Ceci est une extrait d'une interview donnée par Ghassan Salamé, ancien ministre de la culture du Liban , pour Amnesty International , en décembre 2006 . Il est l'auteur de Démocraties sans démocrates (Fayard, 1994)
Le problème posé est celui de la possibilité d'un tournant démocratique dans les pays du proche et moyen Orient:
Dans votre ouvrage paru en 1994 pourquoi parliez-vous de « démocraties sans démocrates» pour évoquer les politiques d'ouverture des pays arabo-islamiques?Je suis très étonné de la deuxième vie de ce livre. Quand il est sorti, il a attiré l'attention des intellectuels mais pas beaucoup celle des médias et des politiques parce qu'à l'époque, l'idée dominante valorisait la démocratie comme une opération limitée à l'alternance pacifique au pouvoir. Or, ce livre défendait l'inverse : une démocratie sans démocrates est une opération hasardeuse voire contre-productive. En Algérie des élections organisées « démocratiquement » furent interrompues un peu plus tard au risque de démonétiser la démocratie.
Nous estimions qu'il fallait préparer le terrain avant d'organiser des scrutins et donc démocratiser les institutions mais aussi les groupes politiques, la culture locale. Or, avec la multiplication des cas où les élections se transforment en recensements identitaires (Afghanistan, Irak, plusieurs pays d'Afrique...), les politiques s'intéressent enfin à notre problématique : le Département d'État américain a même commandé récemment une trentaine d'exemplaires de notre livre, douze ans après sa publication
Y a-t-il un exceptionnalisme arabo-musulman dans son rapport à la démocratie?Ah ça, certainement pas! La plupart des pays depuis trois millénaires ont vécu sous des régira es autoritaires. La démocratie était minoritaire sur la planète jusque dans les années 40. Qu'il s'agisse de l'histoire de la Chine impériale puis maoiste, de la Russie tsariste puis communiste, ou encore de celle d'une bonne partie de l'Amérique latine. Il n'y avait pas d'exceptionnaiisme arabe ou islamique mais un exceptionnalisme démocratique occidental. À partir de 1975, on assiste à des vagues de « démocratisation » en Europe du Sud puis en Amérique latine, et en Europe de l'Est. Elles ont provoqué certains effets dans le monde arabe avec les élections relativement acceptables au Yémen, en Jordanie, en Palestine, la levée de l'état d'urgence dans ces pays, l'avènement d'un multipartisme et une préoccupation accrue pour les droits de l'Homme. D'autre part, la démocratie c'est aussi la liberté de pensée et d'expression. Dans le monde arabe, elle est moins liée à la fin de la Guerre Froide qu'aux nouvelles technologies de communication et à la fin prévisible du métier de censeur bien établi dans le tiers-monde. Là non plus il n'y a pas d'exception : les Arabes, comme les Russes et davantage que les Chinois, ont désormais un meilleur accès à l'information grâce aux télévisions satellites et à Internes qui nourrissent le spectateur avec un mélange incroyablement varié d'informations et d'opinions.
Enfin, le monde arabe n'a jamais été ni autoritaire ni démocrate ni rien du tout! Cette région a toujours été constituée d'une mosaïque de régimes plus ou moins autoritaires.Toutes les tentatives des cinquante dernières années visant à établir une couleur unique sur cet ensemble ont échoué: on a cru que les monarchies disparaîtraient, elles ont survécu; que le nationalisme arabe allait tout emporter et il a échoué ; puis on a misé sur le socialisme sans plus de succès. Aujourd'hui, dans les vingt-deux États arabes, des élections libres auraient vraisemblablement des effets électoraux variés, la victoire des islamistes dans certains pays et leur échec dans d'autres, comme ce qui est en train d'arriver en Amérique latine, avec l'arrivée d'un populiste de gauche en Bolivie et d'un autre de droite au Pérou. Politiquement, le monde arabe a été, est et restera, selon toute probabilité, une mosaïque.
Dans quelles conditions une intervention dans ces pays pourrait-elle favoriser à la fois la démocratie et le respect des droits humains ? C'est une question épineuse. Les droits de la femme étaient mieux assurés sous le régime de Saddam Hussein que parr le programme politique de plusieurs partis aujourd'hui représentés dans les institutions irakiennes. Cela pose le problème du contenu des programmes des partis qui emportent les élections. En Irak, le statu, de la femme, établi à partir de 1959, fut récemment menacé par des groupes porteurs d'une idéologie hostile à la parité. On en revient à la question militaire initiale : est-ce que la démocratie est une simple mécanique institutionnelle où ne consiste-t-elle pas d'abord à entraîner les groupes politiques de prendre le pouvoir à accepter : encrée dans le ion politique, donc le respect des droits des femmes, des droits individuels et pas uniquement la pratique électorale. I1 a fallu que les Irakiennes manifestent pour casser le décret de Cheikh Abdelazziz Hakim - président pendant un mois du gouvernement intérimaire - qui, en une simple signature avait annulé les grandes avancées obtenues précédemment.
L'intervention militaire en Irak et le sentiment anti-occidental qu'il a fait naître ne risquent-ils pas de porter atteinte à la démocratie?J'espère que non car il y avait eu un réveil démocratique dans le monde arabo-musulman, notamment au Maghreb, avant cette intervention. Mais le risque est là. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a ôté le goût de toute intervention militaire pour aider à la chute des régimes autoritaires. En attendant un hypothétique État de droit en Irak, nous sommes face au chaos. Les méfaits de l'intervention américaine annulent, dans une très grande mesure, le bénéfice de la chute de la dictature. On compte plus de 2oo 00o Irakiens tués depuis 2003 et la sécurité des individus n'est plus assurée, ce qui rend la protection des droits de l'Homme extrêmement difficile. La démocratie pour fonctionner a besoin d'un État. Elle n'en est pas la négation mais la transformation. En démobilisant de façon dictatoriale l'armée, la police et en se lançant clans un programme particulièrement nocif de débaassification (le parti Baas étant le parti au pouvoir du temps de Saddam Hussein, ndlr), la puissance occupante a provoqué le départ de l'ensemble des cadres de l'appareil étatique. On nous a raconté qu'il s'agissait d'un « failed state » (État défaillant). Ce n'est pas vrai, c'est un « defeated state » (État vaincu). Quand j'y suis allé pour les Nations unies au lendemain de la guerre, j'ai observé que cet État avait fonctionné. Déconstruire l'État aboutit ainsi à une décomposition sociale très grave. Aujourd'hui, ce n'est pas la guerre, l'occupation ou la compétition politique qui préoccupent les Irakiens fuyant leur pays, mais le manque de sécurité individuelle. Dans les phases de consolidation de la paix après un conflit, ou une guerre civile, il faut rétablir l'État. Alors et seulement alors, on peut commencer à ouvrir le chapitre de la participation démocratique au pouvoir.
PROPOS RECUEILLIS PAR AURÉLIE CARTON
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