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Mardi 28 novembre 2006


B. PASCAL (1623-1662)

 Pascal   ne croit pas que la raison puisse  réprimer ou même gouverner  efficacement les passions. Il discerne  plutôt entre les deux ennemies une lutte sans merci et sans trêve.

"Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions et devenir dieux (1 , les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bête brute (Des Barreaux (2  ). Mais ils ne l'ont pu ni les uns ni les autres, et la raison demeure toujours qui accuse la bassesse et l'injustice des passions et qui trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent. Et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renoncer. [...]
Guerre intestine de l'homme entre la raison et les passions. S'il n'y avait que la raison sans passions. S'il n'y avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l'un qu'ayant guerre avec l'autre. Aussi il est toujours divisé et contraire à lui-même".
Blaise PASCAL, Pensées 410-413 + 411-412 (1657-1662), in Oeuvres complètes, Le Seuil, 1963, pp. 549 et 586.
 Notes:
1) Les stoïciens
2)Des Barreaux est un auteur  épicurien contemporain de Pascal
3) La guerre: c'est la guerre qui agite l'âme humaine.
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Mardi 28 novembre 2006
 C'est dans Libé, un article plein de bon sens de Alain Bénezet (professeur de sciences économiques et sociales)
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Mardi 28 novembre 2006

Dans Libé ce matin , une interview de Marcel Gauchet. "tout se joue sur le terrain de l'imaginaire et du symbole"
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Mardi 28 novembre 2006
"Si (...) les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d'eux rester invariablement attaché, une fois l'espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l'action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n'y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu'on sait à ce qu'on ignore. Il faut un langage dont les signes - qui ne peuvent pas être en nombre infini - soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d'un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l'observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu'il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu'on avait attaché devant lui à un objet. "N'importe quoi peut désigner n'importe quoi", tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d'ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n'est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe-mobile"        BERGSON,  L'évolution créatrice, p 159


Dissertation de Melissa  Darves-Bornoz, réalisée sur table en novembre 2006 Merci à Melissa!
    
  


    
        La différence entre le langage humain et le langage animal est ici le sujet sur lequel Bergson s’exprime. Il s’interroge sur ce qui les rend dissemblables ; le fait que l’organisation entre eux, au sein de leur espèce, soit si différente, est déjà une question majeure depuis bien longtemps puisqu’on peut la faire remonter à Aristote. Or le langage est profondément lié à la relation avec les autres dans le sens où c’est une forme de communication ; et l’on communique avec autrui ‘comme avec soi même !). Donc c’est ici d’un problème de communication dont il est question, et apparemment les hommes penseraient plus que les animaux, et surtout beaucoup plus par métaphores et analogies ou associations d’idées, que les autres êtres vivants animés et conscients, car ils ont le langage le plus sophistiqué, mais en même temps, nous dit Bergson, le plus malléable aussi…
   


