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Lundi 11 décembre 2006
Veux-tu cela? Au point de le vouloir encore et encore? Et pour toute l'éternité?
Qui aime assez la vie pour répondre : oui,  sans hésitation?

"Le poids le plus lourd. - Et si, un jour ou une nuit, un démon venait se glisser dans ta suprême solitude et te disait: « Cette existence, telle que tu la mènes, et l'as menée jusqu'ici, il te faudra la recommencer et la recommencer sans cesse; sans rien de nouveau; tout au contraire! La moindre douleur, le moindre plaisir, la moindre pensée, le moindre soupir, tout de ta vie reviendra encore, tout ce qu'il y a en elle d'indiciblement grand et d'indiciblement petit, tout reviendra, et reviendra dans le même ordre, suivant la même impitoyable succession,... cette araignée reviendra aussi, ce clair de lune entre les arbres, et cet instant, et moi aussi! L'éternel sablier de la vie sera retourné sans répit, et toi avec, poussière infime des poussières! »... Ne te jetterais-tu pas à terre, grinçant des dents et maudissant ce démon? À moins que tu n'aies déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais: «Tu es un dieu; je n'ai jamais ouï nulle parole aussi divine!
Si cette pensée prenait barre sur toi, elle te transformerait peut-être, et peut-être t'anéantirait; tu te demanderais à propos de tout: « Veux-tu cela? le reveux-tu ? une fois? toujours? à l'infini?» et cette question pèserait sur toi d'un poids décisif et terrible! Ou alors, ah! comme il faudrait que tu t'aimes toi-même et que tu aimes la vie pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation !"
Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir (1881-1887), g 341, trad. A. Vialatte, Éd. Gallimard, colt Idées, 1968, pp. 281-282.
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Lundi 11 décembre 2006

                              Il faut vivre comme si le présent n'étati autre que l'éternité:

"Dusses-tu vivre trois fois mille ans, et même autant de fois dix mille, souviens-toi toujours que personne ne perd d'autre existence que celle qu'il vit et qu'on ne vit que celle qu'on perd. Ainsi la plus longue et la plus courte reviennent au même. Le présent est égal pour tous et ce qu'on perd est donc égal (aussi), et ce qu'on perd apparaît de la sorte infinitésimal. On ne saurait perdre, en effet, le passé ni l'avenir, car ce que nous n'avons pas, comment pourrait-on nous le ravir?
Souviens-toi donc toujours de ces deux choses : d'abord, que tout, de toute éternité, est d'aspect identique et repasse par les mêmes cycles, et qu'il n'importe pas qu'on assiste au même spectacle pendant cent ou deux cents ans ou toute l'éternité; ensuite que l'homme le plus chargé d'années et celui qui mourra le plus tôt font la même perte, car c'est du moment présent seul qu'on doit être privé, puisque c'est le seul qu'on possède, et qu'on ne peut perdre ce qu'on n'a pas".
Marc Aurèle, Pensées, livre II, chap. 14, trad. A. 1. Trannoy, Éd. Les Belles Lettres, 1975, p 15.
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Lundi 11 décembre 2006
                            Un voyageur peut toujours revenir sur ses pas. Mais sur l'axe du temps, il n'y a pas de retour en arrière. Ce qui est perdu l'est à tout jamais:


"Le voyageur revient à son point de départ, mais il a vieilli entre-temps ! [...] S'il était agi d'un simple voyage dans l'espace, Ulysse' n'aurait pas
été déçu; l'irrémédiable, ce n'est pas que l'exilé ait quitté la terre natale: l'irrémédiable, c'est que l'exilé ait quitté cette terre natale il y a vingt ans. L'exilé voudrait retrouver non seulement le lieu natal, mais le jeune homme qu'il était lui-même autrefois quand il l'habitait. [...] Ulysse est maintenant un autre Ulysse, qui retrouve une autre Pénélope... Et Ithaque aussi est une autre île, à la même place, mais non pas à la même date; c'est une patrie d'un autre temps. L'exilé courait à la recherche de lui-même, à la poursuite de sa propre image et de sa propre jeunesse, et il ne se retrouve pas. Et l'exilé courait aussi à la recherche de sa patrie, et maintenant qu'elle est retrouvée il ne la reconnaît plus. Ulysse, Pénélope, Ithaque : chaque être, à chaque instant, devient par altération un autre que lui-même, et un autre que cet autre. Infinie est l'altérité de tout être, universel le flux insaisissable de la temporalité. C'est cette ouverture temporelle dans la clôture spatiale qui passionne et pathétise l'inquiétude nostalgique. Car le retour, de par sa durée même, a toujours quelque chose d'inachevé : si le Revenir renverse l'aller, le « dédevenir », lui, est une manière de devenir; ou mieux: le retour neutralise l'aller dans l'espace, et le prolonge dans le temps ; et quant au circuit fermé, il prend rang à la suite des expériences antérieures dans une futurition' ouverte qui jamais ne s'interrompt: Ulysse, comme le Fils prodigue', revient à la maison transformé par les aventures, mûri par les épreuves et enrichi par l'expérience d'un long voyage. [...] Mais à un autre point de vue le voyageur revient appauvri, ayant laissé sur son chemin ce  que nulle force au monde ne peut lui rendre : la jeunesse, les années perdues, les printemps perdus, les rencontres sans lendemain et toutes les premières-dernières fois perdues dont notre route est semée.
Vladimir Jankélévitch, L'Irréversible et la Nostalgie, Éd. Flammarion, 1983, p. 300.

