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Lundi 25 février 2008

Exposé de Hélène Charbonneau, que je remercie de me permettre de publier son travail!

      Sujet : La nature a-t-elle des droits?
 
    
         
         En 1970, le "Sierra Club", groupe écologiste américain, intente un procès contre Walt Disney. En effet, le géant du dessin animé a obtenu le droit de construire un nouveau parc d'attraction sur "Mineral King", espace végétal californien. Lors de ce procès, l'avocat des arbres, D. Stone, proclame la nécessité de la création d'un droit des arbres. Le procès est finalement gagné par Walt Disney à une voix près. Ainsi, se pose la question de l'existence ou non d'un droit des plantes et plus généralement de la nature. Celle-ci doit être comprise comme l'ensemble des animaux, plantes vertes et minéraux composants notre terre, c'est-à-dire de tout ce qui naît et vit sans l'intervention humaine. Par ailleurs, "posséder des droits" signifie pour un sujet la possession de valeurs qui lui sont propres et que chacun doit respecter. Un droit de la nature paraît être à notre époque une absurdité totale, et cela en raison de notre fondement philosophique cartésien qui considère l'animal comme une machine, et la nature comme une source que l'homme peut vider à loisir. Octroyer des droits à la nature signifierait alors la remise en cause de notre tradition humaniste moderne et donc de l'humanité même puisque la nature devenant sujet de droits devrait être respectée et prise en compte : l'homme ne serait plus qu'un élément d'un nouveau contrat passé avec la nature. Afin de répondre à cette question cruciale des droits de la nature, nous verrons les valeurs qui la caractérisent et qui pourraient légitimer la création de ce nouveau droit; mais celle-ci ne possède pas ce qui fait qu'un individu peut être digne de posséder des droits : la liberté et la réciprocité qu'implique le droit. Cela ne signifie pourtant pas que l'homme n'a pas des devoirs envers elle étant donné que la survie de l'espèce humaine est totalement dépendante de l'environnement qui l'entoure.
        
        
         Lors du procès de Walt Disney ainsi que dans l'article qui en est l'aboutissement, D. Stone explique pourquoi la nature peut être considérée comme un sujet digne de droits : il considère qu'est venu "le temps des arbres". Cette argumentation, développée dans le livre de Luc Ferry Un nouvel ordre écologique, repose sur un principe de logique incontestable : après avoir accepté d'octroyer des droits aux esclaves, aux femmes, aux enfants, il est temps d'accepter de donner des droits à la nature. Par ailleurs, afin d'enrayer le développement d'un certain sentiment d'absurdité face à la question, il explique que ce qui a pu être inconcevable hier l'est aujourd'hui. En effet, les mœurs sont en perpétuelle évolution, ce qui  nous a permis, dans le passé, d'accepter l'existence de l'homosexualité, le divorce, ou encore la possession de droits par les embryons, les noirs ou les femmes. Pour l'avocat Stone, la nature en tant que sujet de droits est une notion évidente qui nécessite uniquement d'un laps de temps afin d'être acceptée par l'opinion publique. Cette évidence repose sur le syllogisme suivant : l'homme possède des droits et une valeur intrinsèque, c'est-à-dire une valeur qui appartient à son essence, qui n'a pas été créée; la nature possède une valeur intrinsèque, donc il est possible que la nature possède des droits. Il nous faut donc vérifier s'il est possible d'affirmer que la nature possède une valeur intrinsèque.
         Tout d'abord, on remarque que les animaux ressentent de la joie et de la peine : les cris de souffrance d'un chien qui attend son maître et, inversement, les jappements de joie quand ce dernier rentre en sont la preuve même. L'animal a donc, d'une certaine manière des intérêts qui, sont fonction de la volonté de ressentir plus de joie que de peine : l'intérêt de l'animal, comme celui de l'homme, est d'être aimé et cajolé par ses maîtres et ceux qui l'entourent. L'animal, comme l'homme, possède des intérêts et peut souffrir, ce qui fait que nous lui portons un tel intérêt et que nous ressentons pour lui de la compassion. C'est ainsi que la Déclaration universelle des droits de l'animal a été crée en 1978, reconnaissant tous les animaux comme "égaux devant la vie" et en "droits à l'existence". L'existence d'une valeur intrinsèque chez l'animal a donc permis à l'animal d'obtenir des droits.
         Pour ce qui est de la nature, considérée dans son ensemble, elle a souvent été un modèle pour les penseurs : pour les anciens, le "cosmos" était l'exemple même d'harmonie qu'il fallait reproduire tant à l'échelle de la cité qu'à celle de l'individu, et pour les romantiques, elle était source d'admiration en tant que représentation de l'authenticité même, de ce qui n'a pas été souillé. On peut dire que la nature possède en elle des valeurs apparentées à l'homme que celui-ci voit et traduit chaque fois qu'il la contemple. Mais l'homme étant le seul à pouvoir juger ces valeurs et les verbaliser, les rendre intelligibles, se posent alors la question de savoir si l'homme, en contemplant la nature, ne transpose pas des valeurs qui lui sont propres sur la nature. Ce type de raisonnement nous plonge alors dans le cartésianisme le plus strict, celui qui renie toute valeur intrinsèque à la nature. Il est pourtant difficile de nier l'harmonie de la nature, valeur parfois supérieure même à l'intelligence : on remarque que chaque fois que l'homme modifie une partie du système naturel, des conséquences insoupçonnées par son intelligence apparaissent, comme le montre l'exemple des algues en méditerranée qui, suite à leur implantation, détruisent actuellement toute la flore et logiquement, la faune maritimes du bassin. La nature possède donc bien une valeur intrinsèque comparable à celle de l'homme, mais cela signifie-t-il forcément qu'elle peut posséder des droits? Il nous faut donc examiner les conditions de possibilité de l'attribution de droits à un être, humain ou non.
        
