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Jeudi 27 mars 2008


Calliclès  est l'adversaire de Socrate dans Gorgias:

 " Voici ce qui est beau et juste suivant la nature, je te le dis en toute franchise, c'est que pour bien vivre, il faut laisser prendre à ses passions tout l'accroissement possible, au lieu de les réprimer, et, quand elles ont atteint toute leur force, être  capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu'ils éclosent.
Mais cela n'est pas, je suppose, à la portée du vulgaire  ( 1. De là vient qu'il décrie les gens qui en sont capables, parce qu'il a honte de lui-même et veut cacher sa propre impuissance.  Il dit que  l'intempérance est une chose laide, essayant par là d'asservir ceux qui sont mieux doués par la nature, et ne pouvant lui-même fournir à ses passions de quoi les contenter, il fait l'éloge de la tempérance et de la justice à cause de sa propre lâcheté (...). La vérité que tu prétends chercher, Socrate, la voici : le luxe, l'incontinence
 et la liberté, quand ils sont soutenus par la force, constituent la vertu et le bonheur ; le reste, toutes ces belles idées, ces conventiens contraires à la nature, ne sont que niaiseries et néant".
Gorgias,  Platon

Note 1 : Calliclès s'en prend au vulgaire, c'est-à-dire à l'opinion commune , qui est celle des faibles à ses yeux.
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Jeudi 27 mars 2008


La nature peut-elle être source de moralité? Un 'individu peut-il  suivre son seul instinct, peut-il  ne se fier  qu'à sa bonté naturelle?
Rousseau a hésité à ce propos, comme le rappelle  ici Tzvetan Todorov. Il fut conscient des difficultés liées à l'idée d'une "moralité" qui consisterait pour l'individu  à  "ne suivre en tout les penchants de son coeur".. Seul un être solitaire peut adopter une telle "morale"...


 "L'égoïsme est  peut-être le destin de l'individu ; il ne saurait en être l'idéal.
Quant à la quête de soi, il est difficile de présenter la dérive du bateau sur la surface du lac comme une des voies de l'homme. Mais cette quête s'accompagne d'une hiérarchisation des valeurs, qu'on peut contester. L'individu solitaire abolissant toute référence aux autres, renonce par là même à toute vertu, qu'elle soit  civique » ou « humanitaire ». Rousseau n'y voit pas d'inconvénient, au contraire : « L'instinct de la nature est [... ] certainement plus sûr que la loi de la vertu H     (EmileII ; I, 864}. 11 suffit de laisser parler en nous la bonté naturelle, les résultats seront les mêmes, voire supérieurs à ceux qu'on aurait obtenus grâce à la  vertu. Mais la bonté même est-elle suffisamment intérieure à l'homme ? Après s'être scruté attentivement, Rousseau doit renoncer aux aspirations à la bonté, et se contenter du bonheur que lui procure la simple satisfaction de ses désirs. « Dans la situation où me voilà, je n'ai plus d'autre règle de conduite que de suivre en tout mon pendant sans contrainte. [...] La sagesse même veut qu'en ce qui reste à ma portée le fasse tout ce qui me flatte [...) sans autre règle que ma fantaisie » (Rêveries  ).
Rousseau voudrait voir dans cette attitude  "grande sagesse et même grande vertu" . (ibid.). Mais rien ne vient à l'appui de cette prétention. L'individu peut être heureux à se livrer sans contrainte à ses penchants ; i! ne saurait revendiquer pour lui ces autres qualificatifs, sans avoir au préalable modifié le sens des mots. Rousseau a bien changé depuis ces pages des Confessions où il condamnait cette même doctrine, attribuée (probablement avec justesse)  à Diderot : « Savoir, que l'unique devoir de l'homme est de suivre en tout les penchants de son coeur » . Le gouverneur d'Émile nous avait déjà mis en garde contre toute tentative pour fonder la conduite sur !a seule intensité du plaisir : « Celui qui n'est que bon ne demeure tel qu'autant qu'il a du plaisir à l'être, la bonté se brise et périt sous le choc des passions humaines ; l'homme qui n'est que bon n'est bon que pour lui N (Émile, v ; IV, 818). « Apprends-moi donc à quel crime s'arrête celui qui n'a de lois que les voeux de son coeur, et ne sait résister à rien de ce qu'il désire ? » (ibid. ; 1V, 817). Avec sa clairvoyance habituelle, Rousseau envisage dans ces phrases un chemin qui nous est bien familier aujourd'hui, celui auquel est destiné l'homme-machine désirante ; et il en indique aussitôt les dangers. C'est pourtant la voie dans laquelle s'engage le solitaire des Rêveries, une voie qui mène au-delà du bien et du mal, dans un culte de l'intensité de l'expérience. "