1. Jankélévitch  suppose qu'Ulysse, de retour à Ithaque, sa patrie, est déçu, car il ne retrouve pas l'Ithaque de sa jeunesse.
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Lundi 11 décembre 2006

 Contrairement au temps, la durée est continue. Elle ne se laisse pas découper en parties distinctes:

"La durée réelle est ce que l'on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la distinction d'un «avant» et d'un «après» juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir - une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité - et pourtant c'est la continuité nome de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression. Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d' "avant», et d'« après » qu'il nous plaît, c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire. Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur".
Henri Bergson, « La Perception du changement» (1911), repris dans La Pensée et le Mouvant , 1934), Éd. PUF, coll. Quadrige, 1987, p. 166.
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Lundi 11 décembre 2006
Ceci est une extrait d'une interview donnée par Ghassan Salamé, ancien ministre de la culture du Liban , pour Amnesty International , en décembre 2006 . Il est l'auteur de  Démocraties sans démocrates (Fayard, 1994)
Le problème posé est celui de la  possibilité d'un tournant  démocratique dans  les pays du proche et moyen Orient:

Dans votre ouvrage paru en 1994 pourquoi parliez-vous de « démocraties sans démocrates» pour évoquer les politiques d'ouverture des pays arabo-islamiques?


Je suis très étonné de la deuxième vie de ce livre. Quand il est sorti, il a attiré l'attention des intellectuels mais pas beaucoup celle des médias et des politiques parce qu'à l'époque, l'idée dominante valorisait la démocratie comme une opération limitée à l'alternance pacifique au pouvoir. Or, ce livre défendait l'inverse : une démocratie sans démocrates est une opération hasardeuse voire contre-productive. En Algérie des élections organisées « démocratiquement » furent interrompues un peu plus tard au risque de démonétiser la démocratie.
Nous estimions qu'il fallait préparer le terrain avant d'organiser des scrutins et donc démocratiser les institutions mais aussi les groupes politiques, la culture locale. Or, avec la multiplication des cas où les élections se transforment en recensements identitaires (Afghanistan, Irak, plusieurs pays d'Afrique...), les politiques s'intéressent enfin à notre problématique : le Département d'État américain a même commandé récemment une trentaine d'exemplaires de notre livre, douze ans après sa publication


Y a-t-il un exceptionnalisme arabo-musulman dans son rapport à la démocratie?

Ah ça, certainement pas! La plupart des pays depuis trois millénaires ont vécu sous des régira es autoritaires. La démocratie était minoritaire sur la planète jusque dans les années 40. Qu'il s'agisse de l'histoire de la Chine impériale puis maoiste, de la Russie tsariste puis communiste, ou encore de celle d'une bonne partie de l'Amérique latine. Il n'y avait pas d'exceptionnaiisme arabe ou islamique mais un exceptionnalisme démocratique occidental. À partir de 1975, on assiste à des vagues de « démocratisation » en Europe du Sud puis en Amérique latine, et en Europe de l'Est. Elles ont provoqué certains effets dans le monde arabe avec les élections relativement acceptables au Yémen, en Jordanie, en Palestine, la levée de l'état d'urgence dans ces pays, l'avènement d'un multipartisme et une préoccupation accrue pour les droits de l'Homme. D'autre part, la démocratie c'est aussi la liberté de pensée et d'expression. Dans le monde arabe, elle est moins liée à la fin de la Guerre Froide qu'aux nouvelles technologies de communication et à la fin prévisible du métier de censeur bien établi dans le tiers-monde. Là non plus il n'y a pas d'exception : les Arabes, comme les Russes et davantage que les Chinois, ont désormais un meilleur accès à l'information grâce aux télévisions satellites et à Internes qui nourrissent le spectateur avec un mélange incroyablement varié d'informations et d'opinions.

