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Dimanche 5 novembre 2006

                 

 

Langage : (etym : lingua : organe de la parole, langue comme parole et langage) 1) Sens ordinaire : tout système de signes permettant la communication ; en un sens plus strict : faculté de parler  propre à  l'homme  lui permettant de communiquer et d'exprimer des pensées  2) Linguistique : faculté de constituer une langue c'est-à-dire un système de signes discontinus correspondant à des idées distinctes, dont  le langage parlé est une possibilité parmi d'autres. Le langage humain comporte une double articulation (division en unités à deux degrés) ce qui le distinguede tout autre mode de communication  3) Philosophie  et anthropologie : le langage humain est un des « propres » de l'homme les plus caractéristiques.  En tant que fonction, l'aptitude au langage est universelle. Mais les langues, produits  contingents du langage, témoignent toutes de manière diversifiée  des aptitudes culturelles et des capacités intellectuelles communes à tous les êtres humains. Les langues sont ses systèmes institués   de signes ou de symboles, verbaux ou écrits,  procédant de conventions et utilisés intentionnellement par des sujets souhaitant exprimer  des désirs et des pensées  singulières. Le langage humain est fondamentalement un dialogue, il inclut la relation potentielle avec un interlocuteur- et un métalangage, c'est-à-dire un langage à propos non pas du réel mais  de l'univers symbolique que le langage instaure. Le langage est donc une institution universelle qui témoigne de l'intelligence et de la sociabilité propre au genre humain. Il ne se réduit en aucun cas à un système de communication et il est toujours  fluctuant et créatif, contrairement aux systèmes de signaux des animaux.

Signes :  (etym : latin signum, « marque », « signe », « empreinte » )    1) Sens ordinaire :  tout élément matériel, vocal, graphique etc? permettant d'évoquer ou de deviner une autre chose à laquelle il renvoie ou qu'il représente 2) Linguistique : il convient de distinguer les signes  naturels ( la fumée,  le cri animal) les signes intentionnels manifestant une volonté de communiquer (mimique, geste, langage) et les signes conventionnels propres à la communication humaine.   Parmi ceux-ci le signe linguistique présente la particularité d'être discret (les signes se détachent les uns des autres) et mobiles (ils changent de sens selon les contextes, comme en témoigne l'usage métaphorique des mots et des symboles). Les symboles sont des signes qui présentent une certaine analogie avec ce qu'ils représentent (exemple : les symboles du guide Michelin) .

 Communication : (etym : communicatio, action de faire part, de communicare, mettre en commun, communiquer) 1) Sens  ordinaire : tout forme d'échanges de signes  et  tout dispositif permettant de faire circuler des mobiles ou des particules (les autoroutes, les fils électriques constituent des  réseaux de communication) ou tout autre réalité  transférable. En un sens plus restreint : processus par lequel une information est transmise d'un émetteur à un récepteur 2) Linguistique :  la  communication implique un code indépendant de ceux qui l'utilisent et qui leur préexiste.  Dans le cas des animaux, ce code possédé instinctivement est un système de signaux.  Dans le cas de l'homme, la langue est un système conventionnel qui peut prendre une forme  intersubjective (communication directe), médiatisée (transmise par des dispositifs  artificiels) ou institutionnalisée (langues et pratiques symboliques  grammaticalement ou politiquement « correctes »).  Les signaux des animaux sont fixes,  étroitement fonctionnels  et univoques contrairement aux signes linguistiques, qui sont  mobiles et ambigus.  Un système de communication constitué d'un nombre limité de signaux  comme ceux qu'utilisent tous les animaux  n'est donc absolument pas un langage.

