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Samedi 31 mai 2008

IDENTITÉ
Comme d'autres notions fondamentales, l'identité et l'identique résistent à une définition directe. La meilleure manière d'en cerner la signification est de les rapporter aux termes apparentés (même, égal) ou à leurs contraires (différent, autre), en prêtant attention aux contextes (logique, métaphysique, psychologie, anthropologie) dans lesquels elles sont  employées. Une question particulièrement importante est de savoir si l'identité change de sens selon qu'elle s'applique aux choses de la nature, aux artefacts et aux personnes,  autrement dit, si l'identité que vise la question « Qu'est-ce que ? » est la même que celle  que vise la question « Qui ? ». La philosophie ancienne privilégie la première question.

Aristote et Platon développent le concept d'identité dans l'interface de la logique et de l'ontologie. Entendue au sens logique, l'identité se confond avec la simple égalité tautologique : A = A, définition qui connaît ses ultimes raffinements chez G. W. Leibniz, Gottlob Frege et Bertrand Russell.
Le principe d'identité Au même titre que le principe du tiers exclu et le principe de contradiction, le principe d'identité est reconnu par Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) comme faisant partie des principes fondamentaux de la pensée métaphysique. Comme il le fait pour d'autres notions (être, bien, un, etc.), il s'intéresse aux multiples significations du terme même, en  montrant que toutes les identités ne se ramènent pas à la simple identité numérique, opposée à la pluralité. À l'identité quantitative s'ajoute l'identité qualitative, qui admet des  degrés. Elle peut-être enfin envisagée à la lumière de la distinction entre l'espèce et le  genre, c'est-à-dire selon le logos propre à la définition, qui permet de déterminer  l'essence véritable d'une chose.
Si le principe d'identité est à cheval sur le logique et l'ontologique, c'est parce que, depuis Parménide (env. 500-440 av. J.-C.)> le problème de l'identité se conjugue avec celui  de l'un et du multiple, de l'être et du devenir. Dans la compréhension parménidienne de  l'être, celui-ci est identique à lui-même, ce qui lui confère une immutabilité soustraite au  changement. Dès lors, tout ce qui ne participe pas à cette identité se trouve renvoyé du  côté du non-être. La seule manière de sauver la diversité et le changement semble être alors  la voie qu'emprunte le sophiste Protagoras quand il affirme que « la même chose est et n'est pas... ».
En distinguant l'identité de la substance et la variabilité des accidents, Aristote réussit  à échapper à ce dilemme. Qu'il soit debout ou assis, Socrate demeure le même ; le même  individu est tantôt bonne et tantôt méchant. Aristote distingue entre une identité par  accident, par coïncidence, et l'identité « par soi » des êtres garantie par la matière, la  forme, le nombre, ou l'unité de la substance. La quête aristotélicienne des critères de  persistance et de démarcation des entités se prolonge au Moyen Âge dans les réflexions sur le principe d'individuation, qui confère à un être sa singularité unique: est-ce la matière  (Thomas d'Aquin), la qualité individualisante (Jean Duns Scot), ou la capacité qu'a le  langage de désigner des individus (Guillaume d'Ockham) ?
Ces questions trouveront leur prolongement dans la philosophie moderne, aussi bien sur le versant rationaliste que sur le versant empiriste. G. W. Leibniz (1646-1716), préoccupé par  le problème de l'indiscernabilité des identiques et par le principe d'individuation, et qui  estime que le principe: « Chaque chose est ce qu'elle est » joue un rôle crucial dans la  conscience, s'oppose à la conviction de John Locke (1632-1704) qui voit là une simple  banalité. C'est l'invention cartésienne du cogito qui a imprimé un tour nouveau à ces débats  eu obligeant à préciser les critères d'identité, au risque de s'enliser dans la concurrence  des critères corporels et psychologiques. Pour Locke (Essai sur l'entendement humain, 1690), l'identité d'une chose avec ellemême fait problème, comme le montrent les exemples  classiques du navire dont toutes les pièces ont été changées, ou du gland qui devient chêne.

