Statoguine : " Dans l'Apocalypse, l'Ange jure que le temps n'existera plus".
Kirilov : [...] Lorsque l'homme tout entier aura atteint le bonheur, il n'y aura plus de temps, parce qu'il sera devenu inutile. Une idée très juste ".
Statoguine : " Mais où est-ce qu'on le cachera " ?
Kirilov : " On ne le cachera nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais une idée. Il s'éteindra dans l'esprit ".
Comme les protagonistes de ce dialogue des
Possédés de Dostoievski (1872), nous admettons volontiers que le bonheur exclut le temps. Les mythes les plus variés en témoignent. Et si, dans l'un d'entre eux, le temps y est représenté comme un monstre anthropophage et infanticide, ce n'est pas en vertu d'on ne sait quel délire, mais bien parce que nous avons le sentiment que le temps tend par nature à nous déposséder de nous-mêmes. C'est ce qu'indique également son étymologie : le mot " temps " dérive de la racine indo-européenne
tem qui signifie " couper ". Cette racine est présente également dans le latin
templum, espace délimité par les augures, et tempus, fraction de durée, dans le mot tempo, etc. Tous ces termes ont en commun de désigner une certaine forme de délimitation, de coupure, de fragmentation. Le temps lui-même se définit à la fois comme dispersion d'éléments distincts (les instants, les heures, les jours etc..) et comme unité continue embrassant ces éléments. Le temps qui passe, en effet, réunit paradoxalement dans son flux des fragments qui nous semblent disjoints. Le mythe de Cronos illustre cette incompréhensible dualité du temps : Cronos, à qui Ouranos a prédit que son fils le détrônerait, dévore ses cinq fils à la naissance mais sa femme, Rhéa, met le sixième fils en sécurité. Il s'ag

it de Zeus qui, devenu adulte, fait avaler à son père un breuvage magique, l'obligeant à régurgiter ses cinq premiers enfants. Furieux et obstiné, Cronos veut les exterminer à nouveau. Pour devenir le roi incontesté des Dieux, Zeus devra neutraliser ce père au caractère peu commun. Puissance de séparation et d'exclusion, le temps, tel que ce mythe le personnifie, peut toutefois restituer ce qu'il a avalé sans l'anéantir. Si l'on s'en tient à la mythologie, il serait donc possible de réduire partiellement la puissance destructrice du temps.. Il serait même plus juste de dire, avec les philosophes qui se sont penchés sur cette question, qu'en toute rigueur, le temps n'est pas ; ou bien, plus judicieusement encore, que le temps est et n'est pas ce qu'il est. Il est puisqu'il produit des effets réels, mais il n'est pas à la manière d'une chose concrète, palpable. Le temps se présente donc d'emblée comme une énigme ontologique : il ne serait pas à proprement parler une " réalité " mais plutôt une structure constituant la condition de possibilité de toute présence sensible, de toute réalité. Aristote souligne à juste titre qu'il n'a qu ' " une existence imparfaite et obscure ". De fait, le temps lui-même ne se " présente " pas, il est inaccessible et impalpable, et il n'est guère facile de se le figurer ou de le conceptualiser. S'il n'est pas une chose, il n'est pas une idée non plus, car une idée est susceptible d'être énoncée et définie... Est-il une forme, une structure, c'est-à-dire un " ordre " ?. Un ordre n'est pas à proprement parler une " réalité ", ni même une " dimension " du réel. Un ordre est une relation intelligible articulant des éléments réels ou imaginés : c'est donc quelque chose d'abstrait que l'on ne peut guère " affronter " (attaquer frontalement). On ne combat pas un ordre, mais on peut éventuellement le détourner, le contourner, ou le subvertir.
(suite : chapitre 10 de Cours particulier de philosophie)
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