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Dimanche 5 novembre 2006
La rhétorique, c'est-à-dire l'art de bien parler, constitue aussi le plus redoutable des pouvoirs: celui de manipuler les esprits trop crédules:

SOCRATE. - À toi, maintenant, Gorgias. La rhétorique se trouve exercer son action et son autorité entièrement par le discours, n'est-ce pas?
GORGIAS. - Oui.
SOCRATE. - Dis-moi alors à propos de quoi. Quelle est parmi les choses existantes celle sur laquelle portent les discours dont se sert la rhétorique?
GORGIAS. - Les plus grandes et les meilleures des choses humaines, Socrate.
SOCRATE. - Mais Gorgias, ce que tu dis est ambigu et n'est en rien clair jusqu'ici. Je pense que tu as entendu chanter dans les banquets ce scolie' dans lequel le chanteur passe en revue les biens: le premier consiste à être en bonne santé, le second à être beau, le troisième, selon la formule du scolie, à s'enrichir sans malhonnêteté.GORGIAS. - Je connais la chanson. Mais que cherches-tu à me dire? SOCRATE. - Ceci, que les artisans de ces biens dont l'auteur du sco
5 lie fait l'éloge - le médecin, le pédotribe4, le financier - t'interpelleraient
aussitôt
Le médecin, le premier, dirait: « Socrate, Gorgias t'abuse. Ce n'est pas son art qui s'occupe du plus grand bien des gens, mais le mien. »
Et si moi-même alors je lui disais : «Mais toi, qui es-tu pour dire cela?»,
3 il répondrait, je suppose, qu'il est médecin. «Que veux-tu dire? C'est ton art qui oeuvre au plus grand bien ? »
« Comment ne serait-ce pas la santé, Socrate? me répondrait-il sans doute. Est-il un bien plus important pour les hommes que la santé?»
Là-dessus, le pédotribe à son tour dirait: «Je serais étonné moi aussi, Socrate, que Gorgias puisse te démontrer que son art produit un bien plus grand que celui que je peux démontrer dans le mien. »
Je me tournerais cette fois vers lui: «Qui es-tu donc, toi, et que fais
tu ? »
«Je suis pédotribe, dirait-il, et mon métier est de façonner des hommes ~ beaux et forts de corps. »
Après le pédotribe, le financier dirait, plein de mépris, j'imagine, à l'égard de tous les autres : ,Regarde, Socrate, si le bien qu'on peut trouver auprès de Gorgias ou de n'importe qui d'autre te paraît plus important que la richesse. »
Je m'adresserais alors à lui: « Quoi? Ce sont des richesses que tu produis? » Il acquiescerait.
« Qu'es-tu ? »
« Financier. »
«Alors? Tu juges que la richesse est pour les hommes le plus grand  bien?» lui dirions-nous.
«Comment ne le serait-ce pas?» reprendrait-il.
« Mais Gorgias, là, proteste en disant que son art est la cause d'un plus
grand bien que le tien », lui répondrions-nous.
Il est évident qu'après cela il dirait: «Et quel est ce bien? Que Gorgias
réponde. »
Eh bien, Gorgias, imagine que nous te demandions, eux et moi, de nous dire enfin ce que tu affirmes être pour les hommes le plus grand bien et que tu prétends pouvoir produire.
GORGIAS. - Cela même, Socrate, qui est réellement le plus grand bien:  ce qui procure aux hommes à la fois la liberté et le pouvoir de dominer les autres dans leurs cités respectives.
SOCRATE. - Que veux-tu dire par là?
GORGIAS. - Je veux dire: être capable par des discours de persuader les juges au Tribunal', les conseillers au Conseil, le peuple assemblé à l'Assemblée' et dans toute autre réunion qui soit une réunion de citoyens. En vérité, grâce à ce pouvoir tu feras de ton médecin ou de ton pédotribe un esclave; quant au financier, il laissera apparaître que c'est un autre qu'il enrichit et non lui-même, mais toi qui sais parler et persuader la foule.
Platon, Gorgias (vers 390 av. J.-C.), 451 d-452 e, trad. B. Piettre, Hatier, colt. «Les classiques de la philosophie», 2000, p. 16-19.
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Dimanche 5 novembre 2006
Dialoguer, c'est assumer le risque d'être réfuté :


