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Vendredi 4 mai 2007
(Révisions IEP)

I  La dimension historique de l'homme
II Croire au progrès
 III La fin des illusions ?
IV Nécessité du sens

 I LA DIMENSION HISTORIQUE DE L'HOMME
Histoire et historicité
Le langage courant associe ou même confond purement et simplement l ' " évolution " et l ' "
histoire ". Une telle confusion interdit de comprendre en quel sens on a pu dire que "
l'homme est le seul être à avoir  une histoire " : les choses, les objets, les animaux,
l'univers, n'ont-ils pas, eux aussi, une " histoire " ? Par définition, tout ce qui " existe
" se développe dans le temps et comporte donc, dans une certaine mesure, une dimension
évolutive ou encore " historique ". Pourtant,  l' " histoire ", au sens strict, ne concerne
que les hommes : non seulement le discours historique (le récit, la connaissance des
événements du passé) mais aussi l' " histoire " dans son autre sens : le devenir,
c'est-à-dire la réalité elle-même. En effet, l'existence historique des hommes n'est pas
dissociable de leur conscience : c'est parce qu'ils incorporent leur passé et qu'ils
s'imposent d'en conserver la mémoire que les hommes disposent d'une  " histoire ". Celle-ci
fut d'abord orale, elle est aujourd'hui transmise par écrit (premier sens du terme). 
Réciproquement, c'est parce qu'ils perpétuent cette mémoire élaborée dans un discours soit
spontané  (mythes et légendes), soit  réfléchi,  que les hommes ont une " dimension 
historique " (second sens du mot " histoire ") ou, ce que l'on nommera, pour lever toute
ambiguïté, une " historicité " : l' " historicité " est le caractère propre de l'homme qui
intègre, sous la forme du récit de son passé et de la représentation de son avenir, une
dimension temporelle dans la représentation qu'il a de lui-même.
La portée universelle de l'histoire
Pourtant les hommes n'ont pas toujours connu l' " histoire " dans le sens actuel du terme
(la discipline scientifique).  Ce sont les Grecs qui se sont efforcés les premiers de donner
à l'existence historique des hommes cette portée universelle qui est devenue la sienne
aujourd'hui. Dans le Préambule de ses Histoires, Hérodote (480-425 av JC) présente son
dessein : exposer les " actions importantes et remarquables accomplies aussi bien par les
Barbares que par les Grecs " afin de les soustraire à l'oubli. Son œuvre contient une masse
d'informations très précieuses sur les mœurs, les institutions, mais aussi les préjugés et
les légendes de son temps. Mais c'est Thucydide (470-401 av JC) qui réalise, avec La guerre
du Péloponnèse, l
e texte fondateur de l' " histoire " (au sens moderne du terme). Grâce à
lui, la représentation du passé ne relève plus d'une simple " enquête " (sens premier du mot
grec " historia " ) ; elle devient un véritable savoir, procédant d'une documentation
approfondie, et désormais soucieuse d'impartialité et d'objectivité. Non seulement Thucydide
s'efforce d'investir l'histoire en suivant un principe de lecture rationnel ; mais encore il
introduit cette dimension critique par laquelle notre " histoire " rompt avec l'approche
traditionnelle (religieuse ou mythologique) de la mémoire collective.
L'avènement du sens
Toutefois, si les sciences en général se définissent par la recherche d'une stricte
neutralité et par l'effacement corrélatif du sujet, l'histoire ne peut que se dissocier d'un
tel idéal. Tout d'abord le discours historique porte sur des événements et des situations
singulières, contrairement à l'approche des sciences exactes qui ne porte que sur le "
général " (ce qui est commun et reproductible). En outre, l'historien raconte une " histoire
" selon des choix et les options qui lui sont propres : la dimension subjective de
l'approche historique est indépassable. En d'autres termes, l'historien compose son récit en
suivant un tracé qu'il dessine lui-même et qui lui fournit ce principe d'intelligibilité
sans lequel la suite des actions humaines ne serait qu'un écheveau embrouillé d'événements
dénués de sens. C'est ainsi que le chercheur peut dépasser le sentiment commun de la
précarité et de l'irrationalité de l'histoire. Une telle approche, dira-t-on peut-être, 
n'est-elle pas plus philosophique que scientifique ? Pourquoi l'historien devrait-il imposer
une grille rationnelle au cours sinueux de l'histoire ? Paul Ricoeur montre bien que le
souci scrupuleux de restituer les faits n'exclut pas la volonté de recomposer et d'unifier
l'histoire. Bien au contraire : les deux représentations, " événementielle " et " structurale ", de l'histoire sont complémentaires.

