L’homme est-il le seul être à avoir une histoire ?
Tous les êtres vivant évoluent, ce qui signifie qu’ils existent dans le temps et qu’ils
en subissent les effets. Est-il pour autant correct de parler d’ « histoire » de la nature ou d’« histoire » des êtres vivants, comme on parle d’histoire humaine ? Ou bien doit-on au contraire insister sur le fait que l’homme est le seul être à avoir une « histoire » ? Etant donné les multiples acceptions du mot « histoire », il est peut-être préférable d’employer le terme « historicité » pour désigner la spécificité de l’homme dans son rapport à son passé, voire également à son avenir. Car le seul fait de conserver les traces du passé, ou de se déployer dans le temps, ne suffit à définir le caractère d’historique de l’homme ou de tout être évolutif.
I Seul l’homme a une histoire, en ce sens qu’il est le seul à en avoir conscience
« La conscience du passé est constitutive de l’existence historique, l’homme n’a vraiment un passé que s’il a conscience d’en avoir un, car seule cette conscience introduit la possibilité du dialogue et du choix » R. Aron, Dimensions de la conscience historique.
1 La mémoire, la conscience et l’individualité d’une personne ne font qu’un
L’histoire d’une personne et la conscience de cette histoire, ou en tout cas sa présence virtuelle, ne font qu’un « L’avenir dans une substance a une parfaite liaison avec le passé. C’est ce qui fait l’identité de l’individu » Leibniz. Si quelqu’un perd son passé en perdant sa mémoire, c’est l’ensemble de sa personnalité qui se dérobe. Dès lors, il ne peut plus non plus se projeter vers l’avenir. Cf la maladie d’Alzheimer.
Les animaux ont-ils un mémoire ? Oui mais uniquement une mémoire « mécanique » qui est comme un enregistrement automatique d’expériences. Seul l’homme a une mémoire authentique qui lui permet de situer des événements singuliers dans un passé qu’il se représente.
2) L’histoire d’un peuple s’apparente à une mémoire collective
La consignation des grands événements, ou de faits significatifs relevant du passé et exprimant la culture d’un peuple joue un rôle comparable à celui de la mémoire pour un individu. Cette mémoire collective sédimentée permet à chaque peuple de se projeter dans l’avenir. Cependant l’ « histoire » , au sens scientifique du terme, doit être différenciée de la mémoire collective qui est souvent pour une part fantasmatique (passé mythifié, représentation idéalisée de soi-même, histoire partiellement imaginaire). L’histoire rigoureuse des historiens procède d’une démarche critique qui demande sélection, tri (du vrai et du faux) distanciation etc.. Quoiqu’il en soit, la mémoire historique d’une nation, d’un peuple est la conscience de son identité.
3) Le cas des « peuples sans histoire »
On a l’habitude de dire : « les peuples primitifs sont des peuples sans histoire » (sans Etat, sans écriture ». Sans écriture DONC sans histoire. Mais il faut considérablement nuancer !
Les peuples premiers transmettent le récit de leur passé, mais de façon orale. Elles ont une histoire mais pas une histoire écrite. « Toute société est adulte même si certaines n’ont pas tenu le cahier de leur enfance et de leur adolescence » Lévi-Strauss (Entretiens avec Charbonnier).
« Tandis que les sociétés dites primitives baignent dans un fluide historique auquel elles s’efforcent de demeurer imperméables, nos sociétés intériorisent l’histoire pour en faire le moteur de leur développement » Ibid. (notez que Lévi-Strauss interprète la stabilité des sociétés primitives comme quelque chose de volontaire, comme Pierre Clastres et Marcel Gauchet).
Le sociétés primitives sont des sociétés sans historiens, mais non pas sans passé ni sans mémoire collective.
Conclusion :Tous les hommes, et toutes le sociétés ont une dimension historique, c’est-à-dire qu’ils connaissent leur statut d’êtres en devenir. Mais ils ne sont pas seuls à avoir une « histoire », au sens large du terme.
II Tout ce qui existe a une « histoire » au sens de « temporalité »
Le mot « ex-sistere » signifie : se tenir hors de soi.
Un être qui existe a automatiquement un mode d’être temporel : il se situe et se déploie dans le temps. Par opposition aux essences (cf Idées de Platon, un carré ou l’idée de justice), ce qui existe change, évolue, se dégrade, se transforme : donc a une histoire. On parlera alors d’ « histoire naturelles » comme celle de Buffon par exemple.
1) les éléments naturels ont une histoire.