        
         Nous avons expliqué que la nature possédait une valeur intrinsèque qui, par certaines caractéristiques, était comparable à celle des hommes et que donc il était possible de lui accorder des droits. Mais à l'intérieur de cette valeur intrinsèque, l'homme a tendance à ne voir que les points positifs et à occulter ceux qui génèrent la violence et qui prouve que la nature n'est pas "bonne en soi". En effet, la nature dans sa totalité comprend à côté des edelweiss et des falaises d'Etretat, le virus du sida et du HRN1, les tsunamis et tout ce qu'on appelle les "catastrophes naturelles". Est-il envisageable de donner un droit de persévérer dans son être à ce qui détruit et tue? Un sujet de droit est un être digne de respect et qui doit être un modèle pour les autres par le respect de ses droits. La nature dans sa totalité, celle qui donne la vie ainsi que celle qui tue, ne peut bien évidemment pas être un modèle pour les sociétés humaines ou cela entraînerait  le chaos total puisque la loi de la nature n'est rien d'autre que la loi de la jungle où le plus fort est toujours celui qui domine les autres. Cette loi est bien celle que l'homme a tenté de fuir par la vie en société où les relations entre individus sont réglées par les lois choisies par la volonté générale des citoyens de cette société. Faudrait-il alors octroyer des droits uniquement à la part de la nature qui ne tue pas? Cela entraînerait une inégalité au sein même de la nature, ce qui est contraire au droit. Il paraît donc difficile d'octroyer des droits à la nature.
         Par ailleurs, un sujet de droit est un être qui, certes, possède des droits que les autres doivent respecter, mais qui doit aussi, inversement, respecter les droits des autres. Ainsi, donner des droits à la nature signifie qu'il faudra l'intégrer dans une sorte de contrat avec l'homme, un "contrat naturel" comme l'explique Michel Serres dans son livre Contrat naturel. Par ce contrat, la nature et l'homme devront chacun se respecter afin de réinstaurer une solidarité devenue impérative puisque la survie du genre humain dépend de la pérennité de son environnement naturel.  Or la nature n'est pas apte à diriger ses actions puisqu'elle ne peut pas réfléchir sur les conséquences de ses actes : elle agit selon ses propres codes qui lui sont inhérents, des cycles qu'elle ne peut contrôler. Pour reprendre l'exemple des catastrophes naturelles, la nature se "permet" de tuer l'être humain et ce n'est pas l'acquisition de droits qui vont permettre de mettre fin à ces drames. La nature en tant que telle ne peut avoir des droits puisqu'elle ne peut remplir le principe fondamental de celui-ci : le respect d'autrui. Le projet de contrat naturel semble difficile à mettre en place, comme l'admet d'ailleurs Michel Serres lui-même, puisqu'on ne peut lui conférer de sens propre.
         Enfin, la question des droits pour la nature implique la remise en cause complète de ce que l'humanité s'est efforcée de construire tout au long de son histoire : des principes communs à tout homme  issus d'une tradition humaniste moderne. Celle-ci, apparue avec les Lumières est le fondement de notre société actuelle en tant qu'elle a permis l'écriture des principes de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Par la signature d'un contrat avec la nature, l'homme renonce à sa place en tant qu'unique sujet possédant une personnalité juridique et doit accepter de devenir une partie, un élément d'un tout : c'est la fin de l'anthropocentrisme, vision de l'univers dominante depuis plus de trois siècles. L'homme est-il capable de renoncer à ce qui fonde sa culture, ses valeurs? Cela ne signifierait-il qu'il faudrait nécessairement reconstruire de nouveaux principes incluant la nouvelle valeur reconnue à la nature, et donc une nouvelle révolution? Comment les démocraties basées sur ses principes, que sont l'anthropocentrisme est toutes les valeurs développées par les Lumières, irrecevables dans une logique écologique peuvent-elles faire face à ce problème? On comprend alors pourquoi les partis Verts se disent révolutionnaires : la prise en compte d'un droit pour la nature est en totale opposition avec les principes qui fondent les démocraties actuelles. Donner des droits à la nature signifierait alors renoncer à nos régimes politiques qui, pour l'opinion publique, malgré un grand intérêt pour la cause écologique, restent le fondement de nos sociétés et ne peuvent donc pas être renversés. La nature ne peut définitivement pas être pourvue de droit si l'on veut éviter la destruction de nos sociétés, mais cela ne résout pas le problème de la dépendance humaine vis-à-vis de la nature et de la responsabilité qu'il possède envers elle. Il s'agit donc, puisque la nature possède une valeur intrinsèque qui nous oblige à la respecter, à établir des devoirs de l'homme envers la nature.
        
        
         L'homme ne peut renoncer à l'environnement qui l'entoure que ce soit pour des raisons économiques ou tout simplement biologiques : les arbres sont à la fois le "poumon de la terre" ainsi qu'une source de revenus considérable. Il se doit de préserver la nature puisque la notion de contrat avec celle-ci semble chimérique. L'homme est le responsable de la situation actuelle par son utilisation déraisonnée de ses nouvelles techniques et la perte de contrôle qui s'en est suivi, et cela malgré les avertissements de philosophes tels que Heidegger. L'homme se doit de réparer ses fautes et c'est pour cela que le philosophe Hans Jonas développe le "principe de responsabilité" dans son livre du même nom : l'être humain possède une obligation à l'égard des êtres qui n'existent pas encore, des générations futures. Comme dit un vieil adage indien : "nous n'héritons pas de la terre, nous l'empruntons à nos enfants". Cette nouvelle éthique qui se pose en opposition avec l'éthique traditionnelle prônant l'idée de réciprocité où l'absence d'action pour sauver la nature est la conséquence directe de l'absence de droits envers les choses matérielles, implique une responsabilité de l'être humain chaque fois qu'il y a vulnérabilité, c'est-à-dire chaque fois qu'il existe des êtres vivants ou à venir sans défense et qu'il faut protéger. Cette éthique implique la maxime suivante : "agis de façon que les effets de tes actions soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre". Cette nouvelle éthique est donc fondée sur la crainte de la disparition d'un milieu qui permettra de faire vivre paisiblement nos générations futures. Mais n'est-il pas dangereux de fonder une éthique de cette manière puisque le seul moyen de l'appliquer ne serait-il pas un hybride de "dictature bienveillante" et donc un régime contestable dans les faits mais défendable comme l'a été le régime nazi, qui, pour la première fois, entre 1933 et 1935 a rédigé des lois donnant des droits à la nature dans son ensemble? De cette manière, l'écologie est-elle compatible avec la démocratie?
         L'écologie est actuellement divisée en plusieurs courants, vision que Luc Ferry développe dans son livre Un nouvel ordre écologique : les "fondamentalistes" ou partisans de la "deep ecology" s'oppose aux "environnementalistes" pour qui seul l'homme est porteur de droits et de valeurs et qui en conclut que la protection de l'environnement possède pour but ultime la pérennité de l'humanité. Ainsi, les fondamentalistes réclament une révolution et donc le renversement de tous les principes qui fondent nos démocraties, afin de redonner à la nature sa valeur intrinsèque et la protéger de l'homme "anti-naturel". Cette solution révolutionnaire ne peut être suivie puisqu'on ne peut détruire la démocratie qui pour beaucoup y compris Winston Churchill "est le pire des régimes...si on fait abstraction des autres". La deuxième solution n'est pas non plus soutenable puisqu'elle refuse à la nature la valeur que nous lui avons préalablement reconnue. La seule solution serait donc de type réformiste, c'est-à-dire une écologie qui ne viserait pas à imposer son éthique par la force en accaparant le pouvoir, mais plutôt une écologie qui se trouverait dans nos sociétés sous forme de groupes de pression, afin de veiller à ce que les gouvernements prennent en compte le problème environnemental. L'écologie, si elle veut être démocratique et donc obtenir une légitimité plus grande au sein de l'opinion publique, doit nécessairement renoncer à toute vocation au pouvoir. La notion de devoirs de l'homme envers la nature est donc tout à fait valable dans le cadre démocratique si elle aboutit à une "écologie démocratique" selon l'expression de Luc Ferry.
        
