclusion de la seconde partie : Si le monothéisme est la " vraie " religion, on peut dire, réciproquement, que la laïcité est fondamentalement issue du monothéisme.
Le protestantisme libéral et le judaïsme réformé ouvrent la voie  à l'universel au sens kantien du terme. Religion d'amour, religion " dynamique " : Dieu est-il encore une réponse  (cf Bergson qui oppose religion statique et religion dynamique) ?
III  Le Dieu-question
 " Je crois, mon Dieu, viens en aide à mon incrédulité " Kant (La religion dans les limites de la simple raison)
Voici en quel sens on peut tenir Dieu pour une question :
1) Dieu existe-t-il ? (première question)
Cette question contrairement à ce qu'on pourrait croire -notamment quand on ne croit pas ! - peut rester ouverte, c'est-à-dire sans réponse !  " Quand bien même Dieu n'existerait pas, la religion serait encore sainte et divine. Dieu est le seul être qui, pour régner, n'ait même pas besoin d'exister " (Philippe Borgeaud, Critique, p 59)
 Dieu s'il existe peut donc " exister " à titre de question : " Il faut présupposer que Dieu, sans être, reste Dieu " (" L'irréductible ", JL Marion, p 86) Ou encore, pour être plus précis : " Si Dieu se révèle jamais dans notre monde, il y révèle  qu'il n'en est pas et qu'il n'y existe pas plus qu'il n'y est ".
 La question de l'existence de Dieu serait-elle donc impertinente ? A cet égard, Dieu est "  l'exception par excellence ", et si Dieu reste " pensable " c'est en tant " qu'impossible à penser ". Mais cette impossibilité n'interdit pas l'idée de Dieu  " car s'il s'agit de Dieu, l'impossibilité elle-même devient possible, ou, ce qui revient au même, impossible "  JL Marion,  p 84). Donc, il nous faut bien un concept de Dieu, ne serait-ce que pour dire qu'il n'existe pas, ou pour l'insulter comme le comprit Sade  (" il faut bien que Dieu sorte de son inexistence au moins le temps qu'on  l'accuse, qu'il existe juste assez pour que je puisse souverainement décider  De son inexistence " Sade)
2) Dieu catégorie subversive et démocratique ?
Selon Etienne Balibar (" Origine et usage du mot "monothéisme "), c'est le Dieu du monothéisme qui constitue une insurrection latente contre le polythéisme grec et latin : le monothéisme décompose le polythéisme de l'intérieur. Dieu commence à être saisi comme fiction rationnelle...
On s'oriente vers le culte du " Grand Etre " et vers une religion susceptible de s'adresser à l'humanité tout entière. Le monothéisme nous a permis d'accéder  à une représentation unifiée de l'humanité. La religion entretient avec cet être fictif un rapport affectif et pas seulement intellectuel.
 Tocqueville a raison de penser que la démocratie a besoin de la religion. Mais, dit Balibar, la religion ne peut être progressiste que si elle admet l'égalité des sexes. Cf à ce sujet
Saint Simon : préconise un culte à Dieu la Mère, et Auguste Comte : la religion de l'humanité doit avoir pour médiatrice la femme. Alors, un (une) Dieu pour la démocratie ?
3) Une religion raisonnable ?
Une religion peut-elle être raisonnable ? Kant a expliqué ce que peut être une " religion dans les limites de la simple raison ", une religion pour laquelle Dieu reste une question, car la dimension du doute n'est pas escamotée.
 Remi Brague ajoute une précision indispensable : le Dieu du monothéisme ne dicte ni code ni morale ni spiritualité ! Michée 6, 8 : " On t'a fait savoir, homme, ce qui est bon, ce que Yahvé réclame de toi : rien d 'autre que d'accomplir la justice, d'aimer avec tendresse, et de marcher humblement avec ton Dieu ". Commentaire de Remi Brague (" Dieu ne vous demande rien ") ces recommandations sont exprimées en termes vagues : " Il n'est pas dit comment accomplir la justice, comment aimer avec tendresse, comment marcher avec humiliation ".
Mais alors comment identifier le vrai Dieu et le distinguer de ses contrefaçons : " le vrai Dieu ne demande rien, un faux Dieu au contraire ne fait que demander ". Remi Brague, p 189
Conclusion
Dieu existe-t-il ? La question de l'existence de Dieu est-elle pertinente ?
Dieu est-il une question  pour le croyant?
La question n'est-elle pas plutôt : que signifie " croire en Dieu " ?
Croire en Dieu, croire en l'homme : est-ce une alternative ?
" Seul Dieu peut croire en l'homme " Remi Brague, p 188

(Textes cités :
Descartes Méditations métaphysiques
Pascal Pensées
 Kant La religion dans les limites de la simple raison
Revue Critique " Dieu ", numéro 704-705 (Janvier-Février 2006)   )


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