L'OEUVRE D'ART A L'ERE DE SA REPRODUCTIBILITE TECHNIQUE...
"[...] C'est pourquoi [...] nous affirmons ceci : la guerre est belle, parce que, grâce aux masques à gaz, au terrifiant mégaphone, aux lance-flammes et aux petits chars d'assaut, elle fonde la souveraineté de l'homme sur la machine subjuguée. La guerre est belle, parce qu'elle réalise pour la première fois le rêve d'un homme au corps métallique. La guerre est belle, parce qu'elle enrichit un pré en fleurs des orchidées flamboyantes que sont les mitrailleuses. La guerre est belle, parce qu'elle rassemble, pour en faire une symphonie, la
fusillade, les canonnades, les suspensions de tir, les parfums et les odeurs de
décomposition. La guerre est belle, parce qu'elle crée de nouvelles architectures, comme
celle des grands chars, des escadres aériennes aux formes géométriques, des spirales de
fumée montant des villages incendiés, et bien d'autres encore (...). Ecrivains et artistes
futuristes, [...]rappelez-vous ces principes fondamentaux d'une esthétique de guerre, pour
que soit ainsi éclairé [...) votre combat pour une nouvelle poésie et une nouvelle sculpture ! »
Ce manifeste a l'avantage de bien dire ce qu'il veut. Sa façon de poser le problème mérite
d'être reprise par le dialecticien. Voici comment se présente à lui l'esthétique de la
guerre d'aujourd'hui : lorsque l'usage naturel des forces productives est paralysé par le
régime de la propriété, l'accroissement des moyens techniques, des rythmes, des sources
d'énergie, tend à un usage contre nature. Il le trouve dans la guerre, qui, par les
destructions qu'elle entraîne, démontre que la société n'était pas assez mûre pour faire de
la technique son organe, que la technique n'était pas assez élaborée pour dominer les forces
sociales élémentaires. La guerre impérialiste, avec ses caractères atroces, a pour facteur
déterminant le décalage entre l'existence de puissants moyens de production et
l'insuffisance de leur usage à des fins productives (autrement dit, le chômage et le manque
de débouchés). La guerre impérialiste est une récolte de la technique qui réclame sous forme
de « matériel humain » ce que la société lui a arraché comme matière naturelle. Au lieu de
canaliser les rivières, elle dirige le flot humain dans le lit de ses tranchées ; au lieu
d'user de ses avions pour ensemencer la terre, elle répand ses bombes incendiaires sur les villes, et, par la guerre des gaz, elle a trouvé un nouveau moyen d'en finir avec l'aura.
Fiat ars, pereat mundus (1 , tel est le mot d'ordre du fascisme, qui, Marinetti le
reconnaît, attend de la guerre la satisfaction artistique d'une perception sensible modifiée
par la technique. C'est là évidemment la parfaite réalisation de l'art pour l'art. Au temps
d'Homère, l'humanité s'offrait en spectacle aux dieux de l'Olympe ; elle s'est faite
maintenant son propre spectacle. Elle est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à
vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. Voilà quelle
esthétisation de la politique pratique le fascisme. La réponse du communisme est de
politiser l'art."
Walter Benjamin
Editions Médiations, p 124-126
1. « Que l'art s'effectue, même si le monde doit périr. » Détournement d'un adage latin:
Fiat justicia, pereat mundus
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