I La dimension historique de l'homme
II Croire au progrès
III La fin des illusions ?
IV Nécessité du sens
I LA DIMENSION HISTORIQUE DE L'HOMME
Histoire et historicité
Le langage courant associe ou même confond purement et simplement l ' " évolution " et l ' " histoire ". Une telle confusion interdit de comprendre en quel sens on a pu dire que "
l'homme est le seul être à avoir une histoire " : les choses, les objets, les animaux, l'univers, n'ont-ils pas, eux aussi, une " histoire " ? Par définition, tout ce qui " existe " se
développe dans le temps et comporte donc, dans une certaine mesure, une dimension évolutive ou encore " historique ". Pourtant, l' " histoire ", au sens strict, ne concerne que les hommes :
non seulement le discours historique (le récit, la connaissance des événements du passé) mais aussi l' " histoire " dans son autre sens : le devenir, c'est-à-dire la réalité elle-même. En
effet, l'existence historique des hommes n'est pas dissociable de leur conscience : c'est parce qu'ils incorporent leur passé et qu'ils s'imposent d'en conserver la mémoire que les hommes
disposent d'une " histoire ". Celle-ci fut d'abord orale, elle est aujourd'hui transmise par écrit (premier sens du terme). Réciproquement, c'est parce qu'ils perpétuent cette mémoire
élaborée dans un discours soit spontané (mythes et légendes), soit réfléchi, que les hommes ont une " dimension historique " (second sens du mot " histoire ") ou, ce que
l'on nommera, pour lever toute ambiguïté, une " historicité " : l' " historicité " est le caractère propre de l'homme qui intègre, sous la forme du récit de son passé et de la représentation de
son avenir, une dimension temporelle dans la représentation qu'il a de lui-même.
La portée universelle de l'histoire
Pourtant les hommes n'ont pas toujours connu l' " histoire " dans le sens actuel du terme (la discipline scientifique). Ce sont les
Grecs qui se sont efforcés les premiers de donner à l'existence historique des hommes cette portée universelle qui est devenue la sienne aujourd'hui. Dans le Préambule de ses Histoires, Hérodote
(480-425 av JC) présente son dessein : exposer les " actions importantes et remarquables accomplies aussi bien par les Barbares que par les Grecs " afin de les soustraire à l'oubli. Son œuvre
contient une masse d'informations très précieuses sur les mœurs, les institutions, mais aussi les préjugés et les légendes de son temps. Mais c'est Thucydide (470-401 av JC) qui réalise, avec La
guerre du Péloponnèse, le texte fondateur de l' " histoire " (au sens moderne du terme). Grâce à lui, la représentation du passé ne relève plus d'une simple " enquête " (sens premier du mot grec
" historia " ) ; elle devient un véritable savoir, procédant d'une documentation approfondie, et désormais soucieuse d'impartialité et d'objectivité. Non seulement Thucydide s'efforce d'investir
l'histoire en suivant un principe de lecture rationnel ; mais encore il introduit cette dimension critique par laquelle notre " histoire " rompt avec l'approche traditionnelle (religieuse ou
mythologique) de la mémoire collective.
L'avènement du sens
Toutefois, si les sciences en général se définissent par la recherche d'une stricte neutralité et par l'effacement corrélatif du sujet, l'histoire ne peut
que se dissocier d'un tel idéal. Tout d'abord le discours historique porte sur des événements et des situations singulières, contrairement à l'approche des sciences exactes qui ne porte que sur
le " général " (ce qui est commun et reproductible). En outre, l'historien raconte une " histoire " selon des choix et les options qui lui sont propres : la dimension subjective de l'approche
historique est indépassable. En d'autres termes, l'historien compose son récit en suivant un tracé qu'il dessine lui-même et qui lui fournit ce principe d'intelligibilité sans lequel la suite des
actions humaines ne serait qu'un écheveau embrouillé d'événements dénués de sens. C'est ainsi que le chercheur peut dépasser le sentiment commun de la précarité et de l'irrationalité de
l'histoire. Une telle approche, dira-t-on peut-être, n'est-elle pas plus philosophique que scientifique ? Pourquoi l'historien devrait-il imposer une grille rationnelle au cours sinueux de
l'histoire ? Paul Ricoeur montre bien que le souci scrupuleux de restituer les faits n'exclut pas la volonté de recomposer et d'unifier l'histoire. Bien au contraire : les deux représentations, "
événementielle " et " structurale ", de l'histoire sont complémentaires.
