Comme la plupart des philosophes des Lumières - à l'exception notable de Rousseau - Condorcet postule le perfectionnement continu de l'humanité. Chaque génération hérite des acquis de ses ancêtres. Elle en tire à son tour un profit dont bénéficieront ses descendants. " Il n'est pas aussi chimérique qu'il le paraît au premier coup d'oeil de
croire que la culture peut améliorer des générations elles-mêmes, et que leur
perfectionnement dans les facultés des individus est transmissible à leurs
descendants. [...] Il est donc assez simple de penser que si plusieurs géné-
rations ont reçu une éducation dirigée vers un but constant', si chacun de
ceux qui les forment a cultivé son esprit par l'étude, les générations suivantes
naîtront avec une facilité plus grande à recevoir l'instruction et plus d'ap-
titude à en profiter. Quelque opinion que l'on ait sur la nature de l'âme, ou
dans quelque scepticisme que l'on soit resté, il serait difficile de nier l'exis-
tence d'organes intellectuels intermédiaires nécessaires même pour les pen-
sées qui semblent s'éloigner le plus des choses sensibles. [...] Leur degré de
force ou de flexibilité, quoiqu'il ne soit pas indépendant du reste de la consti-
tution, n'est cependant proportionné ni à la santé, ni à la vigueur, soit du
corps, soit des sens. Ainsi, l'intensité de nos facultés est attachée, au moins
en partie, à la perfection des organes intellectuels, et il est naturel de croire
que cette perfection n'est pas indépendante de l'état où ils se trouvent dans
les personnes qui nous transmettent l'existence. [...]
Si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois,
une loi générale de la nature, l'homme ne doit point se regarder comme
un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s'évanouir après
une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal
pour ceux que le hasard a placés près de lui; il devient une partie active du
grand tout et le coopérateur d'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un
moment sur un point de l'espace, il peut, par ses travaux, embrasser tous
les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa
mémoire a disparu de la terre"
Marie Jean Antoine Carotta, marquis de Condorcet,
Cinq Mémoires sur l'instruction publique (1791), premier mémoire,
Flammarion, colt. «GF», 1994, p. 70-72.
1 Condorcet présuppose ici
que des éducateurs éclairés
guident l'humanité dans son
ensemble dans un même et
bon sens, et cela en
l'absence d'obstacles
rédhibitoires. Une telle
hypothèse paraît quelque
peu hasardeuse.
2 La sensibilité, la mémoire,
l'imagination (par exemple)
sont des aptitudes
intellectuelles
«intermédiaires» (entre le
corps et l'esprit). Condorcet
suppose que, n'étant pas
entièrement déterminées par
le corps, elles sont acquises
(et non innées). Elles
peuvent, dans ce cas, être
sollicitées, développées,
grâce à une éducation
appropriée.
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