Le philosophe américain Dick Howard m'autorise à publier ce papier paru dans Ouest France aujourd'hui . merci Dick!
Point de Vue
Bush et l'Iran : nouvelle fuite en avant
par Dick Howard (*)
"On oublie souvent qu'il y avait une politique étrangère américaine avant le 11 septembre 2001. Inaugurée déjà du temps de Reagan, cette politique se résumait dans le slogan " America's back ! " (l'Amérique est de retour). Il s'agissait de dépasser le " syndrome du Vietnam ", cette crainte qui paralysait toute initiative de peur qu'elle ne produise des effets pervers. Cette vision s'est imposée lors des élections de 1980, dans la foulée de la révolution islamique en Iran et de la longue prise des otages à l'ambassade américaine.
L'humiliation américaine en Iran comme la défaite au Vietnam sont toujours ressenties par la droite américaine. Elle sut s'en servir contre un Parti démocrate dénoncé comme aveugle sinon complice des forces qui menacent la démocratie. Avec la chute du Mur, puis la victoire impressionnante dans la première guerre du Golfe, la croisade moralisatrice du Parti républicain lui permit de prendre le Congrès en 1994 et de proposer la mise en accusation de Bill Clinton en 1998.
Dès lors, la politique conduite depuis quatre ans en Irak n'étonne pas. Pas plus que le discours de George Bush, le 10 janvier, annonçant l'envoi de nouvelles troupes, malgré le rapport Baker, malgré l'opposition d'une majorité nette de l'opinion. Car " une politique de la volonté " ne saurait se permettre des compromis avec la dure réalité du terrain.
Ce qui a étonné, dans le discours présidentiel, ce sont les accusations portées contre l'Iran, qui fournirait soutien matériel et armes aux ennemis des États-Unis en Irak. Comme l'Iran était l'un des trois pays - avec la Corée du Nord et l'Irak - dénoncés dans le discours de janvier 2002 comme faisant partie d'un " axe du mal ", on peut imaginer que George Bush opte pour la fuite en avant face aux déboires en Irak. Démentie au lendemain du discours, cette option ne cesse de revenir dans le débat...
Or, tout le monde attend des preuves. On se souvient du fameux discours de Colin Powell, en février 2003, devant les Nations unies, qui prétendait démontrer l'existence d'armes de destruction massive... que l'on n'a jamais trouvées, ce qui a entamé la crédibilité des services américains.
L'analyse qui fait autorité et vient d'être publiée émane des services de renseignements (National Intelligence Estimate). Elle souligne la dégradation de la situation en Irak, mais fait peu de cas d'une ingérence iranienne. Le secrétaire d'État à la Défense, Robert Gates, a lui-même parlé de " spéculation " autour d'informations " ambiguës ".
La tactique Bush relève peut-être d'une manoeuvre destinée à faire bouger la situation intérieure en Iran, où la vie politique est loin d'être fermée. On peut penser aussi que le parti du Président veut protéger son propre avenir politique par la manoeuvre déjà utilisée dans l'après-Vietnam. Ce seraient les démocrates qui seraient responsables de la défaite parce qu'ils refusent de se battre jusqu'au bout, en l'occurrence par l'extension de la guerre vers l'Iran. Enfin, les cyniques diront qu'il s'agit d'une provocation qui justifierait, enfin, la revanche contre cet Iran qui, en 1979, faisait voir au monde " notre faiblesse " !
Il est admis que la politique est, par son essence même, fondée sur l'imprévisibilité, alors que le comportement américain, bien avant le 11 septembre 2001, fait comme si une " bonne volonté " se suffisait à elle-même. C'est ainsi que George Bush se leurre en croyant que la " lutte contre le terrorisme " peut servir de passe-partout, justifiant toute action entreprise par son administration. Afin d'éviter une condamnation pour l'incompétence de sa politique en Irak, le président américain tente une fuite en avant.
On pouvait croire que les attentats terroristes subis par les États-Unis feraient comprendre aux Américains qu'ils faisaient partie d'un monde complexe où ils n'étaient pas seuls sur la scène. Il semble, au contraire, que le 11 septembre 2001 ait renforcé une mentalité qui refuse la complexité et se montre incapable de réfléchir à la place de l'autre. La politique, pourtant, ne se pratique pas en solitaire, elle se joue à plusieurs. Elle ne saurait s'appuyer sur des certitudes a priori, ou de pures intentions.
(*) Professeur de philosophie à l'université d'État de New York. Auteur de La démocratie à l'épreuve, Chroniques américaines (Buchet-Chastel).
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