La difficulté s'accroît encore avec le problème de l'identité personnelle : jusqu'à quel  point peut-on dire que la mémoire en est la gardienne ? Un prince dont la mémoire a été transplantée dans le corps d'un savetier est-il un prince ou un savetier ? Ces  interrogations critiques trouvent leur expression la plus exacerbée chez David Hume

(1711-1776), qui estime que, à défaut d'ancrage empirique véritable, l'identité est une simple illusion due à l'imagination et à la croyance. On trouve un écho contemporain de ces débats chez Derek Parfit (Reasons and Persons), Faut-il s en tenir à cette conclusion qui rejoint  l'opinion de  Nietzsche , même si  elle   découle de  toutes autres présuppositions ? Si, comme le suggèrent Martin Heidegger et  Hannah Arendt, on déploie la question de l'identité sous l'égide de la question « Qui ? », on doit distinguer deux aspects de celle-ci que Paul Ricœur (Soi-niëme comme un autre,  1990), désigne, en référence aux expressions latines idem et ipse, comme identité-mêmeté  (stabilité de caractère) et identité-ipséité (maintien de soi). Le premier pôle présente  plusieurs visages, selon qu'il est abordé sous l'angle de la question « Qui parle ? » ou de  la question « Qui agit ? ».
L'impossibilité de réduire toutes les expressions de l'identité à la simple mêmeté (en grec : tautotès) apparaît au plus tard quand il faut y intégrer la question de la permanence dans  le temps. Celle-ci peut s'envisager de deux manières différentes. Soit on table sur la  permanence d'une même substance, possibilité qui trouve son expression exemplaire dans la  stabilité du caractère ; soit on la rapporte à une constance comparable à la fidélité créatrice. Dans le premier cas, c'est la mêmeté qui prime ; dans le second cas, c'est  l'ipséité. Entre les deux pôles s'intercale l'identité narrative souvent, la meilleure  manière de répondre à la question « Qui ? » est de raconter une histoire.
Mais l'identité narrative, à elle seule, ne saurait épuiser la question de l'identité personnelle, qui révèle de nouveaux visages dès lors qu'elle est rapportée à la question de  la responsabilité éthique et pénale. La relation dialectique entre la mêmeté et l'ipséité se  prolonge alors par la dialectique de l'ipséité et de l'altérité. Ce n'est qu'en reconnaissant que l'altérité est constitutive de l'ipséité même que la question « Qui  suis-je ? » peut trouver une solution satisfaisante.
En distinguant nettement l'ordre de la connaissance et l'ordre de la reconnaissance, Jean-Marc Ferry (Les Puissances de l'expérience. 1. Le sujet et le verbe 2. Les ordres de In  reconnaissance, 1991), définit à son tour plusieurs concepts d'identité, commençant avec le plus pauvre et le plus rigide : l'identité narrative, et s'achevant avec l'identité argumentative et reconstructive.
Ces approches philosophiques du problème de l'identité se trouvent aujourd'hui confrontées aux résultats des sciences humaines (psychologie, psychanalyse, sociologie, ethnologie, histoire) et, plus récemment, aux sciences neuronales  qui s'intéressent au sentiment du soi.
Si ces contributions donnent beaucoup de relief aux paradoxes liés à l'idée d'identité, elles la rendent également plus riche et moins monolithique, en la rapportant à plusieurs paramètres, allant de la manière dont l'individu se perçoit lui-même, en se distinguant des autres, ou la manière dont il s'inscrit dans le temps, jusqu'aux multiples modalités du « combat pour la reconnaissance », qui n'est pas nécessairement une lutte à mort, mais un travail inachevable, ce qui montre que l'identité personnelle n'est pas seulement un fait acquis, niais également une tâche éthique'.
Jean  GREISCH (Encyclopaedia Universlis)

 

 

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Samedi 31 mai 2008
Résumé du débat Ferry/ Julliard ce matin ici
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Samedi 31 mai 2008

 C'est ici, sur notre blog du Monde

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Mercredi 28 mai 2008
"Nous voulons être à la fois français et noirs, sans que cela soit vu comme suspect ou étrange"
 Minorité visible et construction sociale, lire ce soir dans le Monde le compte rendu du livre de Pap Ndaye, La condition noire
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Mercredi 28 mai 2008

 C'est ici Le libéralisme, mon texte  et la discussion qu'il suscite....
Rejoignez-nous!

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Lundi 26 mai 2008
Lire ici le résumé de son livre
Et ici sa conférence : L'identité française
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Lundi 26 mai 2008

 

 Constatant l'inaptitude de l'éthique traditionnelle à répondre aux défis du progrès technique, Hans Jonas montre ici que la reconnaissance d'un droit de la nature, loin d'obéir à une exigence de réciprocité, dépend au contraire de notre responsabilité, mais en un sens nouveau de ce mot:

"Si le nouveau type de l'agir humain voulait dire qu'il faut prendre en considération davantage que le seul intérêt «de l'homme» - que notre devoir s'étend plus loin et que la limitation anthropocentrique' de toute éthique du passé ne vaut plus? Du moins n'est-il plus dépourvu de sens de demander si l'état de la nature extra-humaine, de la biosphère  dans sa totalité et dans ses parties qui sont maintenant soumises à notre pouvoir, n'est pas devenu par le fait même un bien confié à l'homme et qu'elle a quelque chose comme une prétention morale à notre égard - non seulement pour notre propre bien, mais également pour son propre bien et de son propre
 droit. Si c'était le cas, cela réclamerait une révision non négligeable des fondements de l'éthique. Cela voudrait dire chercher non seulement le bien humain mais également le bien des choses extra-humaines, c'est-à-dire étendre la reconnaissance de  fins en soi » au-delà de la sphère de l'homme et intégrer cette sollicitude dans le concept du bien humain. Aucune éthique du passé (mise à part la religion) ne nous a préparés à ce rôle de chargés d'affaires - et moins encore la conception scientifique dominante de la nature. Cette dernière nous refuse même décidément tout droit théorique de penser encore à la nature comme à quelque chose qui mérite le respect puisqu'elle réduit celle-ci à l'indifférence de la nécessité et du hasard et qu'elle l'a dépouillée de toute la dignité des fins. Et pourtant: un appel muet qu'on préserve son intégrité semble émaner de la plénitude du monde de la vie,
là où elle est menacée. Devons-nous l'entendre, devons-nous reconnaître la légitimité de sa prétention, sanctionnée par la nature des choses ou devonsnous y voir simplement un sentiment de notre part, auquel nous pouvons céder quand nous le voulons et dans la mesure où nous pouvons nous le permettre? Prise au sérieux dans ses implications théoriques la première thèse nous obligerait à élargir considérablement la conversion de la pensée mentionnée au-delà de la doctrine de l'agir, c'est-à-dire l'éthique, vers la doctrine de l'être, c'est-à-dire la métaphysiques, dans laquelle en dernière instance toute éthique doit être fondée".
Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979), trad. J. Greisch, Flammarion, colt. «Champs», p. 34-35.

Lire aussi ici L'humanité à venir a-t-elle des droits?:

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Lundi 26 mai 2008

Peut-on concilier exigence d'égalité et  identités multiples?
Amy Gutman montre ici que l'identité se constitue dialogiquement:

" Reconnaître et traiter les membres de certains groupes comme égaux semble désormais exiger des institutions publiques la reconnaissance plutôt que l'ignorance  des particularités culturelles, au moins pour ceux dont la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes dépend de la vitalité de leur culture. Cette exigence de reconnaissance politique d'une spécificité culturelle - étendue à tous les individus - est compatible avec une forme d'universalisme qui range la culture et le contexte culturel propres à certains individus parmi leurs intérêts fondamentaux.
Toutefois, les problèmes surgissent lorsque nous venons à considérer le contenu des diverses cultures. Une société démocratique libérale doit-elle respecter, par exemple, les cultures dont la prétention à la supériorité ethnique ou raciale est contraire à d'autres? Si oui, comment le respect d'une culture revendiquant la supériorité peut-il se concilier avec l'engagement à traiter tous les hommes comme égaux? Si une démocratie libérale ne peut ni ne doit respecter ce genre de cultures « suprématistes », même si elles sont hautement appréciées par un grand nombre de défavorisés, quelles sont précisément les limites morales à fixer aux demandes légitimes de reconnaissance politique- que présentent les cultures particulières?
Ces problèmes de reconnaissance politique pour les groupes culturels minoritaires comptent aujourd'hui parmi les plus aigus et les plus épineux pour beaucoup de sociétés démocratiques (ou en voie de démocratisation). Charles Taylor présente à ce sujet un point de vue original dans son essai « La politique de reconnaissance », repris de sa conférence inaugurale au Centre universitaire pour les valeurs humaines, à l'université de Princeton.
Taylor part des controverses politiques qui se sont exacerbées à propos du nationalisme, du féminisme et du multiculturalisme, pour présenter une perspective nourrie d'histoire et de philosophie sur l'essentiel de la demande faite par beaucoup de groupes les institutions publiques doivent reconnaître leur identité particulière. Dans l'Ancien Régime, lorsqu'une minorité pouvait être assurée de ses honneurs (en tant que « seigneur » ou « dame »), tandis que la majorité ne pouvait aspirer à une reconnaissance publique, l'exigence de reconnaissance était inutile pour le petit nombre et futile pour la masse. Seul l'effondrement des hiérarchies sociales stables a généralisé et banalisé l'exigence de reconnaissance publique, avec le concept de dignité égale pour tous les individus. Tous sont égaux - « M. », « Mme » ou « Mlle » - et tout le monde entend être reconnu comme tel. Autant et pas plus.