        Bergson commence par s’intéresser au langage animal, et en particulier à celui qu’il prend comme exemple : les fourmis. Il met d’abord en doute qu’il s’agisse vraiment d’un langage car il emploie « si » ; mais il suppose cette hypothèse vraie par la suite et ne la remet pas en question. Il parle ensuite des signes qui sont la composition de ce langage : donc il lui admet cette propriété structurelle. Selon lui, les deux critères du langage, à supposer que cela en soit un, sont premièrement la fixité du nombre de signes, puis de ce à quoi ils se rattachent. Car pour lui ils sont définitivement reliés à une idée, que ce soit une action ou une chose du monde matériel qui les entoure. Est sous-entendu aussi que face à l’inconnu, ils détermineront un signe pour le désigner, mais celui-ci comme les autres ne pourra ne pourra pas être adapté si quelque chose de déjà connu change et se transforme. On comprend ce dernier élément dans la phrase suivante : « et chacun …. certaine opération. ».
    Donc les animaux auraient une difficulté d’adaptation de leur langage, et donc de leur pensée qui serait très lente et difficile, pour ne pas dire impossible voire inexistante.
    Ensuite, le texte se penche vers le langage humain : il semble y avoir immédiatement une différence qui s’impose, d’où le « au contraire » ; car on ne peut définir le langage humain de la même façon que l’on vient de faire pour le langage animal…
    On part de la société (humaine), qui, comme je l’ai dit plus haut, détermine une bonne partie du langage puisqu’il s’agit de la communication aux autres, qui ne peut se faire s’il n’y a pas d’autres ! Donc cette société est remarquée comme très libre, dans le sens où les occupations variées qu’on peut y faire peuvent être extrêmement contrastées, du fait qu’il n’y a pas de structure bien précise dans la société humaine (toutefois il faut distinguer les sociétés démocratiques, dont je parlais ici,  des sociétés traditionnelles qui fonctionnent différemment). C’est là la première différence, mais elle ne concerne pas encore le langage ; cependant elle va entraîner la différence entre les langages. La question de l’ignorance est ensuite à nouveau traitée : l’adaptation à l’inconnu, chez l’homme, est au contraire favorisée par la manière dont est construit son langage ; et cela est une conséquence directe de la composition de sa société : « il faut donc » ligne 7 et « il faut » ligne 9 montrent cette relation de cause/conséquence. Et la première conséquence en entraîne elle-même une deuxième : c’est ainsi qu’on arrive à la nécessité, dans le cas de l’homme (du fait de son organisation en société très variée), que le langage, ne pouvant être composé par une infinité de mots (que la mémoire ne pourrait retenir, n’étant pas elle-même infinie) soit alors étirable, c’est-à-dire que les mots remplacent cette finitude par une adaptation presque infinie à de nombreux cas de figures. D’où les mots à plusieurs sens, comme « transparent » qui au sens propre signifie « au travers duquel on peut distinguer ce qui est derrière », mais qui au sens figuré peut s’employer avec un « contrat transparent » , par exemple : celui-ci sera tout sauf ambigu, il sera d’une clarté et d’une distinction extrême. On peut ainsi employer ce terme avec beaucoup d’autres qui n’auraient pas de rapport avec celui de départ : la vision. Or c’est cela qui fait la caractéristique du langage des hommes, c’est le propre de ce langage d’adapter des signes à d’autres qui a priori n’avaient rien à voir, et c’est la méthode la plus utilisée en poésie, dans les métaphores : par exemple un ton mielleux, un visage décharné, une mine déconfite… En effet, tout langage est poétique et donc a des sens multiples, ce qui peut prêter à confusion : Artaud dit « le vrai langage est incompréhensible ».
    Le texte continue à tirer des conséquences de ce qu’il vient de démontrer : du propre de l’homme, on explique l’attitude du petit enfant, à l’âge où il commence à parler. Bergson dit que celui-ci commence immédiatement, et surtout spontanément (car la démarche est trop complexe pour qu’elle lui soit inculquée à cet âge donc c’est « naturellement » qu’il l’adopte) à faire des liens entre les mots, prouvant ainsi son appartenance à l’espèce humaine ! Le mot « profitant » est employé, ce qui signifie qu’il y a bien une adaptation au milieu. Bergson énonce le « principe latent du langage enfantin », c’est-à-dire ce que l’on retrouve chez tous les enfants apprenant à parler, car s’il s’agit de quelque chose de « latent », cela signifie que c’est inhérent à leur apprentissage : mais ne serait-ce pas là quelque chose d’animal, car systématique ? C’est en tous cas naturel. Mais cela explique peut-être la confusion que l’on a fait de cette « tendance », cette étape d’apprentissage, avec la généralisation (de « genre » comme le souligne Bergson ligne 20) qui est également présente chez les animaux, voire très présente car les animaux ont moins de signes que nous n’avons de mots, et leurs signes ont donc un sens plus large en règle générale (ou alors de grandes parties de notre vocabulaire ne sont pas recouvertes par le leur). On retrouve ici l’idée de la non-infinité du nombre de mots, qu’il faut pallier, que ce soit dans un langage ou dans l’autre. Par conséquent, cela n’est le propre ni de l’un ni de l’autre ; et encore une fois, ce qui est celui du langage humain est la « mobilité » et l’interchangeabilité des termes (Bergson le récapitule ici une deuxième fois ligne 21).
    Bergson termine sa thèse dans la dernière phrase, de conclusion : « Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile. ». On voit bien l’antagonisme des deux mots qu’il utilise pour opposer ces deux langages : « adhérent » est fixe, tandis que « mobile » implique des changements, voire des révolutions dans l’emploi des mots, alors que l’on peut renvoyer au texte de Schopenhauer sur la « sagesse » tranquille et calme que l’on peut observer dans les yeux des animaux. Pas de changement pour eux, car pas de besoin de cela pour être, au contraire de l’homme qui est en perpétuel questionnement, et interroge donc les autres…
On peut aussi s’intéresser aux termes employés à la place de « langage animal » ou « humain » : le premier est désigné par son côté instinctif, mais le second par son intelligence, comme si Bergson supposait que seuls les hommes pouvaient en être bien pourvu, bien entendu…
    La thèse de Bergson était donc la suivante : les hommes sont caractérisés dans leur langage par la mobilité de leurs signes tandis que les animaux le sont par la fixité de leurs signes.