II CROIRE AU PROGRES
Sens et signification de l'histoire
Historien et philosophes se rejoignent donc dans leur souci commun de dégager une logique de l'histoire. Mais cette rationalité, l'historien va la chercher du côté des connexions entre les
différents plans du réel (économiques, sociaux, culturels etc ...) , tandis que le philosophe effectue une lecture récapitulative et orientée de ce même devenir. Du point de vue de l'historien,
il y a là un risque, celui de ramener la signification (le caractère intelligible, compréhensible) à un système (un ordre contraignant et préétabli). De fait , l'histoire
philosophique associe " sens " (orientation générale, direction) et " signification " : c'est Kant , en particulier, qui insiste sur la nécessité de concevoir l'histoire comme
orientée vers une fin, tout en se défendant d'évincer, par là même, l'histoire événementielle et empirique des historiens.
Les différents sens du mot " progrès "
L'histoire des historiens ne sera donc pas " engloutie " dans l'histoire philosophique, et Kant prend bien soin de préciser qu'une telle lecture de l'histoire est soutenue par un " fil
conducteur " qui n'est toutefois que postulé. Il y a cependant ici un nouvel écueil, entretenu une fois encore par les équivoques de notre langage. Le sens commun confond aisément les différentes
acceptions du mot " progrès ". Soutenir que l'humanité " progresse " toujours, cela peut signifier tout simplement que la réalité historique est constituée d'un ensemble de processus, qu'elle est
une réalité en devenir . Mais on donnera volontiers au mot " progrès " son autre sens, celui d'amélioration, d'évolution vers quelque chose de préférable, de plus accompli. La philosophie
s'est parfois complu, elle aussi, dans de telles équivoques. Croire au progrès, pour Kant ou Condorcet, c'est postuler que l'homme est perfectible et que, du fait de l'éducation, tous les acquis
culturels sont cumulables. " L'humanité, écrivait Pascal, dans la Préface de son Traité du vide (NOTE 1), doit être considérée comme un seul homme qui subsiste toujours et qui apprend
continuellement ". Or un tel présupposé est contestable, car l'unité de l'humanité est problématique , et ses " progrès " sont pour le moins hasardeux et chaotiques.
Le " patient travail du négatif "
Contrairement à ses prédécesseurs, Hegel ne conçoit pas le " progrès " de la raison comme une extension continue des Lumières, ni comme un approfondissement du savoir. Pour lui, le " progrès "
relève d'une nécessité interne de l'Esprit . Or l'Esprit est la réalité elle-même qui se déploie dans l'ordre du temps. " Progresser " signifie tendre nécessairement vers un accomplissement, un
achèvement. Ce développement s'effectue en suivant une logique heurtée (" dialectique "), qui opère par déchirements, mutations et crises. Ainsi donc le " progrès " ne sera pas apprécié par le "
trou de serrure de la moralité " (NOTE 2) : autant dire que la satisfaction et les intérêts des hommes ne seront pas pris en compte. Pour Hegel, ni les individus ni les peuples ne savent le sens
de ce qu'ils font. Ils sont néanmoins les instruments inconscients de l '" Esprit du monde " qui doit atteindre son but (sa " fin ") envers et contre tout. Le parcours de l'Esprit n'est pas
décelable à l'œil nu : car la raison emprunte des détours, des voies souterraines, comme une taupe qui ne travaille pas à l'air libre( c'est la " ruse de la raison "). En d'autres termes, les
conflits inextricables, les violences que nous jugeons absurdes, sont aussi les moyens du " progrès ", c'est-à-dire de la " marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et réalise sa liberté
".