Mais les revendications des citoyens égaux dans la sphère publique sont plus problématiques et plus conflictuelles que notre appréciation de l'effondrement des honneurs aristocratiques ne nous le laisse présumer. Taylor met en lumière les questions que pose la tentative ingénieuse faite par Jean-Jacques Rousseau et ses disciples pour satisfaire le besoin de reconnaissance publique - perçu comme universel - en transformant l'égalité humaine en identité. La politique de reconnaissance selon Rousseau, telle que Taylor la caractérise, est en même temps méfiante vis-à-vis de toute différenciation sociale et accueillante aux tendances niveleuses - voire totalitaires - d'une politique visant le bien commun, où celui-ci reflète l'identité universelle de tous les citoyens. L'exigence de reconnaissance peut être satisfaite sur cette base, mais seulement après avoir été socialement et politiquement disciplinée de sorte que les gens tirent orgueil d'être un peu plus que des citoyens égaux et s'attendent donc à être reconnus en
public seulement en tant que tels. Taylor objecte avec justesse que c'est un prix trop élevé à payer pour la politique de reconnaissance.
Les démocraties libérales, malgré Rousseau, ne sauraient considérer la citoyenneté comme une identité qui englobe tout, parce que premièrement, les gens sont des individus uniques, enfants et créateurs de leurs oeuvres, comme John Stuart Mill et Ràlph Waldo Emerson l'ont reconnu; et que deuxièmement, les gens sont aussi « porteurs de culture », la culture qu'ils véhiculent différant selon qu'on les identifie par rapport à leur passé ou par rapport à leur présent. La conception d'êtres humains uniques, auto-innovants et créateurs, ne doit pas être confondue avec la représentation d'individus « atomistiques » créant leur identité de novo et poursuivant leurs finalités indépendamment les uns des autres. Une partie de l'unicité des individus résulte de la façon dont ils intègrent, reflètent et modifient leur propre héritage culturel et celui des autres gens avec qui ils entrent en contact. ,Selon Taylor, l'identité humaine est créée « dialogiquement », en réponse à nos relations avec les autres, dialogues réels compris. La dichotomie instaurée par certains théoriciens politiques entre individus                            « atomistiques » et individus socialement structurés est donc fausse. Si l'identité humaine est construite et constituée « dialogiquement », alors la reconnaissance publique de notre identité requiert une politique qui nous laisse de la place pour délibérer publiquement sur ces aspects de l'identité que nous partageons - réellement ou potentiellement - avec d'autres citoyens. Une société qui reconnaît l'identité individuelle sera une société démocratique délibérative, parce que l'identité individuelle est partiellement constituée par des dialogues collectifs".
Amy Gutmann
 Introduction au livre de Charles Taylor  Multiculturalisme .Différence et démocratie

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Dimanche 25 mai 2008

 Tout en vous tenant informé de l'actualité, avec quatre profs, Hugo Billard, Marc Sagot , BenoÎt Ruiz et moi-même

Ici

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Samedi 24 mai 2008

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 Chacun d'entre nous constitue son idendité à la manière d'un écrivain  qui invente ses personnages. Paul Ricoeur répond ici à certaines des objections que cette thèse suscite :

