îEdgar Morin, La planète en danger (1990)
La planète est en danger. Un nouvelle conscience est en train de voir le jour:
"La conscience planétaire ne doit pas être seulement la conscience de l'ère planétaire. Elle doit porter en elle la convergence de plusieurs prises de conscience : la conscience
anthropologique, la conscience écologique, la conscience tellurique, la conscience cosmique.
La conscience anthropologique s'est renouvelée depuis que la préhistoire a reconnu l'unité originelle d'Homo sapiens, d'où se sont différenciées races et ethnies, et depuis que la biologie révèle
l'unité fondamentale, génétique, cérébrale, psychique, du genre humain. C'est il y a plusieurs dizaines de milliers d'années qu'a commencé la diaspora planétaire de l'humanité, chaque fragment
s'enfermant en lui-même dans son langage, ses mythes, ses rites et monopolisant pour lui-même la qualité d'homme. Il nous faut donc abandonner l'idée que les races et les cultures séparent
originellement les hommes et il faut reconnaître le cordon ombilical commun. Il faut savoir que l'ère planétaire met fin à la diaspora humaine, et qu'elle nous permet de retrouver et d'accomplir
l'unité humaine, à travers justement la diversité des cultures.
La conscience écologique, elle, nous fait abandonner l'idée que notre environnent est fait d'éléments, de choses, d'espèces végétales et animales, manipulables et asservissables impunément par le
génie humain. Elle nous révèle que l'ensemble des interactions entre les êtres vivants au sein d'un site géophysique constitue une organisation spontanée ayant ses régulations propres,
l'écosystème, et que les écosystèmes sont englobés dans une entité d'ensemble, auto-organisée et autorégulée, qui forme la biosphère. Elle nous indique que la croissance industrielle, technique
et urbaine incontrôlée tend non seulement à détruire toute vie dans des écosystèmes locaux, mais aussi et surtout à dégrader la biosphère et à menacer finalement la vie elle-même, y compris
humaine, laquelle fait partie de la biosphère. Elle nous enseigne du même coup que la menace mortifère est de nature planétaire et, dans ce sens, la conscience écologique est une composante de la
nouvelle conscience planétaire.
La conscience tellurique complète la conscience écologique. Depuis que, dans les années soixante, les sciences de la Terre ont pu s'entre-articuler les unes aux autres, nous pouvons savoir que la
Terre n'est pas une boule de billard cosmique, c'est un système complexe auto-organisateur et autorégulateur ayant sa vie propre, son histoire singulière, son devenir évolutif.
Ainsi, l'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie. La biosphère enveloppe la planète Terre dont elle fait partie. La planète Terre avec sa biosphère et son humanité constitue un
ensemble complexe. Nous ne sommes pas des êtres surnaturels, nous sommes des enfants de la vie. Nous nous en sommes différenciés jusqu'à nous en croire étrangers, mais nous ne pouvons ni ne
devons nous en séparer, si nous voulons continuer l'aventure humaine.
Enfin, la conscience cosmologique nous permet de situer notre planète dans le cosmos. Nous ne sommes plus dans l'univers de Copernic ni de Laplace. Le monde n'est plus cette machine déterministe
parfaire animée par un mouvement perpétuel"
Edgar Morin La planète en danger (1990)
Faut-il renoncer à la croissance pour préserver l'environnement?
"En un rien de temps, certains esprits sont passés de l'idolâtrie de la croissance, panacée et paramètre absolu,à son rejet total comme fléau apocalyptique. À mon avis, la vraie prise de
conscience écologique est que : la croissance industrielle n'est pas le cadre ferme à l'intérieur duquel doivent se situer tous nos débats et nos problèmes politiques et sociaux ; il faut
considérer cette croissance comme unfeed-backpositif(c'est-à-dire l'accroissement d'une déviation à l'égard de l'écosystème), comme un accroissement énorme d'entropie (c'est-à-dire de désordre
dans l'environnement, de forces de désintégration dans l'écosystème) et comme une tendance exponentielle qui tend vers l'infini (c'est-à-dire vers zéro, vers la destruction), ainsi que le ferait
une poussée démographique non contrôlée. En fait, la croissance industrielle est encore moins contrôlée que l'expansion démographique. Il s'agit, là encore, de renverser la vision. La réponse ne
serait donc pas dans une nouvelle solution miracle, la zero growth, l'état stationnaire, mais dans la croissance contrôlée. Or cela pose un problème énorme qui est celui de la politique
à l'échelle planétaire, puisqu'il est évident que le contrôle de la croissance doit venir des besoins planétaires et pas seulement de ceux des nations industrialisées. Alors des questions se
posent inéluctablement : quel contrôle ? qui contrôlera ? Et si l'on pose la question du développement économique en . ces termes, il faut aussi poser la question du développement de l'homme,
c'est-à-dire d'une mutation de l'organisation sociale tout entière"
Edgar Morin
L'an I de l'Ere écologique, p 15.