Todorov Frêle bonheur

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Jeudi 27 mars 2008

 

Sujet très original qui permet d’évaluer l’inventivité du candidat, car ici on ne peut pas appliquer des règles apprises (comme thèse-antithèse-synthèse)

Je pense qu’il fallait se demander ce que veut dire « mes » dans l’expression « mes » valeurs.

 Ceci n’est pas un corrigé mais une interprétation libre du sujet :

 Problématique :

 Cela peut-il avoir un sens, et si oui, lequel, de dire « mes » valeurs, comme on dit  « mes » meubles, ou « mes » enfants, ou « mes » opinions….

 

Première piste :

 Mes valeurs (au sens où l’on dit « mes parents »). «  Mes » valeurs sont celles dont je proviens, qui me définissent. « Mes » : au sens de « mon héritage ». On pense à Socrate évoquant son rapport aux lois dans le Criton.

 

Seconde piste :

 A l’opposé, on peut dire « mes » valeurs au sens où l’on dit mes préférences,  ou encore mes actions en bourse, ce sur quoi j’ai investi. « Valeurs » au sens boursier du terme. En mettant donc l’accent sur la liberté.  Question : que se passe-t-il si mes valeurs ne sont pas vos valeurs ? Et qui peut dire quelle est la valeur de mes valeurs, par opposition aux vôtres ? « Mes valeurs » si elles ne sont pas reconnues ne perdent-elles pas toute valeur ? En économie la valeur doit être établie objectivement,  sur un marché sinon … la valeur  n’est qu’une fausse monnaie.

 On peut  toutefois distinguer  valeurs au sens quantifiable  (prix) et au sens qualitatif (non évaluable). On passe de la valeur économique à la valeur morale ou esthétique, ou affective…

 

 

Troisième piste :

 « Mes valeurs » comme on dit « ma » ville (c’est-à-dire mon  lieu de résidence, mon point d’ancrage). Le « mes » cesse d’être strictement  possessif  pour renvoyer à un système de référence. Ce qui conduit à l’idée que « mes » valeurs sont nécessairement des valeurs… qui ne m’appartiennent pas en propre, mais que je peux adopter, reconnaître, revendiquer, prôner etc.. Il en va ainsi pour les valeurs politiques (idéal libéral, socialiste etc..),  morales ou encore esthétiques. Mes valeurs sont celles que je souhaite partager avec vous…

 Quand je pose librement des valeurs (« mes » valeurs) en même temps je choisis pour l’humanité tout entière (Sartre)

 

 Conclusion

 Le sujet invitait de manière originale à aborder le problème du relativisme. En montrant, par exemple, que « mes  valeurs »  est une expression problématique.

 Ce qui n’a de valeur que pour moi n’a plus vraiment de valeur   ….

 En d’autres termes,  des valeurs que l’on revendique comme siennes, comme singulières, spécifiques,  resteraient  toujours  en même temps une manière d’affirmer une appartenance (ou de  rejeter une appartenance : « nous n’avons pas les mêmes valeurs ;  cf Bourdieu, La distinction).

 

 Certes, « l’homme est la mesure de toute chose » (Protagoras). C’est sans doute l’homme qui décide de la valeur des choses.  Mais il ne peut pas le faire  arbitrairement, sans que ne se  pose la question de la valeur … de ces valeurs. Les valeurs    ne sont pas des choses que l’on peut posséder ni dérober au regard des autres - pour en jouir tout seul ?.. Les valeurs ont besoin d’un espace de visibilité, d’un mode quelconque de reconnaissance, pour exister. Il en va aussi des valeurs d’opposition, de distinction  (« mes valeurs » comme signe de raffinement), de rejet des valeurs dominantes etc..

 Même Zarathoustra révèle « ses » valeurs à ses disciples…

 

 

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