(La crise de l'éducation)
Voici pourquoi, d'après H. Arendt, "le conservatisme est l'essence même de l'éducation". Au professeur est confié la lourde responsabilité de transmettre un monde
habitable, le monde commun:
"Dans le cas de l'éducation, la responsabilité du monde prend la forme de l'autorité[...] La compétence du professeur consiste à connaître le monde et à pouvoir transmettre cette
connaissance aux atres, mais son autorité se fonde sur son rôle de responsable du monde. Vis-àvis de l'enfant, c'est un peu comme s'il était un représentant de tous les adultes, qui lui
signalerait les choses en lui disant :"Voici notre monde".
[....]
Il existe bien sûr un lien entre la disparition de l'autorité dans la vie publique et politique et sa disparition dans les domaines privés et prépolitiques de la famille et de l'école.Plus la méfiance envers l'autorité devient systématique dans la sphère publique, plus il devient naturellement probable que la shère privée en soit affectée [...]
Evitons tout malentendu : il me semble que le conservatisme, pris au sens de conservation, est l'essence même de l'éducation, qui a toujours pour tâche d'entourer et de protéger quelque chose, -
l'enfant contre lemonde, le monde contre l'enfant, le nouveau contre l'ancien, l'ancien contre le nouveau [...]
Au fond , on n'éduque jamais que pour un monde déjà hors de ses gonds ou sur le point d'en sortir,
c'est là le propre de la condition humaine que le monde soit créé par des mortels afin de leur servir de demeure pour un temps limité. Parce que le monde est fait par des mortels, il s'use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. Pour préserver le monde de la mortalité de ses créateurs et de ses habitants, il faut constamment le remettre en place. Le problème est tout simplement d'éduquer de façon telle qu'une remise en place demeure effectivement possible, même si elle ne peut jamais être définitivement assurée. Notre espoir réside toujours dans l'élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ; mais c'est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu'en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu'il sera. C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice ; elle -doit protéger cette nouveauté et l'introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaire que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine.
La véritable difficulté de l'éducation moderne tient au fait que, malgré tout le bavardage à la mode sur un nouveau conservatisme, il est aujourd'hui extrêmement difficile de s'en tenir à ce
minimum de conservation et à cette attitude conservatrice sans laquelle l'éducation est tout simplement impossibl"
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