II CROIRE AU PROGRES
Sens et signification de l'histoire
Historien et philosophes se rejoignent donc dans leur souci commun de dégager une logique de
l'histoire. Mais cette rationalité, l'historien va la chercher du côté des connexions entre
les différents plans du réel (économiques, sociaux, culturels etc ...) , tandis que le
philosophe effectue une lecture récapitulative et orientée de ce même devenir. Du point de
vue de l'historien, il y a là un risque, celui de ramener la signification (le caractère
intelligible, compréhensible) à un système (un ordre contraignant  et  préétabli). De fait ,
l'histoire philosophique associe " sens " (orientation générale,  direction) et " signification " : c'est Kant  , en particulier, qui insiste sur la nécessité de concevoir l'histoire comme orientée vers une fin, tout en se défendant d'évincer, par là même,
l'histoire événementielle et empirique des historiens.
Les différents sens du mot " progrès "
 L'histoire des historiens ne sera donc pas " engloutie " dans l'histoire philosophique, et
Kant prend bien soin de préciser qu'une telle lecture de l'histoire est soutenue par un "
fil conducteur " qui n'est toutefois que postulé. Il y a cependant ici un nouvel écueil,
entretenu une fois encore par les équivoques de notre langage. Le sens commun confond
aisément les différentes acceptions du mot " progrès ". Soutenir que l'humanité " progresse
" toujours, cela peut signifier tout simplement que la réalité historique est constituée
d'un ensemble de processus, qu'elle est une réalité en devenir . Mais on donnera volontiers
au mot " progrès " son autre sens, celui d'amélioration, d'évolution vers quelque chose de
préférable, de plus accompli.  La philosophie s'est parfois complu, elle aussi, dans de
telles équivoques. Croire au progrès, pour Kant ou Condorcet, c'est postuler que l'homme est
perfectible et que, du fait de l'éducation, tous les acquis culturels sont cumulables. "
L'humanité, écrivait Pascal, dans la Préface de son Traité du vide (NOTE 1), doit être
considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement ". Or un
tel présupposé est contestable, car l'unité de l'humanité est problématique , et ses "
progrès " sont pour le moins hasardeux et chaotiques.
Le " patient travail du négatif "
Contrairement à ses prédécesseurs, Hegel ne conçoit pas le " progrès " de la raison comme
une extension continue des Lumières, ni comme un approfondissement du savoir. Pour lui, le "
progrès " relève d'une nécessité interne de l'Esprit . Or l'Esprit est la réalité elle-même
qui se déploie dans l'ordre du temps. " Progresser " signifie tendre nécessairement vers un
accomplissement, un achèvement. Ce développement s'effectue en suivant une logique heurtée
(" dialectique "), qui opère par déchirements, mutations et crises. Ainsi donc le " progrès
" ne sera pas apprécié par le " trou de serrure de la moralité " (NOTE 2) : autant dire que
la satisfaction et les intérêts des hommes ne seront pas pris en compte. Pour Hegel, ni les
individus ni les peuples ne savent le sens de ce qu'ils font.  Ils sont néanmoins les
instruments inconscients de l '" Esprit du monde " qui doit atteindre son but (sa " fin ")
envers et contre tout. Le parcours de l'Esprit n'est pas décelable à l'œil nu : car la
raison emprunte des détours, des voies souterraines, comme une taupe qui ne travaille pas à
l'air libre( c'est la " ruse de la raison "). En d'autres termes, les conflits inextricables, les violences que nous jugeons absurdes, sont aussi les moyens du " progrès ", c'est-à-dire de la " marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et réalise sa liberté ".
Le progrès et  la fin de l'histoire
A la fois optimiste (car elle postule que le " but " est en même temps le " résultat " de
l'histoire (Note 3) et tragique ("  L'histoire n'est pas le lieu de la félicité) . Les
périodes de bonheur y sont des pages blanches " (Note 4), cette conception appelle
immédiatement certaines réserves. La " fin " de l'histoire (ce vers quoi elle tend
nécessairement) est en même temps, pour Hegel , ce qui lui donne son sens (son orientation
générale) et sa signification  (son contenu intelligible). Un tel télescopage des concepts
est pourtant discutable (Note 5). On le retrouve pourtant, à des titres divers, chez les
philosophes " progressistes " du 19ème siècle, tels que A. Comte, mais aussi Marx et Engels.
L'approche de A. Comte est à la fois idéaliste (ce sont les mutations intellectuelles qui
règlent le devenir) et positiviste (la " loi des trois états " qu'il dégage procède, selon
lui, de l'observation des faits).  Celle de Marx et Engels est matérialiste : le moteur de
l'histoire est à chercher, selon eux, dans  le soubassement matériel de la société, et non
plus au niveau   du développement intellectuel  (Condorcet, Kant) ni  dans le  dynamisme de
l' " Esprit " (Hegel) . Malgré ces divergences, tous croient au " progrès " c'est-à-dire
postulent une  " fin " ( un accomplissement nécessaire et prévisible)  de l'Histoire : la
disparition des classes sociales, et le communisme pour Marx et Engels ; le positivisme,
pour Auguste Comte ;  l'avènement de l'Etat et la réalisation de la liberté, pour Hegel (Note 6).
La fin des illusions ?
Le progrès, une idée religieuse