        
         La nature ne peut obtenir des droits puisque cela signifierait la négation de tout ce que l'humanité s'est efforcée de construire tout au long de son histoire. Il en découle, étant donné la nécessité de la nature pour la survie de l'homme dans une vision "environnementaliste" ou étant donné la valeur intrinsèque de la nature et donc le respect que l'homme doit lui porter dans une vision "fondamentaliste", que l'homme doit s'imposer des devoirs envers elle. C'est dans cette dimension d'obligation envers l'environnement qui nous entoure que les dirigeants politiques des vingt dernières années se sont posés à travers le sommet de Rio de Janeiro en 1992 ou encore le protocole de Kyoto. Mais cette notion de responsabilité ne s'applique pas uniquement aux grands dirigeants politiques et économiques devant limiter la déforestation, l'émission de CO2 des grandes usines, ou encore veiller à la sauvegarde d'un patrimoine naturel menacé, elle doit aussi s'appliquer à l'échelle de l'individu dans sa vie de tous les jours par un mode de vie plus écologique : le tri des déchets, la consommation moindre d'électricité ou d'eau. L'attitude écologiste ne se limite pas uniquement à un groupe de pression mais bien à chacun d'entre nous qui, pour les générations à venir, se doit de faire passer l'intérêt général avant son intérêt personnel : l'écologie peut être considérée, d'une certaine manière, comme une nouvelle éthique redonnant à l'homme le goût des principes démocratiques pour lequel ses ancêtres se sont battus et qui ont tendance à s'altérer de nos jours ainsi que l'explique Michel Debré dans son article "L'intérêt général démagnétisé" publié dans Le Monde du vendredi 7 Février dans la rubrique "Carte Blanche".

Charbonneau Hélène  HK2

 

 

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Dimanche 24 février 2008

La nature est un sujet de droit

Pour le philosophe Michel Serres, l'idée de "contrat social"  a eu pour conséquence nocive  de   refuser   à la nature ce qui est  accordé à l'homme. Pourtant la nature conditionne l'homme , et à ce titre, mérite d'être traitée comme un sujet.

"Nous pensons le droit à partir d'un sujet de droit, dont la notion s'étendit progressivement. N'importe qui, jadis, ne pouvait y accéder: la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen donna la possibilité à tout homme en général d'accéder à ce statut de sujet du droit. Le contrat social, du coup, s'achevait, mais se fermait sur soi, laissant hors jeu le monde,
collection énorme de choses réduites au statut d'objets passifs de l'appropriation. Raison humaine majeure, nature extérieure mineure. Le sujet de la connaissance et de l'action jouit de tous les droits et ses objets d'aucun, Ils n'ont encore accédé à aucune dignité juridique. Ce pour quoi, depuis, la science a tous les droits.
Voilà pourquoi nous vouons nécessairement les choses du monde à la destruction. Maîtrisées, possédées, du point de vue épistémologique', mineures dans la consécration prononcée par le droit. Or; elles nous reçoivent comme des hôtesses, sans lesquelles, demain, nous devons mourir. Exclusivement social, notre contrat devient mortifère, pour la perpétuation de l'espèce, son immortalité objective et globale.
Qu'est-ce que la nature? D'abord l'ensemble des conditions de la nature humaine elle-même, ses contraintes globales de renaissance ou d'extinction, l'hôtel qui lui donne logement, chauffage et table; de plus elle les lui ôte dès qu'il en abuse. Elle conditionne la nature humaine qui, désormais, la conditionne à son tour. La nature se conduit comme un sujet".
Michel Serres, Le Contrat naturel, François Boudin, 1990, p. 64.

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Dimanche 24 février 2008

L' homme n'a de devoirs qu'envers l'homme

Pour  Kant  l'homme ne peut avoir  de devoirs qu'envers l'homme. Cela n'exclut pas que nous ayons, indirectement, des devoirs concernant les êtres naturels, et surtout, comme c'est le cas ici, les animaux. Mais l'objet direct de ces devoirs ne peut être que l'homme lui-même. La nature n'est donc qu'indirectement l'objet de notre "respect" ou plutôt de notre sollicitude.

"Relativement à cette partie des créatures qui est vivante, quoique dépourvue de raison, traiter les animaux avec violence, ainsi que cruauté, est intérieurement plus opposé' au devoir de l'homme envers lui-même, parce que l'on émousse en l'homme ainsi le sentiment de sympathie qui concerne leurs souffrances et qu'une disposition naturelle très favorable à la moralité dans les rapports aux autres hommes est affaiblie et peu à peu anéantie. L'homme compte parmi ses droits celui de tuer les animaux (mais sans torture) ou de leur imposer un travail, à la condition qu'il n'excède point leurs forces (puisque nous sommes nous-mêmes soumis à cette nécessité) ; en revanche il faut mépriser les expériences physiques cruelles que l'on pratique sur eux pour le simple profit de la spéculation, alors que le but pourrait être atteint même sans elles. - La reconnaissance même pour les services longtemps donnés par un vieux cheval ou un vieux chien (comme si c'étaient des personnes de la maison), appartient indirectement au devoir de l'homme, si on le considère relativement à ces animaux, mais considéré directement il s'agit toujours d'un devoir de l'homme envers lui-même".
Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu (1797), § 17,trad. A. Philonenko,Vrin, colt. «Bibliothèque des textes philosophiques»,1985, p. 118.

