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Vendredi 4 avril 2008

Il faut vivre conformément à la nature:


"Le secret du bonheur, de la liberté et de la raison se trouve donc dans la nature, qui propose aux hommes le modèle d'une vie accordée. « Vis conformément à la nature » est le premier commandement du stoicisme, qu'Epictète ne se lasse pas de répéter et d'adapter à toutes les situations. La conformité évoque, dans tous les cas, un accord, une consonance, donc le bonheur, tant il est vrai que « le malheur, c'est la division » (Zénon). Mais la diversité des applications, précisément, éveille beaucoup d'incertitudes : quel est ce naturel érigé en norme et guide de vie ? Doit-on renier tous les acquis de la culture, « ensauvager » la vie à la manière cynique et s'inspirer des comportements animaux ? Faut-il considérer que tout ce qui advient dans la nature (par exemple, la mort, les maladies, la violence ou les cataclysmes...) est, en soi, bon et rationnel ? Tout ce qui est réel est-il rationnel ?
En fait, la pensée d'Épictète s'articule autour de deux notions : la conformité de chaque être à sa nature propre, humaine et individuelle ; la conformité à la nature universelle. En principe, l'accord est garanti entre ces diverses expressions de la nature, toutes dirigées par le logos divin. Dans la pratique, la synthèse est plus incertaine.
1. Se conformer à la nature, c'est d'abord assumer le rôle qui a été dévolu à l'homme dans le plan cosmique. L'homme n'est en effet qu'un élément dans le grand corps de l'univers, assigné à une fonction précise, au service du tout. Quelle est donc sa nature ou sa mission propre ? La Providence a disposé chaque chose en vue d'une fin : la vigne pour produire les raisins et l'olivier les olives, l'herbe pour nourrir les animaux, ceux-ci pour qu'ils nous fournissent leur viande, leur peau, leur force, leur lait, etc. Quant à l'homme, elle lui a donné la conscience de ses représentations et la réflexion pour qu'il puisse contempler l'harmonie du monde, la comprendre et en reproduire l'image dans sa conduite. La perfection de l'univers exigeait, en effet, qu'il y eût un spectateur pour tant de beauté, et un spectateur actif qui convertît son émerveillement en imitation. C'est à cette fin que « la divinité introduit dans le monde l'homme, spectateur du divin et de ses oeuvres, non seulement leur spectateur, mais leur interprète » (Entretiens, I, VI, 19). L'homme est donc un microcosme : quoique simple partie de la nature universelle, il a pour vocation d'en refléter la totalité et d'en reproduire les harmoniques.
2. Notre problème se trouve ainsi reporté (la nature humaine renvoyant à la nature universelle), mais aussi compliqué : seul, en effet, le philosophe paraît en mesure de s'acquitter de la tâche reconnue à l'homme. « Dans cette foire qu'est le monde... la plupart des hommes sont acheteurs ou vendeurs ; seul un petit nombre d'entre eux viennent à la foire comme à un spectacle, pour voir comment cela se passe, pourquoi cette foire, qui l'a instituée, à propos de quoi... Bien peu ont le goût de la contemplation. » (Entretiens, II, XIV, 23-25.) On pourrait supposer qu'Epictète déplore une telle situation et vise à développer chez tous le naturel philosophe. Ce qui apparaît surtout, c'est qu'il se résigne à ce qu'il n'en soit rien et que - comme le moine chrétien qui, plus tard, se vouera à la prière et à la pénitence en expiation et sanctification d'un monde impie et frivole - il assume en quelque sorte un rôle de représentant : le philosophe est celui qui cherche à réaliser pleinement l'idéal humain en lieu et place de tous les hommes qui ne sont pas à la hauteur d'un tel idéal. « Quoi I Puisque vous êtes aveugles pour la plupart, ne fallait-il pas quelqu'un qui occupât ce poste et qui chantât pour tous l'hymne à la divinité ? Si j'étais rossignol, je ferais ce que font les rossignols, et, si j'étais cygne, ce que font les cygnes ; mais je suis doué de raison ; je dois chanter la divinité. C'est là mon oeuvre, je l'accomplis. » (Entretiens, I, XVI, 19-21.) Le ton est ici désabusé : l'homme ne sait pas vivre à la hauteur de sa raison...
 [...]