Cette idée de " progrès " - au double sens de devenir orienté et d'amélioration constante-
ne date cependant pas du 19ième siècle. C'est la pensée chrétienne qui a introduit l'idée
d'un temps unique, linéaire, comportant un commencement (la Création) et une fin (le
Jugement dernier et la Résurrection). Progressivement laïcisé, ce modèle s'est rationalisé
au point de devenir compatible avec une approche positiviste et scientifique de l'histoire.
Le devenir est désormais interprété comme un processus positif qui connaît sans doute des
zigzags et des régressions ponctuelles, mais qui avance cependant inexorablement vers son "
but ", le bonheur et l'émancipation de l'humanité, non pas dans l'au delà, mais ici-bas.
Toutefois ce schéma, si l'on en croit Cournot et Nietzsche, reste fondamentalement religieux .
Une " idée fausse "
Nos désillusions concernant le progrès sont  à rattacher  aux événements tragiques qui ont
jalonné le XXième  siècle, infligeant un démenti sévère aux prophéties des philosophes "
progressistes ". Elles sont liées également au fait que la science ne tient pas toujours ses
promesses, et que les  technologies actuelles suscitent désormais de nouvelles inquiétudes.
Attachons-nous toutefois aux critiques qui portent sur les présupposés théoriques des
idéologies du progrès : car , si le XX ième siècle a été le théâtre des horreurs que l'on
sait,  cela ne prouve pas encore que le XXI ième siècle ne  va pas  réconcilier l'humanité
avec elle-même et donner raison, in fine, à Hegel ou à Marx. Il faut donc aborder le
problème dans sa radicalité. C'est ce que fait Michel Foucault lorsqu'il conteste l'idée
d'une " Histoire générale ", écartant par là même la thèse d'une évolution cohérente de
l'Humanité  (" resserrée autour d'un centre unique "). Ou encore Claude Lévi-Strauss
lorsqu'il observe que le progrès n'est que l'idée d'une translation dont on négligerait le
caractère relatif : les civilisations n' " avancent " pas, ni ne " reculent " ; ce sont les
significations qui s'éclairent ou se brouillent selon l'éloignement des observateurs.  Si
l'on en croit Nietzsche enfin, le progrès est une idée " moderne ", donc " fausse " ! Quoi
qu'il en soit de la modernité au sens où l'entend Nietzsche, la croyance au  progrès reste à
ses yeux une conviction d'ordre religieux, c'est-à-dire un mensonge : " la foi rend
bienheureux, écrit-il encore, par conséquent elle ment "  (Antéchrist § 50) .