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Jeudi 21 février 2008

Selon Julia Kristeva, qui s'appuie ici sur la notion d'"inquiétante étrangeté"  qu'elle emprunte à Freud, la peur de l'autre s'expliquerait par le fait que la rencontre de l'altérité nous renvoie à l'"étrange", ou bien à l'"étrangeté",  qui est présente  en nous-mêmes. 
L'écrivain nous invite à admettre notre "troublante altérité", ce qui pourrait nous aider à ne pas rejeter l'étranger qui existe hors de nous (les étrangers) . En théorisant l'existence de l'inconscient, Freud nous aurait ainsi  invité à admettre la complexité insurmontable de notre étrange identité...

L'étrange au-dedans de nous

"L'inquiétante étrangeté serait ainsi la voie royale (mais au sens de la cour, non pas du roi) par laquelle Freud introduit le rejet fasciné de l'autre au coeur de ce « nous-même » sûr de soi et opaque, qui précisément n'existe plus depuis Freud et qui se révèle comme un étrange pays de frontières et d'altérités sans cesse construites et déconstruites. Chose étrange, il n'est nullement question des étrangers dans l'Unheimliche.
En vérité, il est rare qu'un étranger provoque l'angoisse terrifiante que suscitent la mort, le sexe féminin ou la pulsion débridée « maléfique ». Est-il pourtant si sûr que les sentiments « politiques » de xénophobie ne comportent pas, souvent inconsciemment, cette transe de jubilation effrayée que l'on a appelée unheimlich, que les Anglais nomment uncanny, et les Grecs tout simplement... xenos, « étranger »? Dans le rejet fasciné que suscite en nous l'étranger, il y a une part d'inquiétante étrangeté au sens de la dépersonnalisation que Freud y a découverte et qui renoue avec nos désirs et nos peurs infantiles de l'autre - l'autre de la mort, l'autre de la femme, l'autre de la pulsion immaîtrisable. L'étranger est en nous. Et lorsque nous fuyons ou combattons l'étranger, nous luttons contre notre inconscient -- cet « impropre » de notre « propre » impossible. Délicatement, analytiquement, Freud ne parle pas des étrangers : il nous apprend à détecter l'étrangeté en nous. C'est peut-être la seule manière de ne pas la traquer dehors. Au cosmopolitisme stoïcien, à l'intégration universaliste religieuse, succède chez Freud le courage de nous dire désintégrés pour ne pas intégrer les étrangers et encore moins les poursuivre, mais pour les accueillir dans -cette inquiétante étrangeté qui est autant la leur que la nôtre.
En fait, cette distraction ou cette discrétion freudienne à l'égard du « problème des étrangers » - lequel n'apparaît qu'en éclipse ou, si l'on préfère, en symptôme, par le rappel du terme grec xenoi  (les étrangers)  - pourrait être interprétée comme une invitation (utopique ou très moderne?) à ne pas réifier l'étranger, à ne pas le fixer comme tel, à ne pas nous fixer comme tels. Mais à l'analyser en nous analysant. A découvrir notre troublante altérité, car c'est bien elle qui fait irruption face à ce « démon », à cette menace, à cette inquiétude qu'engendre l'apparition projective de l'autre au sein de ce que nous persistons à maintenir comme un « nous » propre et solide. A reconnaître notre inquiétante étrangeté, nous n'en souffrirons ni n'en jouirons de dehors. L'étrange est en moi, donc nous sommes tous des étrangers. Si je suis étranger, il n'y a pas d'étrangers. Aussi Freud n'en parle-t-il pas. L'éthique de la psychanalyse implique une politique il s'agirait d'un cosmopolitisme de type nouveau qui, transversal aux gouvernements, aux économies et aux marchés, oeuvre pour une humanité dont la solidarité est fondée sur la conscience de son inconscient désirant, destructeur, peureux, vide, impossible. Nous sommes loin ici d'un appel à la fraternité dont on a déjà ironiquement remarqué la dette vis-à-vis de l'autorité paternelle et divine - « Pour qu'il y ait des frères, il faut un père », ne manqua pas de dire Veuillot en apostrophant les humanistes. Depuis l'inconscient érotique et mortifère, l'inquiétante étrangeté - projection en même temps qu'élaboration première de la pulsion de mort - qui annonce les travaux du « second » Freud, celui d'Au-delà du principe de plaisir, installe la différence en nous sous sa forme la plus désemparante, et la donne comme condition ultime de notre être avec les autres".
Julia Kristeva Etrangers à nous-mêmes Fayard 1989

 

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Mercredi 20 février 2008
Voici un témoignage fort instructif  (pour tous ceux que ce sujet  a laissés quasiment muets) de Steve Jobs, PDG et  co-fondateur de Apple . Lisez notamment le point trois qui concerne son expérience de la mort :

 (Discours adressé aux étudiants de Stanford lors de la remise de leur diplôme, le 12 juin 2005, en Californie). 

« C’est un honneur de me trouver parmi vous aujourd’hui et d’assister à une remise de diplômes dans une des universités les plus prestigieuses du monde. Je n’ai jamais terminé mes études supérieures. A dire vrai, je n’ai même jamais été témoin d’une remise de diplômes dans une université. Je veux vous faire partager aujourd’hui trois expériences qui ont marqué ma carrière. C’est tout.
Rien d’extraordinaire. 
Juste trois expériences.

« Pourquoi j’ai eu raison de laisser tomber l’université »

La première concerne les incidences imprévues. J’ai abandonné mes études au Reed College au bout de six mois, mais j’y suis resté auditeur libre pendant dix-huit mois avant de laisser tomber définitivement. Pourquoi n’ai-je pas poursuivi ?

Tout a commencé avant ma naissance. Ma mère biologique était une jeune étudiante célibataire, et elle avait choisi de me confier à des parents adoptifs. Elle tenait à me voir entrer dans une famille de diplômés universitaires, et tout avait été prévu pour que je sois adopté dès ma naissance par un avocat et son épouse. Sauf que, lorsque je fis mon apparition, ils décidèrent au dernier moment qu’ils préféraient avoir une fille. Mes parents, qui étaient sur une liste d’attente, reçurent un coup de téléphone au milieu de la nuit :
« Nous avons un petit garçon qui n’était pas prévu. Le voulez-vous ?
» Ils répondirent : « Bien sûr. » Ma mère biologique découvrit alors que ma mère adoptive n’avait jamais eu le moindre diplôme universitaire, et que mon père n’avait jamais terminé ses études secondaires. Elle refusa de signer les documents définitifs d’adoption et ne s’y résolut que quelques mois plus tard, quand mes parents lui promirent que j’irais à l’université.