Le progrès et la fin de l'histoire
A la fois optimiste (car elle postule que le " but " est en même temps le " résultat " de l'histoire (Note 3) et tragique (" L'histoire n'est pas le lieu de la félicité) . Les périodes de
bonheur y sont des pages blanches " (Note 4), cette conception appelle immédiatement certaines réserves. La " fin " de l'histoire (ce vers quoi elle tend nécessairement) est en même temps, pour
Hegel , ce qui lui donne son sens (son orientation générale) et sa signification (son contenu intelligible). Un tel télescopage des concepts est pourtant discutable (Note 5). On le retrouve
pourtant, à des titres divers, chez les philosophes " progressistes " du 19ème siècle, tels que A. Comte, mais aussi Marx et Engels. L'approche de A. Comte est à la fois idéaliste (ce sont les
mutations intellectuelles qui règlent le devenir) et positiviste (la " loi des trois états " qu'il dégage procède, selon lui, de l'observation des faits). Celle de Marx et Engels est
matérialiste : le moteur de l'histoire est à chercher, selon eux, dans le soubassement matériel de la société, et non plus au niveau du développement intellectuel
(Condorcet, Kant) ni dans le dynamisme de l' " Esprit " (Hegel) . Malgré ces divergences, tous croient au " progrès " c'est-à-dire postulent une " fin " ( un accomplissement
nécessaire et prévisible) de l'Histoire : la disparition des classes sociales, et le communisme pour Marx et Engels ; le positivisme, pour Auguste Comte ; l'avènement de l'Etat et la
réalisation de la liberté, pour Hegel (Note 6).
La fin des illusions ?
Le progrès, une idée religieuse
Cette idée de " progrès " - au double sens de devenir orienté et d'amélioration constante- ne date cependant pas du 19ième siècle. C'est la pensée
chrétienne qui a introduit l'idée d'un temps unique, linéaire, comportant un commencement (la Création) et une fin (le Jugement dernier et la Résurrection). Progressivement laïcisé, ce modèle
s'est rationalisé au point de devenir compatible avec une approche positiviste et scientifique de l'histoire. Le devenir est désormais interprété comme un processus positif qui connaît sans doute
des zigzags et des régressions ponctuelles, mais qui avance cependant inexorablement vers son " but ", le bonheur et l'émancipation de l'humanité, non pas dans l'au delà, mais ici-bas. Toutefois
ce schéma, si l'on en croit Cournot et Nietzsche, reste fondamentalement religieux .
Une " idée fausse "
Nos désillusions concernant le progrès sont à rattacher aux événements tragiques qui ont jalonné le XXième siècle, infligeant un démenti
sévère aux prophéties des philosophes " progressistes ". Elles sont liées également au fait que la science ne tient pas toujours ses promesses, et que les technologies actuelles suscitent
désormais de nouvelles inquiétudes. Attachons-nous toutefois aux critiques qui portent sur les présupposés théoriques des idéologies du progrès : car , si le XX ième siècle a été le théâtre des
horreurs que l'on sait, cela ne prouve pas encore que le XXI ième siècle ne va pas réconcilier l'humanité avec elle-même et donner raison, in fine, à Hegel ou à Marx. Il faut
donc aborder le problème dans sa radicalité. C'est ce que fait Michel Foucault lorsqu'il conteste l'idée d'une " Histoire générale ", écartant par là même la thèse d'une évolution cohérente de
l'Humanité (" resserrée autour d'un centre unique "). Ou encore Claude Lévi-Strauss lorsqu'il observe que le progrès n'est que l'idée d'une translation dont on négligerait le caractère
relatif : les civilisations n' " avancent " pas, ni ne " reculent " ; ce sont les significations qui s'éclairent ou se brouillent selon l'éloignement des observateurs. Si l'on en croit
Nietzsche enfin, le progrès est une idée " moderne ", donc " fausse " ! Quoi qu'il en soit de la modernité au sens où l'entend Nietzsche, la croyance au progrès reste à ses yeux une
conviction d'ordre religieux, c'est-à-dire un mensonge : " la foi rend bienheureux, écrit-il encore, par conséquent elle ment " (Antéchrist § 50) .
