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Mardi 6 mai 2008


Les hommes sont sociables (ils aiment vivre ensemble) et insociables (hostiles les uns aux autres). Faut-il s'en désoler? Non.  Sans concurrence sociale, les hommes ne vaudraient pas davantage que des moutons.

 

                "Le moyen dont se sert la nature pour mener à son terme le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme dans la société, dans la mesure où cet antagonisme finira pourtant par être la cause d’un ordre réglé par des lois. J’entends ici par antagonisme l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme a une inclination à s’associer, parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer ( s’isoler ); en effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa guise et il s’attend à provoquer surtout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline lui-même à s’opposer à eux. Or, c’est cette opposition qui éveille toutes les forces de l’homme, qui le porte à vaincre son penchant à la paresse, et fait que, poussé par l’appétit des honneurs, de la domination et de la possession, il se taille une place parmi ses compagnons qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Ainsi vont les premiers véritables progrès de la rudesse à la culture, laquelle repose à proprement parler sur la valeur sociale de l’homme; ainsi tous les talents sont peu à peu développés, le goût formé, et même, par le progrès des Lumières, commence à s’établir un mode de pensée qui peut, avec le temps, transformer notre grossière disposition naturelle au discernement moral en principes pratiques déterminés, et ainsi transformer cet accord pathologiquement extorqué pour l’établissement d’une société en un tout moral. Sans ces propriétés, certes en elles-mêmes fort peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germe pour l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie (1), dans une concorde, un contentement et un amour mutuel parfaits; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils paissent, ne donneraient à leur existence une valeur guère plus grande que celle de leur bétail, ils ne rempliraient pas le vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable. Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination ! Sans cela, toutes les excellentes dispositions naturelles qui sont en l’humanité sommeilleraient éternellement sans se développer".

 

(1) désigne symboliquement une existence innocente et passivement satisfaite.

                    Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique (1784), IV° proposition, trad. J.-M. Muglioni, Bordas, 1999, pp.15-16.

 

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Mardi 6 mai 2008

Max Weber

 

 

1864-1920
 Né à Erfurt, Allemagne. Tout d’abord historien du droit, puis sociologue et philosophe. Il a posé tout particulièrement le problème du rapport entre les faits (dont l’étude relève de la science) et le droit (les valeurs, qui ne relèvent pas de la science mais de la liberté).

Les thèses  principales :

 

Le fait et les valeurs

 

 Dans  Le savant et le politique (1919), Max Weber oppose le point de vue du savant, (ou du professeur), qui étudient des faits, et   transmettent des  contenus,   en faisant abstraction de leurs propres convictions,  et celui du politique qui essaye de proposer au citoyen  des orientations dictées par des choix subjectifs. Le rôle du savant doit être exclusivement d’éclairer les différentes perspectives et non pas de les infléchir, surtout pas de les orienter en fonction de leurs  propres a priori. Toutefois il est très difficile de maintenir véritablement cette séparation des tâches. Le politique s'appuie sur les sciences politiques, et le savant ne peut faire totalement abstraction de ses propres options. Ainsi la recherche de la vérité elle-même renvoie à  un choix d'ordre moral.

 

 

Religion et économie

 

 Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1920), Max Weber démontre que si le régime économique capitaliste s’est développé en Occident  (16 ième siècle en Angleterre) c’est grâce à un contexte philosophique et moral lié à la généralisation de l’Ethique protestante en particulier sous sa forme calviniste  et ascétique. Le bon protestant en effet doit travailler sans relâche, mais il doit économiser, et non pas consommer, afin de lutter contre l’angoisse liée à l’ignorance de son élection. Cette idéologie a eu pour effet (non voulu..) de pousser les croyants à épargner indéfiniment (capitalisme). Cette thèse de Max Weber  peut être dite idéaliste car elle montre l’impact de la croyance sur l’économie (inverse de l’explication marxiste).

 

La guerre des Dieux

 

 Max Weber a  fourni certaines clés pour comprendre  la mentalité moderne.
 D’une part, il distingue trois légitimités (traditionnelle, charismatique et rationnelle) qui coexistent dans les différents régimes politiques. La « légitimité rationnelle », théoriquement, devrait concerner plus spécialement les chefs d’Etat de nos républiques actuelles. Mais on sait que le charismatique joue encore un rôle considérable.

 D’autre part, il considère que la « guerre des Dieux » (coexistence de systèmes de valeurs opposés mais cohérents) est insurmontable dans un système moderne définitivement pluraliste. C’est précisément ce pluralisme que l’Etat républicain doit veiller à préserver tout en évitant les conflits ouverts.

 

Ethique de conviction, éthique de responsabilité

 

Il est impossible, selon Max Weber, de réconcilier ces eux éthiques, ou plutôt ces deux pôles antagonistes de toute éthique.

 

 

TEXTES CLES

 

 La valeur morale du travail

« Le travail [...] constitue surtout le but même de la vie, tel que Dieu l'a fixé. Le verset de saint Paul : « Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus » vaut pour chacun, et sans restriction. La répugnance au travail est le symptôme d'une absence de la grâce. [...]