NECESSITE DU SENS
L'avenir n'est pas prévisible
 De fait, la foi dans le progrès s'est avérée sinon " fausse " -comment une croyance
pourrait-elle être démentie par les faits ?- assurément dangereuse. Car si certains hommes
affirment que l'histoire est orientée vers une fin, ils encouragent leurs disciples à
prétendre incarner  l'idéal correspondant, et à se présenter comme les éclaireurs et les
guides de peuples infantilisés. Il ne s'agit plus alors exclusivement de prophétiser
l'avenir, mais aussi de l'infléchir suivant  un " sens " qui ne souffrira plus aucune
discussion. On sait quelles furent les désastres engendrés par certaines " visions " d'un
avenir radieux de l'humanité, auquel on a jugé bon de sacrifier des millions de vies
estimées superflues (Note 6).Toutefois, ce bilan accablant des entreprises totalitaires
-celles qui prétendent se déterminer avec assurance d'après la fin prévisible de l'histoire-
ne doit pourtant pas faire oublier que les hommes ne peuvent renoncer à toute espérance en
un avenir meilleur.
Le " devoir d'espérer "
On aurait tort en effet de jeter le bébé (l'idée de progrès) avec l'eau du bain  (le
totalitarisme) . Car c'est moins l'idée de progrès qui est en cause, que la " certitude "
(fausse) de savoir quel sens cette idée induit. L'espérance, telle que la présente Kant
n'est pas un savoir, pas même une assurance, mais seulement un sentiment qui nous conduit à
considérer l'avenir avec confiance. En ce sens, elle n'est pas une passion, mais une vertu
qui soutient l'action, et qui, de tout temps, a été la condition du " progrès " véritable.
Lorsque Kant parle de " progrès ", il ne s'agit pas du simple avancement des sciences et des
techniques qui semble en effet inexorable, mais  de l'amélioration morale de notre condition
: nous ne pouvons que vouloir un monde pacifié, plus équitable, moins violent.
 L'histoire " écrite en prose "
Comme Kant le constate également, nous avons quelques raisons de penser que des progrès
réels se sont effectivement produits au cours de siècles. Aujourd'hui, même si des
dictatures se perpétuent, elles éprouvent des difficultés à se justifier et à se stabiliser.
Les droits des personnes, en particulier des femmes et des enfants, sont proclamés  
publiquement, même si leur respect n'est pas assuré, loin s'en faut. Les idéaux
universalistes, les institutions juridiques internationales se développent et s'affirment.
On dira que leur portée reste symbolique ; mais on aurait tort d'ignorer l'efficacité
réelle, considérable, des symboles, textes de lois ou même simples promesses. Ainsi, même si
" l'histoire n'a pas de sens " , comme l'affirme Karl Popper, elle attend de nous " une
justification ". Si l'avenir n'est pas déterminé (Note 7), s'il reste une " aventure
inconnue " (Edgar Morin), il  dépend, en tout état de cause,    de notre bon vouloir .  La
démocratie ne peut progresser que si chacun lui apporte son soutien ; mais ceci à condition
que nous nous résignions à l'incertitude de ses fondements : " la démocratie, écrit Raymond
Aron, est le seul régime qui avoue, que dis-je, qui proclame , que l'histoire des Etats est
et doit être écrite non en vers, mais en prose " (Note 8).
Notes :

NOTE 1 : Collection Intégrale, Editions du  Seuil, p232
NOTE 2 : La raison dans l'histoire , Traduction Papaiannou, U.G.E , 1965, p28
NOTE 3 : Ibid, p96
NOTE 4 : Ibid, p116
NOTE 5 : H. Arendt dénonce avec insistance cette confusion, dans son article " Le concept

d'histoire ", in La crise de la culture, Gallimard, 1972, pp 106-107
NOTE 6 : cf Hegel, op. cité, p129: "Le particulier est trop petit en face de l'Universel :

les individus sont donc sacrifiés et abandonnés ". Voir à  propos des sacrifices au nom du

sens de l'histoire, le commentaire de Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis,

Tome 2, Chapitre 12. Voir également Alain Finkielkraut, La sagesse de l'amour, Folio-Essais,

Gallimard, 1984, pp129-130.
NOTE 7 : " Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres "

Tocqueville, cité par H.Arendt, op cité, p 104
NOTE 8 : Préface de Le savant et le politique, 1959, Collection 10-18, p 23)






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Vendredi 4 mai 2007
"Il nous reste deux jours pour liquider l héritage de mai 68" Nicolas Sarkozy
(LIbé)
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