NECESSITE DU SENS
L'avenir n'est pas prévisible
De fait, la foi dans le progrès s'est avérée sinon " fausse " -comment une croyance pourrait-elle être démentie par les faits ?- assurément dangereuse. Car si certains hommes
affirment que l'histoire est orientée vers une fin, ils encouragent leurs disciples à prétendre incarner l'idéal correspondant, et à se présenter comme les éclaireurs et les guides de
peuples infantilisés. Il ne s'agit plus alors exclusivement de prophétiser l'avenir, mais aussi de l'infléchir suivant un " sens " qui ne souffrira plus aucune discussion. On sait quelles
furent les désastres engendrés par certaines " visions " d'un avenir radieux de l'humanité, auquel on a jugé bon de sacrifier des millions de vies estimées superflues (Note 6).Toutefois, ce bilan
accablant des entreprises totalitaires -celles qui prétendent se déterminer avec assurance d'après la fin prévisible de l'histoire- ne doit pourtant pas faire oublier que les hommes ne peuvent
renoncer à toute espérance en un avenir meilleur.
Le " devoir d'espérer "
On aurait tort en effet de jeter le bébé (l'idée de progrès) avec l'eau du bain (le totalitarisme) . Car c'est moins l'idée de progrès qui est en cause, que la " certitude " (fausse) de
savoir quel sens cette idée induit. L'espérance, telle que la présente Kant n'est pas un savoir, pas même une assurance, mais seulement un sentiment qui nous conduit à considérer l'avenir avec
confiance. En ce sens, elle n'est pas une passion, mais une vertu qui soutient l'action, et qui, de tout temps, a été la condition du " progrès " véritable. Lorsque Kant parle de " progrès ", il
ne s'agit pas du simple avancement des sciences et des techniques qui semble en effet inexorable, mais de l'amélioration morale de notre condition : nous ne pouvons que vouloir un monde
pacifié, plus équitable, moins violent.
L'histoire " écrite en prose "
Comme Kant le constate également, nous avons quelques raisons de penser que des progrès réels se sont effectivement produits au cours de
siècles. Aujourd'hui, même si des dictatures se perpétuent, elles éprouvent des difficultés à se justifier et à se stabiliser. Les droits des personnes, en particulier des femmes et des enfants,
sont proclamés publiquement, même si leur respect n'est pas assuré, loin s'en faut. Les idéaux universalistes, les institutions juridiques internationales se développent et
s'affirment. On dira que leur portée reste symbolique ; mais on aurait tort d'ignorer l'efficacité réelle, considérable, des symboles, textes de lois ou même simples promesses. Ainsi, même si "
l'histoire n'a pas de sens " , comme l'affirme Karl Popper, elle attend de nous " une justification ". Si l'avenir n'est pas déterminé (Note 7), s'il reste une " aventure inconnue " (Edgar
Morin), il dépend, en tout état de cause, de notre bon vouloir . La démocratie ne peut progresser que si chacun lui apporte son soutien ; mais ceci à condition que
nous nous résignions à l'incertitude de ses fondements : " la démocratie, écrit Raymond Aron, est le seul régime qui avoue, que dis-je, qui proclame , que l'histoire des Etats est et doit être
écrite non en vers, mais en prose " (Note 8).
Notes :
NOTE 1 : Collection Intégrale, Editions du Seuil, p232
NOTE 2 : La raison dans l'histoire , Traduction Papaiannou, U.G.E , 1965, p28
NOTE 3 : Ibid, p96
NOTE 4 : Ibid, p116
NOTE 5 : H. Arendt dénonce avec insistance cette confusion, dans son article " Le concept d'histoire ", in La crise de la culture, Gallimard, 1972, pp 106-107
NOTE 6 : cf Hegel, op. cité, p129: "Le particulier est trop petit en face de l'Universel : les individus sont donc sacrifiés et abandonnés ". Voir à propos des sacrifices au nom du sens de
l'histoire, le commentaire de Karl Popper, dans La société ouverte et ses ennemis, Tome 2, Chapitre 12. Voir également Alain Finkielkraut, La sagesse de l'amour, Folio-Essais,
Gallimard, 1984, pp129-130.
NOTE 7 : " Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres " Tocqueville, cité par H.Arendt, op cité, p 104
NOTE 8 : Préface de Le savant et le politique, 1959, Collection 10-18, p 23)
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