Dix-sept ans plus tard, j’entrais donc à l’université. Mais j’avais naïvement choisi un établissement presque aussi cher que Stanford, et toutes les économies de mes parents servirent à payer mes frais de scolarité. Au bout de six mois, je n’en voyais toujours pas la justification. Je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie et je n’imaginais pas comment l’université pouvait m’aider à trouver ma voie. J’étais là en train de dépenser tout cet argent que mes parents avaient épargné leur vie durant. Je décidai donc de laisser tomber. Une décision plutôt risquée, mais rétrospectivement c’est un des meilleurs choix que j’aie jamais faits. Dès le moment où je renonçais, j’abandonnais les matières obligatoires qui m’ennuyaient pour suivre les cours qui m’intéressaient.

Tout n’était pas rose. Je n’avais pas de chambre dans un foyer, je dormais à même le sol chez des amis. Je ramassais des bouteilles de Coca-Cola pour récupérer le dépôt de 5 cents et acheter de quoi manger, et tous les dimanches soir je faisais 10 kilomètres à pied pour traverser la ville et m’offrir un bon repas au temple de Hare Krishna. Un régal. Et ce que je découvris alors, guidé par ma curiosité et mon intuition, se révéla inestimable à l’avenir. Laissez- moi vous donner un exemple : le Reed College dispensait probablement alors le meilleur enseignement de la typographie de tout le pays.
Dans le campus, chaque affiche, chaque étiquette sur chaque tiroir était parfaitement calligraphiée. Parce que je n’avais pas à suivre de cours obligatoires, je décidai de m’inscrire en classe de calligraphie. C’est ainsi que j’appris tout ce qui concernait l’empattement des caractères, les espaces entre les différents groupes de lettres, les détails qui font la beauté d’une typographie.
C’était un art ancré dans le passé, une subtile esthétique qui échappait à la science. J’étais fasciné.

Rien de tout cela n’était censé avoir le moindre effet pratique dans ma vie. Pourtant, dix ans plus tard, alors que nous concevions le premier Macintosh, cet acquis me revint. Et nous l’incorporâmes dans le Mac. Ce fut le premier ordinateur doté d’une typographie élégante.
Si je n’avais pas suivi ces cours à l’université, le Mac ne posséderait pas une telle variété de polices de caractères ni ces espacements proportionnels. Et comme Windows s’est borné à copier le Mac, il est probable qu’aucun ordinateur personnel n’en disposerait.
Si je n’avais pas laissé tomber mes études à l’université, je n’aurais jamais appris la calligraphie, et les ordinateurs personnels n’auraient peut-être pas cette richesse de caractères. Naturellement, il était impossible de prévoir ces répercussions quand j’étais à l’université. Mais elles me sont apparues évidentes dix ans plus tard.

On ne peut prévoir l’incidence qu’auront certains événements dans le futur ; c’est après coup seulement qu’apparaissent les liens. Vous pouvez seulement espérer qu’ils joueront un rôle dans votre avenir.
L’essentiel est de croire en quelque chose – votre destin, votre vie, votre karma, peu importe. Cette attitude a toujours marché pour moi, et elle a régi ma vie.


« Pourquoi mon départ forcé d’Apple fut salutaire »

Ma deuxième histoire concerne la passion et l’échec. J’ai eu la chance d’aimer très tôt ce que je faisais. J’avais 20 ans lorsque Woz [Steve Wozniak, le co-fondateur d’Apple N.D.L.R.] et moi avons créé Apple dans le garage de mes parents. Nous avons ensuite travaillé dur et, dix ans plus tard, Apple était une société de plus de 4 000 employés dont le chiffre d’affaires atteignait 2 milliards de dollars. Nous venions de lancer un an plus tôt notre plus belle création, le Macintosh, et je venais d’avoir 30 ans.

C’est alors que je fus viré. Comment peut-on vous virer d’une société que vous avez créée ? C’est bien simple, Apple ayant pris de l’importance, nous avons engagé quelqu’un qui me semblait avoir les compétences nécessaires pour diriger l’entreprise à mes côtés et, pendant la première année, tout se passa bien. Puis nos visions ont divergé, et nous nous sommes brouillés. Le conseil d’administration s’est rangé de son côté. C’est ainsi qu’à 30 ans je me suis retrouvé sur le pavé. Viré avec perte et fracas. La raison d’être de ma vie n’existait plus. J’étais en miettes.

Je restais plusieurs mois sans savoir quoi faire. J’avais l’impression d’avoir trahi la génération qui m’avait précédé – d’avoir laissé tomber le témoin au moment où on me le passait.
C’était un échec public, et je songeais même à fuir la Silicon Valley. Puis j’ai peu à peu compris une chose – j’aimais toujours ce que je faisais. Ce qui m’était arrivé chez Apple n’y changeait rien.
J’avais été éconduit, mais j’étais toujours amoureux. J’ai alors décidé de repartir de zéro.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite, mais mon départ forcé d’Apple fut salutaire. Le poids du succès fit place à la légèreté du débutant, à une vision moins assurée des choses. Une liberté grâce à laquelle je connus l’une des périodes les plus créatives de ma vie.

Pendant les cinq années qui suivirent, j’ai créé une société appelée NeXT et une autre appelée Pixar, et je suis tombé amoureux d’une femme exceptionnelle qui est devenue mon épouse. Pixar, qui allait bientôt produire le premier film d’animation en trois dimensions, Toy Story , est aujourd’hui la première entreprise mondiale utilisant cette technique. Par un remarquable concours de circonstances, Apple a acheté NeXT, je suis retourné chez Apple, et la technologie que nous avions développée chez NeXT est aujourd’hui la clé de la renaissance d’Apple. Et Laurene et moi avons fondé une famille merveilleuse.

Tout cela ne serait pas arrivé si je n’avais pas été viré d’Apple. La potion fut horriblement amère, mais je suppose que le patient en avait besoin. Parfois, la vie vous flanque un bon coup sur la tête.
Ne vous laissez pas abattre. Je suis convaincu que c’est mon amour pour ce que je faisais qui m’a permis de continuer. Il faut savoir découvrir ce que l’on aime et qui l’on aime. Le travail occupe une grande partie de l’existence, et la seule manière d’être pleinement satisfait est d’apprécier ce que l’on fait. Sinon, continuez à chercher. Ne baissez pas les bras. C’est comme en amour, vous saurez quand vous aurez trouvé. Et toute relation réussie s’améliore avec le temps. Alors, continuez à chercher jusqu’à ce que vous trouviez.


