"Ce qu'est la démocratie d'opinion
Disons d'abord en quoi elle se distingue des autres régimes et par quoi elle se caractérise. C'est une démocratie médiatique, c'est une démocratie directe, c'est une démocratie permanente.
Médiatique, ainsi qu'on l'a dit plus haut, parce qu'elle doit son essor à la multiplication des moyens d'expression : presse écrite, parlée, télévisée, Internet. Elle a pour
effet de démoder complètement le modèle du représentant unique, omniscient, omnicompétent, omniprésent, qui est la figure de proue du système représentatif. À son âge d'or, le représentant du
peuple était paré de toutes les vertus ; il était censé représenter l'opi
nion dans se diversité et le peuple dans sa totalité[...]
Directe, parce qu'elle se défie des intermédiaires. Le Parlement - et c'est là sa défaite - est désormais perçu comme un obstacle, non comme un lien. La crise des trois grands «
moyens de gouvernement » mis au point au XIX siècle, le suffrage universel, les partis, le Parlement, est une seule et même crise dont on ne sortira qu'en réintroduisant ces institutions sur une
scène démocratique qui paraît s'être éloignée d'elles.
Pour le moment, la démocratie d'opinion penche résolument vers le régime présidentiel. Ce n'est pas un hasard. Le système présidentiel, c'est le tête-à-tête de l'opinion publique avec le
président au-dessus des corps constitués. Nicolas Sarkozy est en train de pousser le système à ses dernières extrémités : le gouvernement par l'opinion a pour principal moyen d'expression non le
Parlement, comme dans le passé, mais la télévision. C'est un gouvernement par l'émotion, où la rationalité trouve de plus en plus difficilement sa place.
Permanente : c'est là sa caractéristique principale. Le système représentatif est démocratique une fois tous les cinq ans et oligarchique dans l'intervalle. Comme le
soulignait Sieyès dans le texte cité plus haut, une fois qu'il a élu ses représentants, le peuple n'a que le droit de se taire. C'est de cette démocratie intermittente et illusoire qu'il a fini
par se lasser, car il ne s'y retrouve pas. Or, dit Durkheim, « la démocratie est la forme politique par laquelle la société arrive à la plus pure conscience d'elle-même ». [...]
Que nous aimions ou que nous détestions l'opinion publique, nous sommes désormais condamnés à vivre avec elle. Il en va ici de cette opinion comme du suffrage universel, qui n'en est après tout
qu'une modalité : il faut l'éduquer, et pour ce faire savoir lui résister. Que lés élites qui craignent d'être dépossédées de leur rôle central se rassurent : leur tâche est plus importante que
jamais. Mais elle a changé de nature : elles seront de moins en moins les dirigeantes exclusives de cette société, mais elles doivent devenir son institutrice"
Jacques Julliard, La reine du monde
pp 107-108.
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