La richesse elle-même ne libère pas de ces prescriptions. Le possédant, lui non plus, ne doit pas manger sans travailler, car même s'il ne lui est pas nécessaire de travailler pour couvrir ses besoins, le commandement divin n'en subsiste pas moins, et il doit lui obéir au même titre que le pauvre. Car la divine Providence a prévu pour chacun sans exception un métier qu'il doit reconnaître et auquel il doit se consacrer. Et ce métier ne constitue pas [...] un destin auquel on doit se soumettre et se résigner, mais un commandement que Dieu fait à l'individu de travailler à la gloire divine.

Partant, le bon chrétien doit répondre à cet appel : « Si Dieu vous désigne tel chemin dans lequel vous puissiez légalement gagner plus que dans tel autre (cela sans dommage pour votre âme ni pour celle d'autrui) et que vous refusiez le plus profitable pour choisir le chemin qui l'est moins, vous contrecarrez l'une des fins de votre vocation, vous refusez de vous faire l'intendant de Dieu et d'accepter ses dons, et de les employer à son service s'il vient à l'exiger.

Pour résumer ce que nous avons dit jusqu'à présent, l'ascétisme protestant, agissant à l'intérieur du monde, s'opposa avec une grande efficacité à la jouissance spontanée des richesses et freina la consommation, notamment celle des objets de luxe. En revanche, il eut pour effet psychologique de débarrasser des inhibitions de l'éthique traditionaliste le désir d'acquérir. Il a rompu les chaînes qui entravaient pareille tendance à acquérir, non seulement en la légalisant, mais aussi [...] en la considérant comme directement voulue par Dieu. [... ]

Plus important encore, l'évaluation religieuse du travail sans relâche, continu, systématique, dans une profession séculière, comme moyen ascétique le plus élevé et à la fois preuve la plus sûre, la plus évidente de régénération et de foi authentique, a pu constituer le plus puissant levier qui se puisse imaginer de l'expansion de cette conception de la vie que nous avons appelée, ici, l'esprit du capitalisme ».

Max Weber, LÉthique protestante et l'esprit du capitalisme (1904), trad. J. Cha , Éd. P1on, 1964, pp. 208-236.

 

Le monopole de la violence légitime

« S’il n’existait que des structures sociales d’où toute violence serait absente, le concept d’État aurait alors disparu et il ne subsisterait que ce qu’on appelle, au sens propre du terme, l’ « anarchie »1. La violence n’est évidemment pas l’unique moyen normal de l’État - cela ne fait aucun doute -, mais elle est son moyen spécifique. De nos jours la relation entre État et violence est tout particulièrement intime. Depuis toujours les groupements politiques les plus divers - à commencer par la parentèle2 - ont tous tenu la violence physique pour le moyen normal du pouvoir. Par contre il faut concevoir l’État contemporain comme une communauté humaine qui, dans les limites d’un territoire déterminé - la notion de territoire étant une de ses caractéristiques -, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Max Weber, Le Savant et le politique ( 1919), trad. J. Freund, E. Fleischmann et É. de Dampierre, Éd. Plon, coll. 10/18, p. 124.

 

Notes

1 au sens “propre” ou étymologique : où il n’y a pas de pouvoir.

2 Famille au sens élargie, ensemble des parents.

 

Éthique de conviction et éthique de responsabilité

 

« Il est indispensable que nous nous rendions clairement compte du fait suivant: toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité ou selon l'éthique de la 5 conviction. Cela ne veut pas dire que l'éthique de conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale' entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de conviction - dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu» - et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit: « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l'éthique de conviction que son action n'aura d'autre effet que celui d'accroître les chances de la réaction, de retarder l'ascension de sa classe et de l'asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d'un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n'attribuera pas la responsabilité à l'agent, mais au monde, à la sottise des hommes ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l'éthique de responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l'homme (car, comme le disait fort justement Fichte--, on n'a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l'homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu'il aura pu les prévoir ».

Max Weber, Le Savant et le Politique (1919),

trad. J. Freund revue par E. Fleischmann et É. de Dampierre,

 colt. «Bibliothèques», 1963, p. 206-207.

 

 

Le désenchantement du monde

Pour  Max Weber, la science galiléenne a désenchanté le monde dans lequel nous vivons:

 

"L'intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient donc nullement une connaissance générale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons. Elles signifient bien plutôt que nous savons ou que nous croyons qu'à chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu'il n'existe en principe aucune puissance mystérieuse et imprévisible qui interfère dans le cours de la vie; bref que nous pouvons maîtriser toute chose par la prévision. Mais cela revient à désenchanter le monde. Il ne s'agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit à l'existence de ces puissances, de faire appel à des moyens magiques en vue de maîtriser les esprits ou de les implorer mais de recourir à la technique et à la prévision".           

Max Weber,«Le métier et la vocation de savant» (1919) Le savant et le politique 10/18, 1959

 

 

 

 

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