« Pourquoi la mort est la meilleure chose de la vie »

Ma troisième histoire concerne la mort. A l’âge de 17 ans, j’ai lu une citation qui disait à peu près ceci : « Si vous vivez chaque jour comme s’il était le dernier, vous finirez un jour par avoir raison. » Elle m’est restée en mémoire et, depuis, pendant les trente-trois années écoulées, je me suis regardé dans la gla-ce le matin en me disant : « Si aujourd’hui était le dernier jour de ma vie, est-ce que j’aimerais faire ce que je vais faire tout à l’heure ? » Et si la réponse est non pendant plusieurs jours à la file, je sais que j’ai besoin de changement.

Avoir en tête que je peux mourir bientôt est ce que j’ai découvert de plus efficace pour m’aider à prendre des décisions importantes. Parce que presque tout – tout ce que l’on attend de l’extérieur, nos vanités et nos fiertés, nos peurs de l’échec – s’efface devant la mort, ne laissant que l’essentiel. Se souvenir que la mort viendra un jour est la meilleure façon d’éviter le piège qui consiste à croire que l’on a quelque chose à perdre. On est déjà nu. Il n’y a aucune raison de ne pas suivre son cœur.

Il y a un an environ, on découvrait que j’avais un cancer. A 7 heures du matin, le scanner montrait que j’étais atteint d’une tumeur au pancréas. Je ne savais même pas ce qu’était le pancréas. Les médecins m’annoncèrent que c’était un cancer probablement incurable, et que j’en avais au maximum pour six mois. Mon docteur me conseilla de rentrer chez moi et de mettre mes affaires en ordre, ce qui signifie : « Préparez-vous à mourir. » Ce qui signifie dire à ses enfants en quelques mois tout ce que vous pensiez leur dire pendant les dix prochaines années. Ce qui signifie essayer de faciliter les choses pour votre famille. En bref, faire vos adieux.

J’ai vécu avec ce diagnostic pendant toute la journée. Plus tard dans la soirée, on m’a fait une biopsie, introduit un endoscope dans le pancréas en passant par l’estomac et l’intestin. J’étais inconscient, mais ma femme, qui était présente, m’a raconté qu’en examinant le prélèvement au microscope, les médecins se sont mis à pleurer, car j’avais une forme très rare de cancer du pancréas, guérissable par la chirurgie. On m’a opéré et je vais bien.

Ce fut mon seul contact avec la mort, et j’espère qu’il le restera pendant encore quelques dizaines d’années. Après cette expérience, je peux vous le dire avec plus de certitude que lorsque la mort n’était pour moi qu’un concept purement intellectuel : personne ne désire mourir. Même ceux qui veulent aller au ciel n’ont pas envie de mourir pour y parvenir. Pourtant, la mort est un destin que nous partageons tous. Personne n’y a jamais échappé. Et c’est bien ainsi, car la mort est probablement ce que la vie a inventé de mieux. C’est le facteur de changement de la vie. Elle nous débarrasse de l’ancien pour faire place au neuf. En ce moment, vous représentez ce qui est neuf, mais un jour vous deviendrez progressivement l’ancien, et vous laisserez la place aux autres. Désolé d’être aussi dramatique, mais c’est la vérité.

Votre temps est limité, ne le gâchez pas en menant une existence qui n’est pas la vôtre. Ne soyez pas prisonnier des dogmes qui obligent à vivre en obéissant à la pensée d’autrui. Ne laissez pas le brouhaha extérieur étouffer votre voix intérieure. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. L’un et l’autre savent ce que vous voulez réellement devenir. Le reste est secondaire.

Dans ma jeunesse, il existait une extraordinaire publication The Whole Earth Catalog , l’une des bibles de ma génération. Elle avait été fondée par un certain Stewart Brand, non loin d’ici, à Menlo Park, et il l’avait marquée de sa veine poétique. C’était à la fin des années 1960, avant les ordinateurs et l’édition électronique, et elle était réalisée entièrement avec des machines à écrire, des paires de ciseaux et des appareils Polaroid. C’était une sorte de Google en livre de poche, trente-cinq ans avant la création de Google. Un ouvrage idéaliste, débordant de recettes formidables et d’idées épatantes.

Stewart et son équipe ont publié plusieurs fascicules de The Whole Earth Catalog . Quand ils eurent épuisé la formule, ils sortirent un dernier numéro. C’était au milieu des années 1970, et j’avais votre âge. La quatrième de couverture montrait la photo d’une route de campagne prise au petit matin, le genre de route sur laquelle vous pourriez faire de l’auto-stop si vous avez l’esprit d’aventure.
Dessous, on lisait : « Soyez insatiables. Soyez fous. » C’était leur message d’adieu. Soyez insatiables. Soyez fous. C’est le vœu que j’ai toujours formé pour moi. Et aujourd’hui, au moment où vous recevez votre diplôme qui marque le début d’une nouvelle vie, c’est ce que je vous souhaite.

Soyez insatiables. Soyez fous.

Merci à tous.»
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Lundi 18 février 2008
"Mais dans ces incertitudes, nous savons désormais que la Terre est notre home, notre maison commune, notre patrie. C'est le seul habitat aimable, convivial, avec ses rivières, ses bois, ses montagnes, ses fleurs, ses animaux, la diversité de ses espèces, la diversité de nos cultures, la diversité des humains. Nous sommes chez nous. Toutes ces prises de conscience se fondent sur des connaissances récentes ; c'est à partir des mêmes années soixante que le développement des sciences biologiques, des sciences de la préhistoire, de la science écologique, des sciences de la Terre et enfin de l'astrophysique et de la cosmologie nous a permis de nous percevoir, resituer et concevoir de façon révolutionnée dans la sphère de la vie, sur la Terre, dans le monde. C'est de façon synchrone que la Terre a été objectivée sur nos écrans de télévision. La plupart des humains ne sentent encore que superficiellement et sporadiquement leur citoyenneté terrestre ; la plupart des scientifiques, enfermés dans leurs spécialités parcellaires, en sont également inconscients ; la plupart des philosophes demeurent superbement ignorants de ce que les sciences disent du monde. Nous n'avons pas encore accomodé notre vision du monde au monde".
îEdgar Morin, La planète en danger (1990)
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Lundi 18 février 2008



 La planète est en danger. Un nouvelle conscience est en train de voir le jour:

"La conscience planétaire ne doit pas être seulement   la conscience de l'ère planétaire. Elle doit porter en elle la convergence de plusieurs prises de conscience : la conscience anthropologique, la conscience écologique, la conscience tellurique, la conscience cosmique.
La conscience anthropologique s'est renouvelée depuis que la préhistoire a reconnu l'unité originelle d'Homo sapiens, d'où se sont différenciées races et ethnies, et depuis que la biologie révèle l'unité fondamentale, génétique, cérébrale, psychique, du genre humain. C'est il y a plusieurs dizaines de milliers d'années qu'a commencé la diaspora planétaire de l'humanité, chaque fragment s'enfermant en lui-même dans son langage, ses mythes, ses rites et monopolisant pour lui-même la qualité d'homme. Il nous faut donc abandonner l'idée que les races et les cultures séparent originellement les hommes et il faut reconnaître le cordon ombilical commun. Il faut savoir que l'ère planétaire met fin à la diaspora humaine, et qu'elle nous permet de retrouver et d'accomplir l'unité humaine, à travers justement la diversité des cultures.
La conscience écologique, elle, nous fait abandonner l'idée que notre environnent est fait d'éléments, de choses, d'espèces végétales et animales, manipulables et asservissables impunément par le génie humain. Elle nous révèle que l'ensemble des interactions entre les êtres vivants au sein d'un site géophysique constitue une organisation spontanée ayant ses régulations propres, l'écosystème, et que les écosystèmes sont englobés dans une entité d'ensemble, auto-organisée et autorégulée, qui forme la biosphère. Elle nous indique que la croissance industrielle, technique et urbaine incontrôlée tend non seulement à détruire toute vie dans des écosystèmes locaux, mais aussi et surtout à dégrader la biosphère et à menacer finalement la vie elle-même, y compris humaine, laquelle fait partie de la biosphère. Elle nous enseigne du même coup que la menace mortifère est de nature planétaire et, dans ce sens, la conscience écologique est une composante de la nouvelle conscience planétaire.
La conscience tellurique complète la conscience écologique. Depuis que, dans les années soixante, les sciences de la Terre ont pu s'entre-articuler les unes aux autres, nous pouvons savoir que la Terre n'est pas une boule de billard cosmique, c'est un système complexe auto-organisateur et autorégulateur ayant sa vie propre, son histoire singulière, son devenir évolutif.
Ainsi, l'humanité est dans la biosphère, dont elle fait partie. La biosphère enveloppe la planète Terre dont elle fait partie. La planète Terre avec sa biosphère et son humanité constitue un ensemble complexe. Nous ne sommes pas des êtres surnaturels, nous sommes des enfants de la vie. Nous nous en sommes différenciés jusqu'à nous en croire étrangers, mais nous ne pouvons ni ne devons nous en séparer, si nous voulons continuer l'aventure humaine.
Enfin, la conscience cosmologique nous permet de situer notre planète dans le cosmos. Nous ne sommes plus dans l'univers de Copernic ni de Laplace. Le monde n'est plus cette machine déterministe parfaire animée par un mouvement perpétuel" 

Edgar Morin La planète en danger (1990)

 

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Lundi 18 février 2008

Faut-il renoncer à la croissance pour préserver l'environnement?


"En un rien de temps, certains esprits sont passés de l'idolâtrie de la croissance, panacée et paramètre absolu,à son rejet total comme fléau apocalyptique. À mon avis, la vraie prise de conscience écologique est que : la croissance industrielle n'est pas le cadre ferme à l'intérieur duquel doivent se situer tous nos débats et nos problèmes politiques et sociaux ; il faut considérer cette croissance comme unfeed-backpositif(c'est-à-dire l'accroissement d'une déviation à l'égard de l'écosystème), comme un accroissement énorme d'entropie (c'est-à-dire de désordre dans l'environnement, de forces de désintégration dans l'écosystème) et comme une tendance exponentielle qui tend vers l'infini (c'est-à-dire vers zéro, vers la destruction), ainsi que le ferait une poussée démographique non contrôlée. En fait, la croissance industrielle est encore moins contrôlée que l'expansion démographique. Il s'agit, là encore, de renverser la vision. La réponse ne serait donc pas dans une nouvelle solution miracle, la zero growth, l'état stationnaire, mais dans la croissance contrôlée. Or cela pose un problème énorme qui est celui de la politique à l'échelle planétaire, puisqu'il est évident que le contrôle de la croissance doit venir des besoins planétaires et pas seulement de ceux des nations industrialisées. Alors des questions se posent inéluctablement : quel contrôle ? qui contrôlera ? Et si l'on pose la question du développement économique en . ces termes, il faut aussi poser la question du développement de l'homme, c'est-à-dire d'une mutation de l'organisation sociale tout entière"
 Edgar Morin 

L'an I de l'Ere écologique, p 15.

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Lundi 18 février 2008

Notez bien cette analyse conceptuelle autour de la notion floue d' "environnement"  (milieu , nature et surtout "écosystème")