La plupart des hommes choisissent une tout autre voie que celle de la philosophie. « Ne sais-tu pas que l'humanité est une armée ? L'un doit être de garde, l'autre partir en éclaireur, un autre se battre. Il n'est ni possible ni préférable que tous soient au même lieu. » (Entretiens, III, XXIV, 31.) L'harmonie de la nature tient à sa diversité, et l'espèce humaine doit y contribuer avec toute l'étendue et la richesse de sa palette. C'est pourquoi, après avoir affirmé qu'il y a une « fin commune » à tous les hommes en tant qu'hommes, Épictète leur assigne une « fin particulière ». « Il y a une fin du joueur de cithare comme joueur de cithare, du charpentier comme charpentier, du philosophe comme philosophe, de l'orateur comme orateur. » (Entretiens, III, XXIII, 5.) La philosophie devenant un attribut particulier, on peut se demander ce qu'est alors la nature humaine et ce qu'elle exige. Mais on devra se contenter d'une réponse bien vague « Ne pas agir comme une brebis, même si on agit avec douceur, et ne pas être malfaisant comme une bête fauve. » (ibid., 4.)
Il semble donc y avoir quelque difficulté à articuler l'une à l'autre, la nature humaine et la nature individuelle. En principe, leur harmonie est garantie par l'affirmation que la seconde n'est qu'une spécification de la première, et qu'elles s'emboîtent l'une dans l'autre. Mais, concrètement, il paraît plus délicat d'admettre qu'il existe une nature commune à tous les hommes... à moins de se tourner à nouveau vers la nature universelle qui distribue à chacun son rôle et qui viserait donc l'unité du genre humain à travers la complémentarité et la diversité des rôles plutôt qu'à travers leur identité.
3. Vivre conformément à la nature signifierait donc toujours, en dernière instance, se conformer à la nature universelle. Comment l'entendre ? Une anecdote peut nous éclairer : un père de famille, prétextant « des sentiments naturels qu'éprouvent presque tous les pères », explique à Epictète qu'il n'a pu supporter la vue de sa fille gravement malade et qu'il a dû quitter son chevet. Epictète lui remontre alors qu'il ne saurait se réclamer de la nature, parce qu'il ignore « le critère » de ce qui est ou non conforme à la nature. Et, à la manière de Kant, il lui propose une universalisation de son comportement pour en évaluer la rationalité : si tous avaient agi comme toi, ta fille serait morte... Dans la nature, la rationalité ne s'exprime pas à travers chaque réalité, chaque situation prises individuellement, mais à travers leur universalité, leur solidarité, leur enchaînement ou leur organisation d'ensemble. Sinon, si tout ce qui est réel était rationnel, « alors il faudrait dire que les abcès naissent pour le bien du corps, puisqu'ils naissent, et en général que les fautes sont conformes à la nature, puisque tous ou du moins presque tous nous en commettons » (Entretiens, I, XI, 7).
Quand donc Épictète prétend qu'il faut, dans la vie, imiter la nature, cela ne signifie pas qu'il faut aller chercher en elle telle règle ou tel modèle particuliers. Aucun fait naturel n'est en soi admirable ou imitable. Ce qu'il faut, c'est reproduire, dans sa vie, l'harmonie d'ensemble qui caractérise la nature. Vivre conformément à la nature revient donc à ordonner sa vie, à lui donner une continuité et une cohérence semblables à celles qu'on observe dans la nature. « Occupez une place et restez-y », ordonne Épictète".

 Claude Chrétien. Introduction au Manuel d'Epictète. Classiques et Cie, Hatier

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Vendredi 4 avril 2008

Avant d'élaborer une problèmatique, voici quelques éléments, à titre de rappel:

Peut-on se donner comme règle morale de suivre sa nature ?

 

Aristote (384-322 av JC)
 Pour Aristote, la vertu de chaque être est l’accomplissement de ce qui le définit en propre. Dans le cas de l’homme, la raison et la sociabilité sont les traits  qui constituent sa spécificité. La vertu, pour l’homme, est donc l’accomplissement de ces qualités propres. La morale est donc la réalisation de sa nature  (aptitude à la vie raisonnable) c’est-à-dire la vertu,condition du bonheur.

 

 Epicure  (341-260 av JC)

C’est la nature qui fonde la morale, dont le but est le bonheur conçu comme ataraxie, c’est-à-dire absence de troubles. La connaissance de la nature nous délivre des craintes et des superstitions suscitées par les religions et, de  façon plus générale, par  des opinions dérivées de l’ignorance. Le bonheur du sage est à réaliser en ce monde. La sensation est le guide qui nous permet de toujours opter pour le plaisir et écarter la douleur, suivant la loi de la nature. La sagesse- donc le bonheur- consistera dans la satisfaction des plaisirs  naturels, accessibles aisément, accessibles à tous, notamment ceux de l’intelligence

 

Epictète (50-130 ap JC)

 Pour être heureux, il faut vivre conformément à la nature. Ce qu’il faut comprendre de deux manières : conformité de chaque être à sa nature propre, humaine et individuelle. Conformité à la nature universelle. Dans la pratique, la synthèse de ces deux objectifs est incertaine,

Imiter la nature, pour Epictète, ne signifie pas qu’il faut chercher en elle tel ou telle règle pour déterminer tel ou tel comportement particulier. Ce que cela veut dire, c’est qu’il faut reproduire, dans sa vie ’harmonie d’ensemble qui caractérise la nature. Vivre conformément à la nature signifie tenter de donner sa vie une cohérence et une stabilité comparable à celle de la nature. Vivre conformément à la nature, c’est vivre  en accord avec soi-même, comme Socrate, par exemple, a su le faire.

 

 Spinoza (1632-1677)

 Pour Spinoza, Dieu est la Nature. La nature est la  totalité ;   elle ne comporte aucun défaut,  aucune  faille. Tous les êtres naturels ont pour objectif (naturel) de persévérer dans leur être. « Etre libre, c’est obéir à la nécessité de sa nature ». Tous les êtres naturels sont libres en ce sens.  Dans le cas des hommes, c’est  la raison qui  peut seule leur permettre  de vivre en paix  et en harmonie (dans le système le  plus naturel, selon Spinoza, la démocratie). Suivre sa raison, c’est pour l’homme suivre sa nature, c’est-à-dire être libre.

 

Rousseau (1712-1778)

Selon Rousseau, la nature de l’homme est bonne ; c’est la société (l’inégalité, la propriété privée) qui a rendu les hommes mauvais, tout en leur apportant la raison.

La morale ne peut donc  être fondée que sur le sentiment, supposé bon :

« Quoiqu’il puisse appartenir à Socrate et à des individus de sa trempe, d’acquérir  de la vertu par raison, il y  a longtemps que le genre humain ne serait plus si sa conservation n’eût dépendu que des raisonnements de ceux qui la composent » Discours sur l’origine de l’inégalité, seconde partie)

« Connaître le bien, ce n’est pas l’aimer. L’homme n’en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l’aimer. C’est le sentiment qui est inné » Profession de foi du vicaire savoyard.

 

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