" Qu'en est-il, d'abord, du rapport entre auteur, narrateur et personnage, dont les rôles et les discours sont bien distincts au plan de la fiction ? Quand je m'interprète dans les  termes d'un récit de vie, suis-je à la fois les trois, comme dans le récit auto-biographique  ? Narrateur et personnage, sans doute, mais d'une vie dont, à la différence des êtres de fiction, je ne suis pas l'auteur, mais au plus, selon le mot d'Aristote, le coauteur [...]
Il faut que la vie soit rassemblée pour qu'elle puisse se placer sous la visée de la vraie  vie. Si ma vie ne peut être saisie comme une totalité singulière, je ne pourrai jamais  souhaiter qu'elle soit réussie, accomplie. Or, rien dans la vie réelle n'a valeur de  commencement narratif ; la mémoire se perd dans les brumes de la petite enfance ; ma naissance et, à plus forte raison, d'acte par lequel j'ai été conçu appartiennent plus à l'histoire des autres, en l'occurrence celle de mes parents, qu'à moi-même. Quant à ma mort,  elle ne sera fin racontée que dans le récit de ceux qui me survivront ; je suis toujours vers ma mort, ce qui exclut que je la saisisse comme fin narrative.
   A cette difficulté fondamentale s'en joint une autre, qui n'est pas sans rapport avec la précédente ; sur le parcours connu de ma vie, je peux tracer plusieurs itinéraires, tramer plusieurs intrigues, bref raconter plusieurs histoires, dans la mesure où, à chacune, manque le critère de la conclusion, ce « sense of an ending » sur lequel Kermode insiste tant.
Allons plus loin: alors que chaque roman déploie un monde du texte qui lui est propre, sans que l'on puisse le plus souvent mettre en rapport les intrigues en quelque sorte  incommensurables de plusieurs oeuvres (à l'exception peut-être de certaines séries comme  celles des romans de générations : Buddenbrook de Thomas Mann, des Hommes de bonne volonté de Jules Romains sur le modèle du bout-à-bout des histoires des patriarches dans la Bible), les histoires vécues des uns sont enchevêtrées  dans les histoires des autres. Des tranches entières de ma vie font partie de l'histoire de  la vie des autres, de mes parents, de mes amis, de mes compagnons de travail et de loisir.  Ce que nous avons dit plus haut des pratiques, des relations d'apprentissage, de coopération  et  de compétition qu'elles comportent, vérifie cet enchevêtrement de l'histoire de chacun dans l'histoire de nombreux autres [...]
Tous ces arguments sont parfaitement recevables : équivocité de la notion d'auteur; inachèvement « narratif » de la vie ; enchevêtrement des histoires de vie les unes dans les  autres ; inclusion des récits de vie dans une dialectique de remémoration et d'anticipation. Ils ne me semblent pas, toutefois, susceptibles de mettre hors jeu la notion même  d'application de la fiction à la vie. Les objections ne valent que contre une conception  naïve de la mimèsis, celle même que mettent en scène certaines fictions à l'intérieur de la  fiction, tels le premier Don Quichotte ou Madame Bovary. Elles sont moins à réfuter qu'à  intégrer à une intelligence plus subtile, plus dialectique, de l'appropriation. C'est dans  le cadre de la lutte, évoquée plus haut, entre  le texte et le lecteur qu'il faut replacer  les objections précédentes. Équivocité de la position d'auteur ? Mais ne doit-elle pas être  préservée plutôt que résolue ? En faisant le récit d'une vie dont je ne suis pas l'auteur quant à l'existence, je m'en fais le coauteur quant au sens. Bien plus, ce n'est ni un hasard ni un abus si, en sens inverse, maints philosophes stoïciens ont interprété la vie  elle-même, la vie vécue, comme la tenue d'un rôle dans une pièce que nous n'avons pas écrite  et dont l'auteur, par conséquent, recule au-delà du rôle.

 L'enchevêtrement des histoires de vie les unes dans les autres est-il rebelle à l'intelligence narrative que nourrit la littérature ? Ne trouve-t-il pas plutôt dans l'enchâssement d'un récit dans l'autre, dont la littérature donne maints exemples, un modèle d'intelligibilité'? Et chaque histoire fictive, en faisant affronter en son sein les destins différents de protagonistes multiples, n'offret-elle pas des modèles d'interaction où l'enchevêtrement est clarifié par la compétition des programmes narratifs ?
La dernière objection repose sur une méprise qu'il n'est pas toujours facile de déjouer. On croit volontiers que le récit littéraire, parce qu'il est rétrospectif, ne peut instruire qu'une méditation sur la partie passée de notre vie. Or le récit littéraire n'est rétrospectif qu'en un sens bien précis : c'est seulement aux yeux du narrateur que les faits racontés paraissent s'être déroulés autrefois. Le passé de narration n'est que le quasi-passé de la voix narrative'. Or, parmi les faits racontés à un temps du passé, prennent place des projets, des attentes, des anticipations, par quoi les protagonistes du récit sont orientés vers leur avenir mortel : en témoignent les dernières pages puissamment prospectives de la Recherche, déjà évoquée plus haut au titre de la clôture ouverte du récit de fiction. Autrement dit, le récit raconte aussi le souci. En un sens, il ne raconte que le souci. C'est pourquoi il n'y a pas d'absurdité à parler de l'unité narrative d'une vie, sous le signe de récits qui enseignent à articuler narrativement rétrospection et prospection.
Il résulte de cette discussion que récits littéraires et histoires de vie, loin de s'exclure, se complètent, en dépit ou à la faveur de leur contraste. Cette dialectique nous rappelle que le récit fait partie de la vie avant de s'exiler de la vie dans l'écriture ; il fait retour à la vie selon les voies multiples de l'appropriation et au prix des tensions inexpugnables que l'on vient de dire".

Le soi et l'identité narrative in Soi-même comme un autre, pp 190-192, (1990)



1. Sur cette interprétation dont je n'ai pas manqué de souligner le caractère exploratoire, cf. Temps et Récit, t. II, op. cit., p. 131-149, en particulier p. 147-148.

 

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