Vendredi 24 novembre 2006
Voici un article de Redeker paru dans
le Monde des livres hier,

sur Manent expliquant Tocqueville (trois grands esprits réunis!) Notez bien cet artice lumineux (sur la
démocratie, sur la souffrance démocratique).
Comment bien aimer la
démocratie ?
"Disciple de Raymond Aron, le philosophe Pierre Manent est l'un des représentants du courant libéral en France. Gallimard vient de rééditer l'ouvrage par lequel ce Toulousain s'est imposé en 1981 sur la scène intellectuelle.
Si l'univers politique dans lequel nous vivons accomplit un régime que Tocqueville observa à sa naissance -
la démocratie -, alors la reprise de ses concepts et analyses se révèle indispensable pour comprendre le présent du monde. Il faut, pour ce faire, traverser ses deux grands ouvrages, De la démocratie en Amérique et L'Ancien régime et la révolution. Manent, dans cette traversée, s'avère le plus subtil des pilotes.
La
démocratie sépare les individus au nom du doublet liberté/égalité. Elle disjoint le corps social en étendant à tout individu la liberté ; elle détruit par là les solidarités, effaçant les influences individuelles. Chacun est désormais son propre centre de gravité, à égalité avec tous les autres. Le rôle de l'art politique atténuer, à travers les institutions, les dégâts de la
démocratie, en reconstituant autrement les liens que la démocratie défait. C'est un travail de Sisyphe. Dans l'aristocratie, ces liens sont donnés, dans la démocratie , ils sont à réinventer à chaque instant.
Du fait de l'égalité, la société se sépare des individus, pour parvenir, à travers l'opinion commune, à les régir depuis l'extérieur. En démocratie, l'opinion est le pouvoir social. La pression de l'opinion étouffe la liberté intellectuelle, si vive sous l'aristocratie.
L' "omnipotencede la majorité » se manifeste par cette tyrannie de l'opinion à laquelle nul n'échappe. Cependant, cet étiolement de la liberté effective de penser, si symptomatique de la démocratie, ne ressemble pas au conformisme classique. Le conformisme s'appuyait sur les liens et les solidarités hérités ; la
tyrannie de l'opinion s'appuie, au contraire, sur l'isolement des hommes. Manent le rappelle, pour l'homme démocratique, « le contenu de l'opinion importe moins que le fait qu'elle soit celle de la majorité ».
Passion du bien-être
Régime inouï, la
démocratie conduit à la question anthropologique : mais qu'est-ce que
l'homme démocratique ? Essentiellement ceci : c'est celui qui voit dans tout homme un semblable. L'homme démocratique, dévoré par la passion du bien-être matériel, est animé par le désir d'acquérir et la crainte de perdre. Tocqueville anticipe
Nietzsche avec le constat suivant : la
démocratie favorise la paresse intellectuelle, autant que, par le biais de l'os - nion, elle paralyse les forces les meilleures de l'humanité. C'est au sein des régimes inégalitaires, en particulier dans l'aristocratie, que certains hommes atteignent au sublime. L'aristocratie favorise les vertus les plus élevées. La
démocratie contient un paradoxe : se voulant l'universalisation de la nature humaine sous la figure de l'égalité, elle met en danger, en rabattant l'ambition humaine sur le bien-être matériel, cette même nature humaine. La démocratie - Tocqueville renvoie à la vanité la nostalgie réactionnaire d'un régime aristocratique qui ne reviendra pas - se trouve devant un défi : comment permettre à certains hommes d'atteindre les sommets de l'humain, alors que sa propension la pousse à nanifier l'homme. L'
homme démocratique, en effet, n'est-il pas le «
dernier homme » nietzschéen ?
La démocratie, régime social, ne peut échapper à ses dangers qu'en étant modérée par la politique, qu'a priori son essence exclut. L'extension immodérée de son principe met en danger l'humain, la créativité. L'axe du livre de Manent nous concerne, définissant l'enjeu de la politique aux siècles démocratiques : comment modérer la démocratie afin de préserver la possibilité de l'humain ? Aimer bien
la démocratie c'est, conclut l'auteur, « l'aimer modérément ».
ROBERT REDEKER
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