Pourquoi l'injustice mobilise-t-elle plus les hommes que la justice?
SUJET IEP 2000. Rapport du jury
Chaque terme de la question posée doit être lu, compris, médité, lui-même interrogé. Non seulement
injustice, terme auquel beaucoup de copies semblent avoir limité et arrêté leur lecture, mais aussi le couple justice/injustice, la corrélation d'intensité (plus), le verbe mobiliser (cf l'étymologie movere), le complément d'objet (les hommes : la foule ? le peuple ? ou chacun d'entre nous ?) et bien sûr la forme interrogative du sujet. Le libellé pose une question : quelles sont les raisons, les mobiles... ? Il ne formule pas un constat, du type l'injustice mobilise plus que la justice... Pourquoi n'est pas la même chose que pour quoi, ni en quoi beaucoup de candidats se sont contentés d'une sorte de catalogue des situations d'injustices, dans le temps ou l'espace.
( Il faut bien parler aussi du nombre relativement important de copies qui n'ont tout simplement pas compris le libellé, du fait d'un contresens sur mobiliser, confondu avec
séduire, fasciner, attirer : ce qui a engendré d'oiseux développements sur la méchanceté foncière de l'homme, où l'on convoquait Gygès et son anneau. Le même maniement incertain de la langue a conduit nombre de candidats à parler d'une mobilisation pour, et non pas contre l'injustice.)
Une fois le libellé compris dans sa littéralité, il fallait faire de la question un problème permettant de repenser les données du sujet. Il fallait se demander quel soupçon sur la justice la formulation du sujet pouvait entraîner. Le terme clé est celui de la
justice, qui devait être compris dans sa complexité, fait et valeur, institution et idéal, et non pas réduit à une seule dimension, celle de l'institution judiciaire, comme l'ont fait un très grand nombre de candidats, peut-être sous l'effet de l'actualité. Ce terme clé devait être confronté (mais sont-elles sur le même plan ?) à son antithétique, l'injustice. S'agit-il de l'injustice qui frappe autrui ou nous-mêmes ? De l'injustice que nous commettons ou dont nous sommes victimes (il semble curieusement que pour une majorité de candidats, seul l'Etat peut être responsable d'injustices) ? Qu'appelons-nous injustice, le désir ou l'intérêt particulier contrariés ? N'invoque-t-on jamais la justice que par intérêt, parce que nous éprouvons une situation comme injuste ? Mais l'injustice est-elle pensable sans l'idée de justice ? Et qu'appelons-nous justice : l'exercice de la légalité, ou le souci de la légitimité, un idéal ? Et si la justice est un idéal, faut-il y renoncer parce qu'on ne saurait l'atteindre ? Le sujet se prêtait à une réflexion plus directement politique : la mobilisation contre l'injustice ne justifie-t-elle pas des moyens que le combat pour la justice ne parvient pas à requérir ? Cette mobilisation est-elle exempte du risque de récupération politique, et n'est-ce pas une façon de se cantonner dans une dénonciation de situations particulières, sans mettre en place un projet général ? Mais l'urgence n'est-elle pas de répondre au scandale de situations injustes ? Le sujet invitait à une discussion fondée sur une analyse de termes complexes et polysémiques, sans en omettre un seul. Les candidats qui ont cru pouvoir esquiver cette exigence première ont été naturellement sanctionnés. Cette esquive, consistant à rédiger une composition parfois copieuse sans trop se préoccuper du sujet, a pu revêtir la forme du recyclage de cours sur des questions telles que le droit, la justice, la généalogie de la loi, le contrat social, qui ne contribuaient pas à traiter le sujet, le sujet servant seulement de prétexte à convoquer des savoirs de seconde main. L'esquive consistait aussi à affirmer d'emblée que se mobiliser contre l'injustice, c'est se mobiliser pour la justice : le problème est jugé résolu avant d'avoir été traité, et même formulé.
Il n'était sans doute pas inutile d'appuyer sa démonstration sur des exemples et des références judicieusement choisis. Des références philosophiques, car la justice est au coeur de la pensée philosophique depuis les Grecs : Platon est souvent cité
(le Gorgias, le Protagoras, la République), mais guère Aristote ; on recourt aussi à Rousseau, à Hobbes, mais l'histoire de la philosophie semble s'arrêter à Hegel, avec parfois des références à Rawls. Des références historiques, à condition qu'elles soient intelligemment sélectionnées. Il était vain, par exemple, de transformer la dissertation en compilation des journaux télévisés, en évoquant le conflit du Kosovo, les drames humanitaires ou de récents conflits sociaux, sans rapport évident avec le sujet. Les exemples puisés dans l'histoire se sont réduits dans beaucoup de copies au procès de Calas et à l'Affaire Dreyfus (qui s'est vu attribuer des grades divers). Enfin, si le rôle joué par les médias dans la mobilisation a été fréquemment souligné, il a été rarement analysé, faute d'outils conceptuels, tels que la médiologie notamment aurait pu en offrir. On ne répétera jamais assez que cette « épreuve d'ordre général », si elle ne comporte pas de programme, requiert une culture solide et maîtrisée. Solide, c'est-à-dire nourrie de lectures personnelles et de connaissances acquises dans le secondaire ou en classe préparatoire ; maîtrisée, c'est-à-dire convoquée à bon escient, mise au service d'une réflexion attentive au sujet, dans un développement composé. Il n'a pas manqué de bons, voire de très bons candidats, pour donner à cette exigence toute sa légitimité.
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