Notez bien cette analyse conceptuelle autour de la notion floue d' "environnement" (milieu , nature et surtout "écosystème")
"Le mot « écologie » renvoie à ce que recouvraient déjà les mots bien connus de milieu, d'environnement, de nature : mais il ajoute de la complexité au premier, de la précision au second, et
retranche au troisième de la mystique, voire de l'euphorie. La notion de milieu, très pauvre, ne renvoie qu'à des caractères physiques et à des forces mécaniques ; la notion d'environnement est
meilleure, dans le sens où elle implique un enveloppement placentaire, mais elle est vague ; la notion de nature nous renvoie à un être matriciel, une source de vie, vivante elle-même ; cette
idée est poétiquement profonde, mais encore scientifiquement débile. Ces trois notions oublient le caractère le plus intéressant du milieu, de l'environnement, de la nature : leur caractère
auto-organisé et organisationnel. C'est pourquoi il faut substituer un terme plus riche et plus exact, celui d'écosystème.
Qu'est-ce qu'un écosystème ? L'écologie en tant que science naturelle est arrivée à cette notion qui englobe l'environnement physique (biotope) et l'ensemble des
Disons schématiquement que l'ensemble des êtres vivants dans une « niche » constitue un système qui s'organise de lui-même. Il y a une combinaison des relations entre espèces différentes :
rapports d'association (symbioses, parasitismes) et de complémentarité (entre le mangeur et le mangé, le prédateur et la proie), hiérarchies qui se constituent, et régulations qui s'établissent.
Un ensemble combinatoire se crée, avec ses déterminismes, ses cycles, ses probabilités, ses aléas. C'est cela l'écosystème, qu'on l'envisage à l'échelle d'une petite niche ou de la planète.
Autrement dit, il y a un phénomène d'intégration naturelle entre végétaux, animaux, y compris humains, d'où résulte une sorte d'être vivant qui est l'écosystème. Cet « être vivant » est à la fois
très robuste et très fragile. Très robuste, car il se réorganise lorsque, par exemple, apparaît une espèce nouvelle ou disparaît une espèce qui avait sa place dans la chaîne des complémentarités
; ainsi les écosystèmes ont évolué, sans périr, jusqu'à ce siècle, en dépit des massacres qu'opérait l'homme chasseur, en dépit des structurations qu'apportait l'homme agriculteur, en dépit des
premières pollutions qu'apportait l'homme urbain. Le caractère auto-réorganisateur spontané est la force de l'écosystème. Mais, comme un être vivant, il peut être tué si on lui injecte du poison
chimique à des doses qui entraînent la mort en chaîne d'espèces liées les unes aux autres et si on altère les conditions élémentaires de la vie - comme la reproduction du plancton marin, par
exemple. Déjà, on voit des lacs morts, des champs sans vie animale.
Ici, il faut comprendre une chose : le problème le plus grave n'est pas tant que l'homme use et dilapide l'énergie naturelle : de l'énergie, il en trouvera à revendre dans le rayonnement solaire
et dans l'atome. Ce n'est pas tant non plus qu'il vidange ses déchets : tout être vivant est excrémentiel et « pollue » son environnement. Mais les excréments entrent dans le cycle naturel :
biodégradables, ils sont aussi bionourriciers. Le danger est dans le poison qui dégrade sans pouvoir être dégradé lui-même, déversé en des quantités telles qu'il dégrade l'organisation complexe
des écosystèmes. Or, dégrader l'écosystème, c'est dégrader l'homme, car l'homme, comme tout animal, se nourrit non seulement d'énergie, mais aussi, comme l'a dit Schrödinger, de néguentropie,
c'est-à-dire d'ordre et de complexité".
Edgar Morin
L'an 1 de Ere écologique (1972)
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