GORGIAS. - [...] [On] doit faire un juste usage de la rhétorique aussi, comme on doit faire un juste usage des arts de combat. Si, à mon avis, quelqu'un est devenu rhéteur et qu'il se serve de son talent et de son art pour agir injustement, ce n'est pas celui qui les lui a enseignés qu'il faut honnir
s et chasser de la cité. Son maître lui a transmis son enseignement pour qu'il en fasse un juste usage, alors qu'il en fait, lui, un usage opposé. C'est donc celui qui ne s'en sert pas comme il faut qu'il est juste de haïr, de chasser et de mettre à mort, mais non celui qui l'a instruit.
SOCRATE. -je pense, Gorgias, que tu as l'expérience de nombreuses discussions et que tu y as remarqué ceci : ce n'est pas sans mal que les interlocuteurs définissent les uns pour les autres les sujets sur lesquels ils engagent une discussion, et parviennent à quitter un entretien en ayant appris quelque chose et en s'étant instruits eux-mêmes; si, au contraire, ils sont en désaccord
sur une chose et que l'un refuse d'admettre que l'autre ait raison ou se soit
 exprimé clairement, alors ils se fâchent et soupçonnent l'autre de malveillance, plus enclins qu'ils sont à avoir le dessus qu'à examiner ce qui fait l'objet de la discussion. Il y en a même qui finissent par se séparer de la façon la plus moche, en se faisant insulter, après y avoir dit et entendu sur leur propre compte de telles horreurs que même les gens présents à la discussion s'en veulent lent d'avoir jugé bon d'être les auditeurs de tels individus.
Pourquoi je te dis cela? Parce que tu me parais dire à présent des choses qui ne sont plus tout à fait en accord et en harmonie avec ce que tu disais sur la rhétorique en commençant. J'hésite dans ces conditions à te réfuter, de peur que tu aies dans l'idée que je cherche à avoir le dessus dans la discussion, sans viser la question pour la rendre plus claire, mais en te visant toi. Moi, en tout cas, si tu es de ces gens qui sont comme moi, c'est avec plaisir que je t'interrogerai; sinon, je devrais renoncer. Quelle sorte d'homme je suis? De ceux qui ont plaisir à être réfutés, si je dis quelque chose qui n'est pas vrai, mais qui ont plaisir à réfuter si un autre dit une chose qui n'est pas vraie, et qui n'ont pas moins de plaisir à être réfutés qu'à réfuter; je pense même qu'il vaut mieux être réfuté dans la mesure où il vaut mieux être délivré du plus grand des maux que d'en délivrer autrui. Je pense en effet qu'il n'y a rien de si mauvais pour un homme que d'avoir une opinion fausse sur les sujets dont nous nous trouvons parler en ce moment. Si tu prétends toi aussi avoir cette tournure d'esprit, poursuivons la discussion; mais si tu crois qu'il faut l'abandonner, tenons-nous-en là et mettons fin à la discussion.
Platon, Gorgias (vers 390 av. J.-C.), 457 c-458 b, trad. B. Piettre, Hatier, coll. «Les classiques de la philosophie», 2000, p. 28-30.
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Dimanche 5 novembre 2006
Ce dont on ne dialogue  pas n'est pas encore pleinement humain selon Hannah Arendt:

"Nous avons coutume aujourd'hui de ne voir dans l'amitié qu'un phénomène de l'intimité, où les amis s'ouvrent leur âme sans tenir compte du monde et de ses exigences. Rousseau, et non Lessing, est le meilleur représentant de cette conception conforme à l'aliénation de l'individu moderne qui ne peut se révéler vraiment qu'à l'écart de toute vie publique, dans l'intimité et le face-à-face. Ainsi nous est-il difficile de comprendre l'importance politique de l'amitié. Lorsque, par exemple, nous lisons chez Aristote que la philia, l'amitié entre citoyens, est l'une des conditions fondamentales du bien-être commun, nous avons tendance à croire qu'il parle seulement de l'absence de factions et de guerre civile au sein de la cité. Mais pour les Grecs, l'essence de l'amitié consistait dans le discours. Ils soutenaient que seul un «parler-ensemble » constant unissait les citoyens en une polis. Avec le dialogue se manifeste l'importance politique de l'amitié, et de son humanité propre. Le dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d'elles-mêmes), si imprégné qu'il puisse être du plaisir pris à la présence de l'ami, se soucie du monde commun, qui reste «inhumain» en un sens très littéral, tant que des hommes n'en débattent pas constamment. Car le monde n'est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu'il est devenu objet de dialogue. Quelque intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu'elles puissent nous émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu'au moment où nous pouvons en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le monde, mais ce n'est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous en en parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains".
Hannah Arendt, Vies politiques (1974), trad. B. Cassin et P. Lévy, Gallimard, coll. «Tel», 1986, p. 34-35.
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Dimanche 5 novembre 2006
Certains propos constituent par eux-mêmes des actes. Ce sont les énoncés dits "performatifs"

"En disant Je te promets de venir, je fais l'acte qui est mentionné dans l'énoncé, je promets. Il en va de même pour je t'ordonne, je te permets, etc. Un critère commode permet de détecter ces énoncés, c'est leur comportement particulier lorsqu'ils sont traduits du style direct dans le style indirect. La phrase Il m'a dit «Je te promets un livre» peut se rendre, au style indirect comme Il m'a promis un livre, alors que Il m'a dit «Je t'apporte un livre » ne saurait avoir pour équivalent Il m'a apporté un livre. Quand nous disons que l'énonciation du performatifs accomplit l'action décrite dans l'énoncé, il faut entendre par là que l'accomplissement de cette action est la fonction
i même de l'énonciation et non pas seulement une de ses conséquences indirectes. Ainsi l'énoncé je te parle n'est pas un performatif, bien que son énonciation implique que l'on parle. Si en effet l'énonciation de je te parle ne peut se faire sans parole, l'emploi de cette formule n'est pas destiné essentiellement à constituer une parole, mais à appeler l'attention d'un audi
 teur distrait ou récalcitrant. Le critère du discours indirect corrobore d'ailleurs les résultats de l'analyse intuitive: Il m'a parlé ne peut pas être en général considéré comme une traduction de Il m'a dit «Je te parle».
La découverte des performatifs [...] fournit l'exemple de conventions sociales qui déterminent la valeur - non plus seulement d'énoncés - mais
o d'actes d'énonciation. Car c'est bien une convention qui fait que l'emploi d'une certaine formule a pour effet de lier celui qui l'a prononcée, de créer pour lui une obligation. Et cet effet, c'est le point important, n'est pas une simple conséquence externe de l'acte d'énonciation, conséquence dont on pourrait faire abstraction, et conserver néanmoins la possibilité de décrire et de caractériser l'acte. La création d'une obligation a, avec l'acte de dire je promets, un rapport infiniment plus étroit que celui qui lie par exemple une sanction et un acte considéré socialement comme criminel. Car un vol et un meurtre peuvent encore être décrits sans qu'on fasse allusion à la condamnation dont ils sont l'objet; mais l'acte linguistique de promettre ne serait plus rien - juste un simulacre ou une plaisanterie - s'il n'engageait pas celui qui l'accomplit. Il cesse d'être lui-même dès qu'il n'inaugure plus une obligation. C'est la raison pour laquelle nous avons employé le mot valeur (nous aurions d'ailleurs pu dire sens ou signification, si nous ne préférions, provisoirement, réserver ces mots pour parler des énoncés) : la convention sociale qui attache l'obligation à l'acte de promettre est inséparable de la valeur même de cet acte".
Oswald Ducrot, «De Saussure à la philosophie du langage»,

dans R. Searle, Les Actes de langage, Préface de l'édition française,

Hermann, 1972, p. 11-12.
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Dimanche 5 novembre 2006