        Après avoir analysé très exactement ce que Bergson a voulu nous dire dans ce texte, nous allons faire la critique, dans le véritable sens du terme, des idées qu’il a proposées et soutenues ici.
    Dès la première phrase, on peut émettre une objection à l’idée d’obligation, de nécessité que le nombre de signes reste déterminé à partir du moment où l'espèce est « constituée » ; mais quand cela se finit-il ? L'espèce n'est-elle pas en perpétuelle constitution ? Car les mutations qui entraînent de profonds changements ne se font pas par période, elles apparaissent très régulièrement ; et l'environnement aussi change de façon progressive.
    Ensuite, la thèse concernant les animaux est que leur langage est fixe ; mais si les choses changent, évoluent (par exemple une averse ou des travaux bouleversent leur chemin habituel vers les champs, pour les fourmis), alors le langage n'évoluera-t-il pas aussi (s'ils doivent à présent contourner un trou par la gauche, au lieu de contourner une colline par la droite, ne faudra-t-il pas inventer le mot « gauche » pour ne pas que tous tombent dans le trou?) ? D'autre part, concernant le langage humain lié à la structure toute aussi mouvante de la société dans laquelle nous vivons, Bergson affirme que l'homme n'est « pas prédestiné par sa structure » à avoir un rôle particulier. Il est vrai que ce n'est pas comme chez les fourmis où il n'existe que trois fonctions : ouvrière, soldat, ou pondeuse (reine) ; et pourtant, quelquefois, dans des pays comme l'Afghanistan, des femmes n'ont pour seule mission que d'assurer la descendance de la famille, et l'ordre et la propreté dans la maison, de laquelle elle ne sort que très rarement. Son rôle est ici tout désigné depuis la naissance malheureusement.
    Par ailleurs, une partie de sonn raisonnement sur ce langage humain, repose sur le fait que les mots ne sont pas  et ne seront jamais assez nombreux et précis pour désigner tout ce que l'on peut désigne, c'est pour cela que notre langage s'est adapté en adoptant la mobilité des termes. Mais y-a-t-il tellement de choses à désigner ? Ne pourrons-nous pas assez développer notre mémoire qui se développe d'autant plus, rappelons-le, qu'elle est sollicitée ? L'infini est toujours trop, même pour un nombre dont on a l'impression qu'il dépasse l'entendement.
    Enfin, on peut relativiser la si grande distance que met Bergson entre nous et les animaux car on sait à présent que les animaux « supérieurs » comme les gorilles constituent presque une « marche d'escalier » entre nous et les autres animaux, tels les fourmis ou les abeilles par exemple. On a la preuve de leur intelligence, insoupçonnée pendant longtemps,  grâce à Koko, un gorille à qui l'on a appris le langage des sourds-muets (ou langage des signes) : elle a un jour déclaré que son gâteau, qui était rassi et donc très dur, était une « pierre-gâteau » ! Donc la capacité de métaphore ne nous est plus totalement réservée...
    Et puis l'on peut également soulevé le paradoxe que la thèse formulée peut nous évoquer : les animaux n'auraient que peu de mots car ils agissent toujours dans les mêmes domaines, sans en sortir, alors que les hommes peuvent évoluer et vont donc avoir besoin de s'adapter et d'adapter leur langage ; mais l'homme est le premier animal qui va arrêter d'évoluer (n'est-ce-pas déjà fait grâce aux progrès de la médecine qui résoud chaque mutation ?) alors que tout le reste des animaux continuent...
     