"Le mot « écologie » renvoie à ce que recouvraient déjà les mots bien connus de milieu, d'environnement, de nature : mais il ajoute de la complexité au premier, de la précision au second, et retranche au troisième de la mystique, voire de l'euphorie. La notion de milieu, très pauvre, ne renvoie qu'à des caractères physiques et à des forces mécaniques ; la notion d'environnement est meilleure, dans le sens où elle implique un enveloppement placentaire, mais elle est vague ; la notion de nature nous renvoie à un être matriciel, une source de vie, vivante elle-même ; cette idée est poétiquement profonde, mais encore scientifiquement débile. Ces trois notions oublient le caractère le plus intéressant du milieu, de l'environnement, de la nature : leur caractère auto-organisé et organisationnel. C'est pourquoi il faut substituer un terme plus riche et plus exact, celui d'écosystème.
Qu'est-ce qu'un écosystème ? L'écologie en tant que science naturelle est arrivée à cette notion qui englobe l'environnement physique (biotope) et l'ensemble des
Disons schématiquement que l'ensemble des êtres vivants dans une « niche » constitue un système qui s'organise de lui-même. Il y a une combinaison des relations entre espèces différentes : rapports d'association (symbioses, parasitismes) et de complémentarité (entre le mangeur et le mangé, le prédateur et la proie), hiérarchies qui se constituent, et régulations qui s'établissent. Un ensemble combinatoire se crée, avec ses déterminismes, ses cycles, ses probabilités, ses aléas. C'est cela l'écosystème, qu'on l'envisage à l'échelle d'une petite niche ou de la planète. Autrement dit, il y a un phénomène d'intégration naturelle entre végétaux, animaux, y compris humains, d'où résulte une sorte d'être vivant qui est l'écosystème. Cet « être vivant » est à la fois très robuste et très fragile. Très robuste, car il se réorganise lorsque, par exemple, apparaît une espèce nouvelle ou disparaît une espèce qui avait sa place dans la chaîne des complémentarités ; ainsi les écosystèmes ont évolué, sans périr, jusqu'à ce siècle, en dépit des massacres qu'opérait l'homme chasseur, en dépit des structurations qu'apportait l'homme agriculteur, en dépit des premières pollutions qu'apportait l'homme urbain. Le caractère auto-réorganisateur spontané est la force de l'écosystème. Mais, comme un être vivant, il peut être tué si on lui injecte du poison chimique à des doses qui entraînent la mort en chaîne d'espèces liées les unes aux autres et si on altère les conditions élémentaires de la vie - comme la reproduction du plancton marin, par exemple. Déjà, on voit des lacs morts, des champs sans vie animale.
Ici, il faut comprendre une chose : le problème le plus grave n'est pas tant que l'homme use et dilapide l'énergie naturelle : de l'énergie, il en trouvera à revendre dans le rayonnement solaire et dans l'atome. Ce n'est pas tant non plus qu'il vidange ses déchets : tout être vivant est excrémentiel et « pollue » son environnement. Mais les excréments entrent dans le cycle naturel : biodégradables, ils sont aussi bionourriciers. Le danger est dans le poison qui dégrade sans pouvoir être dégradé lui-même, déversé en des quantités telles qu'il dégrade l'organisation complexe des écosystèmes. Or, dégrader l'écosystème, c'est dégrader l'homme, car l'homme, comme tout animal, se nourrit non seulement d'énergie, mais aussi, comme l'a dit Schrödinger, de néguentropie, c'est-à-dire d'ordre et de complexité".

Edgar Morin 
L'an 1 de Ere écologique (1972)

 

 

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Samedi 16 février 2008


COMPTE -RENDU DE LA RÉUNION AVEC LES DIRECTEURS DES ÉCOLES NORMALES SUPÉRIEURES

LE MARDI 12 FÉVRIER 2008
La réunion a eu lieu au Lycée Henri IV en présence de la directrice de l'ENS et de ses adjoints. Assistaient à la réunion les proviseurs de plusieurs lycées à classes préparatoires ou leurs adjoints (notamment Louis-le-Grand, Fénelon, Saint-Louis), les professeurs d'hypokhâgne et de khâgne d'Henri IV et de plusieurs lycées de Paris et de province, les élèves d'hypokhâgne et un certain nombre d'élèves de khâgne d'Henri IV.

La réunion a duré de 17h30 à 19h30.
Elle s'est déroulée en deux parties : après s'être félicités d'être pour la première fois réunis ensemble dans un tel cadre, les membres de la direction des deux écoles ont tour à tour présenté la spécificité de leurs établissements ainsi que les changements intervenus dans la préparation, les études et les débouchés de chacun d'entre eux. Ils ont ensuite répondu aux questions posées par l'assistance.
Les deux E.N.S. insistent sur leur transformation en établissements d'enseignement supérieur à part entière co-habilités à diriger des masters (36 spécialités à Lyon) et des études doctorales et délivrant désormais un diplôme distinct reconnu dans le système universitaire international. Les directeurs présentent les doubles parcours systématiquement encouragés chez les étudiants, notamment entre domaines universitaires et avec des écoles et instituts (E.N.A. FEMIS, École du Patrimoine, par exemple).
L'une et l'autre école entendent mettre les moyens considérables dont elles disposent (bibliothèque ouverte nuit et jour sept jours sur sept à Lyon par exemple, ou 800 000 volumes à la disposition des élèves à Ulm) au service de centres de recherche de réputation internationale.
`+.
L'admission à l'école se fait bien sûr toujours par concours, mais aussi, en nombre à peu près égal, sur dossier (ne donnant accès ni au statut de fonctionnaire stagiaire rémunéré ni au logement dans le campus de l'école). Cette voie devrait avoir vocation à se développer, en particulier si la proposition de la commission Attali de multiplier par quatre le nombre d'admis par promotion devait être suivie d'effet.

En ce qui concerne la réforme des concours, les textes officiels sur le nouvel horaire de Khâgne n'étant pas parus à ce jour, il n'en sera pas fait mention. Le but de la réforme est de contribuer au rapprochement des deux écoles et, par l'existence du tronc commun de la B.E.L. (banque d'épreuves littéraires - histoire, philosophie, langue - et la nouvelle épreuve de culture antique et langues anciennes), de permettre aux élèves de se présenter le plus souvent possible aux deux concours. le directeur adjoint de l'ENS prend l'engagement de veiller personnellement à ce que la nouvelle épreuve donne de vraies chances aux grands débutants de latin ou de grec. En plus de la traditionnelle épreuve de version universitaire, on entend vérifier au moyen de la rédaction d'un commentaire de texte en langue étrangère l'aptitude des candidats à s'exprimer dans cette langue par écrit. Les deux écoles espèrent qu'une épreuve de lettres viendra s'ajouter à la banque commune. Elles ont également en projet un concours international destiné aux candidats étrangers.
A côté des épreuves spécifiques qui demeurent pour chaque école, ces épreuves communes ont vocation à devenir des « épreuves de référence » auxquelles on espère intéresser très rapidement les écoles de commerce et les I.E.P. de province selon des modalités à définir. [ On comprend mieux dans cette optique le glissement de la définition de la nouvelle épreuve de langue vers « la traduction et le commentaire d'un extrait d'oeuvre littéraire ou d'un texte de réflexion générale »,  ce qui permet de ne pas exclure l'article de presse de bonne tenue, cher à Science Po].Lors de leurs réponses aux questions des élèves, les membres des deux directions ont tenu à rassurer les futurs cubes sur leur aptitude à faire face aux nouvelles épreuves qu'ils n'auront pas préparées depuis l'hypokhâgne. Ils ont aussi témoigné de leur réaction auprès de la Ministre à la suite du projet envisagé par la commission Pochard de remplacer le concours national d'agrégation par un « master professionnalisant » passé dans telle ou telle université. En réponse à la question du Proviseur du lycée Henri IV sur l'articulation entre l'encouragement donné aux élèves à diversifier leurs cursus et leurs orientations professionnelles et le contrat décennal qu'ils doivent toujours signer avec obligation de rembourser la rémunération perçue en cas de départ vers le secteur libéral ou privé,

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