Notre vision du monde change selon la langue que nous parlons:
"Il est vraisemblable que l'intérêt porté à certaines questions ou à certains objets engendre un vocabulaire permettant de traiter de ces questions ou objets de façon adéquate; mais il est également vraisemblable qu'un individu né dans un milieu d'une culture spécifique pensera dans des termes en usage dans sa société, et que, par conséquent, la nature de sa pensée en sera affectée. [...]
On dit que la langue arabe contient environ six mille mots se reportant plus ou moins directement au chameau, y compris les mots dérivés de chameau et les attributs qui lui sont associés - catégories de chameaux selon leurs fonctions, les noms de différentes races, états de grossesse, etc. Il est à peine nécessaire de rappeler que ceci reflète l'importance exceptionnelle du chameau dans la civilisation arabe. De même [...] il y aune grande variété de mots utilisés par les Esquimaux pour établir une différenciation entre les aspects multiples de la neige, ce qui pour nous constitue un phénomène unique. Exemple analogue, les Tchouktchees de la Sibérie du Nord-Est ont un grand choix de mots pour désigner le renne.
Cela veut-il dire que nous voyons le monde (dans ce cas les chameaux ou la neige) autrement que ceux qui parlent arabe ou esquimau? Il faut répondre négativement à cette question, si nous la comprenons comme se rapportant à la capacité de voir. Nous, qui parlons toujours français ou anglais, pouvons apprendre à distinguer des variétés de neige ou des catégories de chameaux, si nous savons ce qu'il faut chercher comme critères de différenciation. Il paraît très probable, cependant, que nous pourrons plus facilement faire de telles distinctions si notre vocabulaire contient des termes spécifiques pour les nommer".
Otto Klineberg', «Langage, pensée, culture», Bulletin de Psychologie, janvier 1966, pp. 656-657.
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Dimanche 5 novembre 2006


 C'est le langage qui nous permet d' accéder à l'abstraction. Mais comment accède-t-on au langage?


"Chaque objet reçut d'abord un nom particulier, sans égard aux genres, et aux espèces, que ces premiers instituteurs n'étaient pas en état de distinguer; et tous les individus se présentèrent isolés à leur esprit, comme ils le sont dans le tableau de la nature.
[...] les idées générales ne peuvent s'introduire dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les saisit que par des propositions. C'est une des raisons pour quoi les animaux ne sauraient se forme: de telles idées, ni jamais acquérir la perfectibilité qui en dépend. Quand un singe va sans hésiter d'une noix à l'autre, pense-t-on qu'il ait l'idée générale de cette sorte de fruit, et qu'il compare son archétype à ces deux individus? Non sans doute; mais la vue de l'une de ces noix rappelle à sa mémoire les sensations qu'il a reçues de l'autre, et ses yeux, modifiés d'une certaine manière, annoncent à son goût la modification qu'il va recevoir. Toute idée générale est purement intellectuelle; pour peu que l'imagination s'en mêle, l'idée devient aussitôt particulière. Essayez de vous tracer l'image d'un arbre en général, jamais vous n'en viendrez à bout, malgré vous il faudra le voir petit ou
grand, rare ou touffu, clair ou foncé, et s'il dépendait de vous de n'y voir que ce qui se trouve en tout arbre, cette image ne ressemblerait plus à un arbre. Les êtres purement abstraits se voient de même, ou ne se conçoivent que par le discours. La définition seule du triangle vous en donne la véritable idée: sitôt que vous en figurez un dans votre esprit, c'est un tel triangle et non pas un autre, et vous ne pouvez éviter d'en rendre les lignes sensibles ou le plan coloré. Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales; car sitôt que l'imagination s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. Si donc les premiers inventeurs n'ont pu donner des noms qu'aux idées qu'ils avaient déjà, il s'ensuit que les premiers substantifs n'ont pu jamais être que des noms propres".
Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754), Hatier, coll. «Les classiques de la philosophie», 1999, p. 43-44.
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