Cf Les sciences correspondantes :géologie, astronomie, paléontologie etc… Cependant par opposition à l’Esprit (« l’ Histoire (de l’Esprit) est la présence d’une nouveauté » écrit Hegel), la nature est essentiellement répétitive (« Rien de nouveau sous le soleil »). La nature est cyclique, comme le sont les saisons. Donc les évolutions dans la nature (mouvement des plaques tectoniques par exemple) est lente (à l’échelle de l’homme) et témoigne surtout de la dégradation des choses (l’ érosion, par exemple) plutôt que de changements innovants.
En outre, si les choses de la nature portent les traces d’une évolution, d’un bouleversement, ceux-ci restent extérieurs et accidentels (par exemple le choc d’un astéroïde, un tremblement de terre, une irruption volcanique) en ce sens que ce n’est pas la chose elle-même (la montagne par exemple) qui détermine le changement, qu’elle ne fait que subir. Au contraire, dans le cas de l’homme, c’est lui qui est le sujet de son évolution.
2) Les objets de la culture ont une histoire.
Par exemple les meubles, les maisons (des « machines à traverser le temps »), les édifices, des monuments, les villes et leurs innombrables strates qui cristallisent tout le passé qu’elles ont traversé et dont elles portent la trace. Les objets culturels témoignent ainsi du passé dont elles ont constitué le témoin muet mais permanent et irremplaçable. Ceci est vrai au plus haut point pour les œuvres d’art : « l’Art est la manifestation sensible de l’Idée à travers laquelle une civilisation prend conscience d’elle-même » (Esthétique).
3) Des êtres mixtes de nature et de culture ont une histoire
Ainsi en va-t-il des animaux domestiques, tels que le chien qui descend du loup, le chat du félin égyptien, ou encore les plantes cultivées , telles que la pomme de terre, ou le chocolat etc… La culture du sol a une histoire, la cuisine a une histoire etc..
Bref, tout a une histoire, même le climat aujourd’hui désormais modifié par l’homme.
Conclusion : la nature a une histoire, les choses ont une histoire. Mais cette histoire a-t-elle un sens, en dehors de celui que lui donne l’homme ?
III Seul l’homme a une « historicité »
Seul l’homme a un projet, ou des projets. Son histoire est orientée par une fin. On distinguera soigneusement l’évolution, déterminée par des modifications en grande partie accidentelles et l’histoire qui possède un sens.
1) L’histoire des animaux
Voir à ce sujet le cours sur le vivant : darwinisme et néodarwinisme. Si les animaux évoluent c’est sous le double effet des mutations (erreurs génétiques) et de la sélection naturelle plus ou moins orientée (« pression de sélection »). La animaux, surtout, domestiques, peuvent aussi avoir une histoire individuelle, mais encore un fois : subie. Chez tous les êtres autres que l’homme, les évolutions ne sont pas orientées intentionnellement. « Dans la nature, tous les échelons coexistent l’un à côté de l’autre. La transition n’apparaît qu’aux yeux de l’esprit pensant qui comprend cette connexion » Hegel (La raison dans l’histoire).
C’est l’homme qui interprète l’évolution des animaux comme un progrès. Mais, dans le monde vivant, les mutations sont, au moins à la base, le fait du hasard. L’évolution contrairement à ce que pensait Lamarck, n’est pas finalisée.
Seul l’homme est le sujet de son histoire :
2) L’historicité - propre de l’homme - cela signifie :
a) La possibilité d’un « progrès »
Progrès : « transformation graduelle dans le sens d’un mieux ou en vue d’une fin ».
L’histoire humaine montre un progrès, au minimum dans la double acception du mot « sens » :
- ordre orienté dans une certaine direction et
– but, signification
b) Il n’y a d’histoire que de l’Esprit
Car seul l’Esprit est libre. Il faut, pour finir, relever que le fait d’avoir une « histoire » (au sens de « devenir ») et le fait d’avoir une histoire (au sens de « récit ») sont liés.
Du fait de l’éducation, chaque individu est différent de ses parents. Il ne se contente pas de reproduire son héritage culturel. L’homme est doué d’une « perfectibilité » (aptitude au changement), une plasticité. D’où son aptitude à progresser, à changer, éventuellement vers un mieux. Hegel : « La définition générale du progrès est que celui-ci constitue une succession d’étapes de la conscience » ( La raison dans l’histoire)
Conclusion
Seul l’homme a une histoire ( = historicité), ou plutôt est une histoire car seul l’homme est perfectible.
Conclusion
L’homme a une histoire, cette histoire est celle de l’esprit. L’esprit des peuples, et les œuvres de l’esprit, sont respectivement les sujets et le reflet de cette histoire.
Seul l’homme est doué d’historicité. L’historicité est la « condition de l’existant humain qui, tout en étant engagé dans le temps et solidaire de son passé, s’en dégage en se situant par rapport à cette condition et en se projetant dans l’avenir » (Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique)
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