    Dans un deuxième temps, nous allons voir ce que ce texte apporte comme enrichissement à la philosophie, ou tout simplement à ma propre réflexion.
    En fait, l'intérêt du texte est de nous faire prendre conscience tout de même, de la différence de langage entre nous et les autres animaux, ce qui est plutôt important étant donné que la pensée se confond avec le langage, donc ce texte confirme bien qu'il y a un grand pas à franchir entre les animaux qui, comme les fourmis, utilisent des signes fixes pour les mêmes choses, et nous. Il confirme alors notre singularité, notre originalité par rapport aux autres mais la thèse de Bergson elle-même est originale.



    Pour conclure, nous pouvons dire que la thèse de Bergson sur la différence entre langage animal et langage humain, qui dit que le premier est composé de signes fixés aux choses ou aux actions de manière irréversibles et inaltérable, tandis que le second est à l'inverse très mobile, cette thèse peut être nuancée comme toutes les thèses, mais elle possède un intérêt profond qui est celui de nous rassurer sur notre supériorité intellectuelle par rapport aux animaux., car elle passe par le langage. Or le dernier qui avait réussi à prouver notre langage comme justement la preuve de cette supériorité était Descartes, or il avait utilisé un argument qui ne peut plus convaincre tout le monde aujourd'hui, le nombre d'athées étant bien plus important qu'à son époque : l'âme de l'homme faisait sa pensée, et sa pensée engendrait le langage...
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Mardi 28 novembre 2006
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La passion aveugle les amants
LUCRÈCE (97-55 AVANT J. C.)

Poète latin et disciple d'Épicure, Lucrèce met en garde ses lecteurs contre la passion, qu'il décrit comme un facteur d'illusion.  


"La passion aveugle les amants et leur montre des perfections qui n'existent pas. Souvent nous voyons des femmes laides ou vicieuses captiver les hommages et les coeurs. Ils se raillent les uns les autres, ils conseillent à leurs amis d'apaiser Vénus, qui les a affligés d'une passion avilissante; ils ne voient pas qu'ils sont eux-mêmes victimes d'un choix souvent plus honteux. Leur maîtresse est-elle (...) sale et dégoûtante, elle dédaigne la parure ; louche, c'est la rivale de Pallas ; maigre et décharnée, c'est la biche du Ménale; d'une taille trop petite, c'est l'une des Grâces, l'élégance en personne; d'une grandeur démesurée, elle est majestueuse, pleine de dignité ; elle bégaye et articule mal, c'est un aimable embarras ; elle est taciturne, c'est la réserve de la pudeur ; emportée, jalouse, babillarde, c'est un feu toujours en mouvement; desséchée à force de maigreur, c'est un tempérament délicat ; exténuée par la toux, c'est une beauté languissante ; d'un embonpoint monstrueux, c'est Cérès, l'auguste amante de Bacchus; enfin un nez camus paraît le siège de la volupté, et des lèvres épaisses semblent appeler le baiser. Je ne finirais pas si je voulais rapporter toutes les illusions de ce genre".
LUCRÈCE, De Natura Rerum ( I er siècle avant J. C.), Livre IV, trad.

Lagrange-Blanchet, in Épicure et les épicuriens, textes choisis par Jean Brun, PUE 1961, pp. 158-159.
(Image de Picasso)
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Mardi 28 novembre 2006


 Pour Georges Bataille  la passion amoureuse  exprime en profondeur une révolte   contre la séparation  (ontologiue, métaphysique)  qui dissocie les êtres.   Nous voudrions ne plus être qu'UN . Mais comment cela serait-il possible?