Enfin, le monde arabe n'a jamais été ni autoritaire ni démocrate ni rien du tout! Cette région a toujours été constituée d'une mosaïque de régimes plus ou moins autoritaires.Toutes les tentatives des cinquante dernières années visant à établir une couleur unique sur cet ensemble ont échoué: on a cru que les monarchies disparaîtraient, elles ont survécu; que le nationalisme arabe allait tout emporter et il a échoué ; puis on a misé sur le socialisme sans plus de succès. Aujourd'hui, dans les vingt-deux États arabes, des élections libres auraient vraisemblablement des effets électoraux variés, la victoire des islamistes dans certains pays et leur échec dans d'autres, comme ce qui est en train d'arriver en Amérique latine, avec l'arrivée d'un populiste de gauche en Bolivie et d'un autre de droite au Pérou. Politiquement, le monde arabe a été, est et restera, selon toute probabilité, une mosaïque.

Dans quelles conditions une intervention dans ces pays pourrait-elle favoriser à la fois la démocratie et le respect des droits humains ?

C'est une question épineuse. Les droits de la femme étaient mieux assurés sous le régime de Saddam Hussein que parr le programme politique de plusieurs partis aujourd'hui représentés dans les institutions irakiennes. Cela pose le problème du contenu des programmes des partis qui emportent les élections. En Irak, le statu, de la femme, établi à partir de 1959, fut récemment menacé par des groupes porteurs d'une idéologie   hostile à la parité. On  en revient à la question  militaire initiale : est-ce que la démocratie est une simple mécanique institutionnelle où ne consiste-t-elle pas d'abord à entraîner les groupes politiques de prendre le pouvoir à  accepter : encrée dans le ion politique, donc le respect des droits des femmes, des droits individuels et pas uniquement la pratique électorale. I1 a fallu que les Irakiennes manifestent pour casser le décret de Cheikh Abdelazziz Hakim - président pendant un mois du gouvernement intérimaire - qui, en une simple signature avait annulé les grandes avancées obtenues précédemment.

L'intervention militaire en Irak et le sentiment anti-occidental qu'il a fait naître ne risquent-ils pas de porter atteinte à la démocratie?

J'espère que non car il y avait eu un réveil démocratique dans le monde arabo-musulman, notamment au Maghreb, avant cette intervention. Mais le risque est là. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a ôté le goût de toute intervention militaire pour aider à la chute des régimes autoritaires. En attendant un hypothétique État de droit en Irak, nous sommes face au chaos. Les méfaits de l'intervention américaine annulent, dans une très grande mesure, le bénéfice de la chute de la dictature. On compte plus de 2oo 00o Irakiens tués depuis 2003 et la sécurité des individus n'est plus assurée, ce qui rend la protection des droits de l'Homme extrêmement difficile. La démocratie pour fonctionner a besoin d'un État. Elle n'en est pas la négation mais la transformation. En démobilisant de façon dictatoriale l'armée, la police et en se lançant clans un programme particulièrement nocif de débaassification (le parti Baas étant le parti au pouvoir du temps de Saddam Hussein, ndlr), la puissance occupante a provoqué le départ de l'ensemble des cadres de l'appareil étatique. On nous a raconté qu'il s'agissait d'un « failed state » (État défaillant). Ce n'est pas vrai, c'est un « defeated state » (État vaincu). Quand j'y suis allé pour les Nations unies au lendemain de la guerre, j'ai observé que cet État avait fonctionné. Déconstruire l'État aboutit ainsi à une décomposition sociale très grave. Aujourd'hui, ce n'est pas la guerre, l'occupation ou la compétition politique qui préoccupent les Irakiens fuyant leur pays, mais le manque de sécurité individuelle. Dans les phases de consolidation de la paix après un conflit, ou une guerre civile, il faut rétablir l'État. Alors et seulement alors, on peut commencer à ouvrir le chapitre de la participation démocratique au pouvoir.

PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIE CARTON

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