PIerre Manent s'appuie sur To
cqueville pour soutenir que la nature de la démocratie moderne n'est pas politique :"Les deux grandes versions de la démocratie par la comparaison desquelles Tocqueville établit sa nature sont deux grandes expériences grâce auxquelles on peut observer les problèmes radicalement nouveaux que posent l'existence et le progrès de la démocratie à la vie humaine dans tous ses aspects, particulièrement dans son aspect politique. L'idée de démocratie et l'idée de politique sont deux notions entièrement différentes, extérieures
l'une à l'autre. La nature de la démocratie moderne n'est pas politique ; la démocratie est
une opinion totale sur les choses humaines, qui a des conséquences bouleversantes sur
l'ordre politique lui-même, parce qu'elle attaque ce qui était le présupposé même de toute
existence politique, sous quelque régime que ce fût, à savoir les liens de dépendance, les
influences individuelles, la hiérarchie des notabilités et des patronages, décor immémorial
de la vie politique des hommes. Logeant l'indépendance et la séparation là où aucun régime
antérieur - aussi « démocratique » fût-il - n'avait songé à les loger, elle bouleverse la
matière même dont est fait l'ordre politique, cette matière que Tocqueville appelle « état
social ».
Sous l'emprise d'une telle opinion, la liberté politique n'est plus qu'un cas particulier
d'application du principe de l'indépendance humaine ; elle est l'application à ce qui
devient par le fait même un département particulier de la vie humaine d'un principe qui doit
prévaloir dans tous les départements. La liberté démocratique, c'est-à-dire l'indépendance
individuelle, ne devient liberté politique que parce que les hommes ne peuvent échapper à la
nécessité de vivre ensemble. Laissée à elle-même, dispensée de cette nécessité, elle ne
produirait qu'une dissociété, une dispersion, comme celle qui règne dans l'Ouest américain.
Ainsi, lorsque les hommes en proie à l'idée démocratique sont tenus ensemble par un Etat
déjà là, d'autre origine, comme c'est le cas en France, ils s'accommodent fort bien de cette
situation, car l'idée qu'ils se font de leur condition est essentiellement apolitique, et,
pour autant, antipolitique. La convenance perverse entre l'état social démocratique et le
despotisme politique tient à ce que la démocratie et le despotisme sont apolitiques ou
antipolitiques (le despote concentrant en sa seule personne toute la vie politique de la
société sur laquelle il règne). Mais cette convenance ne définit pas un lien nécessaire,
parce que, par une autre convenance, naturelle elle aussi mais cette fois heureuse, les
hommes démocratiques, qui veulent être indépendants, veulent l'être aussi dans l'ordre
politique".
Pierre Manent ,
Tocqueville et la démocratie, pp 170-171, Gallimard 2006
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