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Dimanche 12 novembre 2006
Sartre a d'abord rejeté la psychanalyse. Puis il s'en est rapproché (le texte suivant date de 1972). Mais il a toujours été réservé vis-à-vis de thèses qu'il juge "molles" parce que non "dialectiques". Il reproche en effet à la théorie de l'inconscient  d'escamoter le contradictions inhérentes à la réalité:

"Pour revenir à Freud, je dirai que j'étais incapable de le comprendre parce que j'étais un Français nourri de tradition cartésienne, imbu de  rationalisme, que l'idée d'inconscient choquait profondément. Mais je ne dirai pas seule,rirent cela. Aujourd'hui encore, en effet, je restechoqué par une chose qui était inévitable chezFreud : son recours au langage physiologique etbiologique pour exprimer des idées qui n'étaientpas transmissibles sans cette médiation. Lerésultat, c'est que la façon dont il décrit l'objet analytique souffre d'une sorte de crampe mécaniste. Il réussit par moments à transcender cette difficulté mais, le plus souvent, le langage qu'ilutilise engendre une mythologie de l'inconscientque  je ne peux pas accepter. Je suis entièrement d'accord sur les faits du déguisement et de la répression, en tant que faits. Mais les motsrépression »,  censure », « pulsion » - qui ex priment à un moment une sorte de finalismeet le moment suivant, une sorte de mécanisme, je les rejette.
 Dans  l'oeuvre de beaucoup d'analystes en tout cas des premiers analystes - il y a  toujours cette ambiguïté fondamentale: l'inconscient est d'abord une autre conscience, puis, le moment d'après, autre que la conscience. Et ce  qui est autre que la conscience devient simple mécanisme.
Je reprocherai donc à la théorie psychanalytique d'être une pensée syncrétique et non
 dialectique. La notion de « complexe ». en particulier, le montre clairement : il v a interpénétration sans contradiction. J'admets, bien entendu,qu'il puisse y avoir, dans chaque individu, un
nombre immense de contradictions « larvées qui se manifestent, dans certaines situations, par des interpénétrations plutôt que par des confrontations. Mais cela ne veut pas dire que ces contradictions n'existent pas".
Les résultats de ce syncrétisme (1 on les voit, par exemple, dans l'utilisation que font les psychanalystes du complexe d'Oedipe ils s'arrangent pour y trouver n'importe quoi, aussi bien la fixation à la mère, l'amour de la mère, que la haine de la mère - selon Mélanie Klein. Autrement dit, on peut tout tirer du complexe d'OEpide, puisqu'il n'est pas structuré. Un analyste peut dire une chose, puis, aussitôt après, le contraire, sans se soucier le moins du monde de manquer de logique, puisque, après tout, « les  opposés s'interpénètrent ». Un phénomène peut avoir telle signification, mais son contraire peut signifier la même chose. La théorie psychanalytique est donc une pensée " molle" . Elle
ne s'appuie pas sur une logique dialectique. C'est que cette  cette logique, me diront les psychanalystes, n'existe pas dans la réalité. Je n'en suis  pas si sur je suis convaincu que les complexus existent, mais je ne suis nullement certain qu'ils ne soient pas structurés".
Sartre par Sartre,  Situations, 9 (1972)

 1) Syncrétisme: théorie qui réunit différents élémens empruntés à différentes doctrines. Ici employé de façon péjorative.
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Dimanche 12 novembre 2006

Contrairement à ce que l'on pense parfois la théorie de Freud n'est pas un "déterminisme" qui expliquerait les phénomène spirituels par des mécanismes corporels.  L'approche freudienne est beaucoup plus subtile, mais aussi plus troublante:

"Les faits psychiques ont un sens » écrivait Freud dans un de ses plus anciens ouvrages. Cela voulait dire qu'aucune conduite n'est, dans l'homme, le simple résultat de quelque mécanisme corporel, qu'il n'y a pas, dans le comportement, un centre spirituel et une périphérie d'automatisme, et que tous nos gestes participent à leur manière à cette unique activité d'explicitation et de signification qui est nous-mêmes. Au moins autant qu'à réduire les superstructures à des infrastructures instinctives, Freud s'efforce à montrer qu'il n'y a pas d'« inférieur » ni de « bas » dans la vie humaine. On ne saurait donc être plus loin d'une explication « par le bas ». Au moins autant qu'il explique la conduite par une fatalité héritée de l'enfance, Freud montre dans l'enfance une vie adulte prématurée, et par exemple dans les conduites sphinctériennes de l'enfant un premier choix de ses rapports de générosité ou d'avarice avec autrui. Au moins autant qu'il explique le psychologique par le corps, il montre la signification psychologique du corps, sa logique secrète ou latente. [...] Avec la psychanalyse, l'esprit passe dans le corps comme inversement le corps passe dans l'esprit".
Maurice Merleau-Ponry, Signes, Éd. Gallimard, 1960, p. 290.
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Dimanche 12 novembre 2006

Le texte ci-dessous évoque les débuts de la psychanalyse. Une jeune patiente, surnommée Anna O. ,  invente la méthode de l'analyse, qu'elle nomme la "talking cure"
 "On avait remarqué que dans ses états d'absence, d'altération psychique avec confusion, la malade avait l'habitude de murmurer quelques mots qui semblaient se rapporter à des préoccupations intimes. Le médecin se fit répéter ces paroles et, ayant mis la malade dans une sorte d'hypnose, les lui répéta mot à mot, espérant ainsi déclencher les pensées qui la préoccupaient. La malade tomba dans le piège et se mit à raconter l'histoire dont les mots murmurés pendant ses états d'absence avaient trahi l'existence. C'étaient des fantaisies d'une profonde tristesse, souvent même d'une certaine beauté - nous dirons des rêveries - qui avaient pour thème une jeune fille au chevet de son père malade. Après avoir exprimé un certain nombre de ces fantaisies, elle se trouvait délivrée et ramenée à une vie psychique normale. L'amélioration, qui durait plusieurs heures, disparaissait le jour suivant, pour faire place à une nouvelle absence que supprimait, de la même manière, le récit des fantaisies nouvellement formées. Nul doute que la modification psychique manifestée pendant les absences était une conséquence de l'excitation produite par ces formations fantaisistes d'une vive tonalité affective. La malade elle-même qui, à cette époque de sa maladie, ne parlait et ne comprenait que l'anglais, donna à ce traitement d'un nouveau genre le nom de talking cure (...)".
Sigmund FREUD, Cinq leçons sur la psychanalyse (1908),
trad. Y. Le Lay, Payot, 1973, pp. 10-I l.
7. Anna O., jeune fille souffrant d'hystérie, patiente du Docteur Breuer.

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Dimanche 12 novembre 2006

Après Galilée et Darwin, la psychanalyse inflige à nouveau une cruelle blessure narcissique à l'humanité:

"Dans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves démentis'. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la terre, loin d'être le centre de l'univers, ne forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représen ter la grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science alexandrine' ait déjà annoncé quelque chose de semblable. Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle a réduit à rien les prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s'est accomplie de nos jours, à la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace' et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus acharnée des contemporains. Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie psychique. Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au recueillement, mais c'est à eux que semble échoir la mission d'étendre cette manière de voir avec le plus d'ardeur et de produire à son appui des matériaux empruntés à l'expérience et accessibles à tous. D'où la levée générale de boucliers contre notre science, l'oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d'une opposition qui secoue toutes les entraves d'une logique impartiale".
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse (1916),
Ile partie, chap. 18, trad. S. Jankélévitch, Payot, colt. «Petite Bibliothèque», 1975, p. 266-267.

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