"À la base, la passion des amants prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou elle en est l'introduction. Mais pour celui qui l'éprouve, la passion peut avoir un sens plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu'en dépit des promesses de félicité qui l'accompagnent, elle introduit d'abord le trouble et le dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur dont il s'agit, avant d'être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu'il est comparable à son contraire, -à la souffrance. Son essence est la substitution d'une continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette continuité est surtout sensible dans l'angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l'impuissance et le tremblement. Un bonheur calme où l'emporte un sentiment de sécurité n'a de sens que l'apaisement de la longue souffrance qui l'a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d'une contemplation éperdue de la continuité intime qui les unit.
Les chances de souffrir sont d'autant plus grandes que seule la souffrance révèle l'entière signification de l'être aimé. La possession de l'être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est engagée dans sa recherche. Si l'amant ne peut posséder l'être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en d'autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d'une continuité possible aperçue dans l'être aimé. Il semble à l'amant que seul l'être aimé - cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la possibilité d'union sensuelle celle de l'union des coeurs, - il semble à l'amant que seul l'être aimé peut en ce monde réaliser ce qu'interdisent nos limites, la pleine confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu'elle est, au fond, la recherche d'un impossible et, superficiellement, toujours celle d'un accord dépendant de conditions aléatoires. Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue. Nous souffrons de notre isolement dans l'individualité discontinue. La passion nous répète sans cesse : si tu possédais l'être aimé, ce coeur que la solitude étrangle formerait un seul coeur avec celui de l'être aimé. Du moins en partie, cette promesse est illusoire. Mais dans la passion, l'image de cette fusion prend corps, parfois de différente façon pour chacun des amants, avec une folle intensité. Au-delà de son image, de son projet, la fusion précaire réservant la survie de l'égoïsme individuel peut d'ailleurs entrer dans la réalité. Il n'importe : de cette fusion précaire en même temps profonde, le plus souvent la souffrance - la menace d'une séparation - doit maintenir la pleine conscience".
Georges BATAILLE, L'érotisme (1957), 10-18, U.G.E., 1965, pp. 24-25.
« Ce coeur  que la solitude étrangle»
G. BATAILLE (1897-1962)

Image de Gustav Klim  Fishes
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Mardi 28 novembre 2006
Ce site a reçu depuis sa création,  le 30 août 2006 ,   5500 visiteurs.
 Merci à tous..
 Alors on continue?
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Mardi 28 novembre 2006
La pitié est un sentiment naturel, puisque même les animaux en font preuve -  jusqu'à un certain point.  Et pourtant, chez l'homme, elle doit être éduquée et  renforcée par la réflexion, par  l'intelligence.  Notre sensibilité  en effet a besoin du concours des autres pour s'affirmer et s'élargir. Dans le cas contraire, elle s'étiole et nous devenons des brutes!  (Emile est l'élève imaginaire de Rousseau)

"Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c'est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d'agiter ses entrailles; l'aspect du sang qui
-coule lui fera détourner les yeux; les convulsions d'un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu'il sache d'où lui viennent ces nouveaux mouvements. S'il était resté stupide et barbare, il ne les aurait pas; s'il était plus instruit, il en connaîtrait la source : il a déjà trop comparé d'idées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir ce qu'il sent.
Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif qui touche le coeur humain selon l'ordre de la nature. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l'enfant sache qu'il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu'il a déjà souffert, qui sentent les douleurs qu'il a senties, et d'autres dont il doit avoir l'idée comme pouvant les sentir aussi. En effet, comment nous laissons-nous émouvoir à la pitié, si ce n'est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l'animal souffrant, en quittant pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien? Nous ne souffrons qu'autant que nous jugeons qu'il souffre; ce n'est pas dans nous, c'est dans lui que nous souffrons. Ainsi, nul ne devient sensible que quand son imagination s'anime et commence à le transporter hors de lui".
Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante, pour la guider et la suivre dans sa pente naturelle, qu'avons-nous donc à faire, si ce n'est d'offrir au jeune homme des objets sur lesquels puisse agir la force expansive de son coeur, qui le dilatent, qui l'étendent sur les autres êtres, qui le fassent partout retrouver hors de lui ; d'écarter avec soin ceux qui le resserrent, le concentrent, et tendent le ressort du moi humain ; c'est-à-dire, en d'autres termes, d'exciter en lui la bonté, l'humanité, la commisération, la bienfaisance, toutes les passions attirantes et douces qui plaisent naturellement aux hommes, et d'empêcher de naître l'envie, la convoitise, la haine, toutes les passions repoussantes et cruelles, qui rendent, pour ainsi dire, la sensibilité non seulement nulle, mais négative, et font le tourment de celui qui les éprouve? "

Jean-Jacques ROUSSEAU, Émile ou De l'éducation,

(1762), Livre quatrième,

Garnier-Flammarion, 1966, pp.. 288-289.

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Mardi 28 novembre 2006
Je vais mettre en ligne des textes sur ce thème, après les textes sur la solitude, l'hostilité, l'agressivité des individus entre eux.
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