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Dimanche 30 décembre 2007

 

 

« Il n'y aura plus de terre nouvelle car elle était l'unique. Fougueuse, elle survit à sa fin torturée. La garder? Qui en aurait le droit? Si quelqu'un était pleinement la terre, si son coeur étit absolument la terre, il aurait le droit de la garder. Alors, elle prendrait la forme de son coeur. Les villes, les montagnes, les fleuves occuperaient à sa surface une autre place. Les hommes sauraient que la terre est devenue un coeur et qu'elle bat. C'est ce battement qu'ils attendent. C'est ce battement qu'ils espérent? C'est la battement de la terre devenue une » Elias Canetti Le territoire des hommes (1946)

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Dimanche 30 décembre 2007
 

Si l'homme est cet être exceptionnel, fascinant et effrayant à la fois, qui tourmente la Terre, celle-ci, toutefois , se perpétue, "immortelle", inépuisable".


Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c'est l'homme. 
Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud, 
il passe au creux des houles mugissantes, et la plus ancienne des divinités, la Terre souveraine , l'immortelle, l'inépuisable,
une année après l'autre
il la travaille, il la retourne,
alignant les sillons au pas lent de ses mules.

Le peuple oiseau, race légère,
et les fauves des bois et la faune marine,
il les capture au creux mouvant de ses filets, cet inventeur de stratagèmes!
 Il attire dans ses pièges le gros gibier des plateaux,
il courbe sous le collier le col crépu du cheval, 
ou le taureau des monts dans le plein de sa force.

Et le langage et la pensée rapide comme le vent et les lois et les moeurs, 
il s'est tout enseigné sans maître,
comme à s'abriter des grands froids et des traits perçants de la pluie.
Génie universel et que rien ne peut prendre
 au dépourvu, du seul Hadès
il n'élude point l'échéance,
bien qu'à des cas désespérés, parfois, il ait trouvé remède.

Riche d'une intelligence incroyablement féconde,
du mal comme du bien il subit l'attirance, 
et sur la justice éternelle
 il greffe les lois de la terre.
Mais le plus haut dans la cité se met au ban de la cité 
si, dans sa criminelle audace, il s'insurge contre la loi. 
À mon foyer ni dans mon coeur
 Le révolté n'aura jamais sa place.

Antigone
 (442 av J.-C.), v. 332-375, trad. R. Pignarre, Flammarion, coll. «GF», 1999, p. 56-57.
1 Gaïa;divinité grecque personnifiant la Terre-ère.
2 Dans la mythologie grecque, Hadès désigne à la fois le séjour des morts et le dieu des enfers.
 3 S'il ne donne pas à l'homme le moyen d'éluder la mort, l'art médical permet parfois d'en retarder l'échéance.
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Samedi 29 décembre 2007

« Nous ne possédons rien au monde -car le hasard peut tout nous ôter- sinon le pouvoir de dire je. C'est cela qu'il faut donner à Dieu, c'est-à-dire détruire. Il n'y a absolument aucun autre acte libre qui nous soit permis, sinon la destruction du je » Simone Weil
 La pesanteur et la gâce

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Samedi 29 décembre 2007

« Le moi est haïssable [...]

-Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeammant pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr.

-Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que la déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, qu'il se fait le centre de tout, je le haïrai toujours »

B 455

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Vendredi 28 décembre 2007

 

A l'occasion de la polémique suscitée par le projet  d'aligner les régimes spéciaux de retraite sur ceux de la fonction publique, le mot d' « équité » a été souvent prononcé . C'est au nom de cette notion, jamais explicitée, que le gouvernement a remis en cause la préservation de ces fameux droits « spéciaux ». Les travailleurs concernés (SNCF, RATP etc..) pouvaient cependant faire valoir leurs droits en vertu de cette même « équité ». Le malentendu procède d'une interprétation douteuse non seulement de la notion 
d' « équité », mais aussi, et peut-être d'abord, de celle de « justice ». Reprenons: la justice est un équilibre complexe, un dosage savant d'égalité ( « la loi es tla même pour tous » et d'inégalité ( « A des gens différents, dit Aristote, il est juste et mérité qu'il revienne quelque chose de différent ») . C'est au nom de l'égalité que le gouvernement a décidé de proposer l'instauration d'une loi rétablissant un même régime pour tous ( 40 ans d'annuités pour obtenir une retraite à taux plein) tandis qu'au nom de l'équité, il semble légitime de prendre en considération les spécificités de chaque profession afin de proportionner les compensations (comme le droit à une retraite anticipée) aux contraintes propres à chaque métier. Certains pays, comme la Suède, parviennent à concilier ces exigences contradictoires par un dispositif d'une grande souplesse.
On retiendra, en attendant les prochaines polémiques, que la justice, c'est toujours, et d'abord l'égalité (la même règle simple vaut pour tous) mais c'est aussi la prise en compte de l'inégalité. L'équité est le principe en vertu duquel des situations différentes et des personnes singulières appellent des traitements adéquats. La concertation, la négociation et le compromis sont les seules voies appropriées pour venir à bout de ce que la loi, dans sa rigueur, ne peut en aucun cas effectuer ni trancher.

 

 

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Vendredi 28 décembre 2007

« A prendre le terme dans toute la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable Démocratie, et il n'en existera jamais » L'une des raisons invoquées par Rousseau, dans le chapitre du Contrat social (III, 4, De la démocratie) dont cette formule est tirée est la suivante: «  on ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques ». Il est effectivement manifeste que les citoyens, absorbés pour la plupart par un certain nombre de tâches, doivent désigner des délégués auquels ils confient le soin de se consacrer aux affaires politiques. Rousseau le constate sans le déplorer, car : « il est contre-nature que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné » (ibid). Or la situation que nous connaissons aujourd'hui semble contredire ce diagnostic au moins sur un point : nous pouvons donner quotidiennement notre avis sur tous les sujets sans suspendre pour autant nos activités. Grâce aux sondages d'opinions (par exemple: le 21 novembre 2007, 69 % des français souhaitent que le gouvernement ne cède pas aux grévistes d'après un sondage Opinion way) le gouvernement est en phase en permanence avec le peuple. Nos représentants peuvent prendre leurs décisionbs après avoir consulté heure par heure leur électorat. Faut-il s'en féliciter?
Revenons à Rousseau: « l'abus des lois par le gouvernement est une mal moindre que la corruption du législateur », écrit-il. L'opinion publique (le « législateur », c'est- à-dire le peuple selon Rousseau) est gouvernée par des émotions épidermiques, contagieuses, par des passions, voire par des pulsions , que les « élites » peuvent manipuler (« corrompre ») à loisir. A l'opposé de ce régime de l'immédiateté, le règne de la justice implique le temps long de la réflexion, de la délibération et de la concertation. Pour concevoir les lois, il faut de la patience, de la compétence, un certain esprit de géométrie mais aussi de l'esprit de finesse. Pour toutes ces raisons, le peuple, conclut Rousseau, ne peut pas se gouverner lui-même. Conclusion du philosophe : « un peuple qui se gouvernerait toujours bien n'aurait pas besoin d'être gouverné » (ibid)
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Vendredi 28 décembre 2007
anti_bug_f 

« Vous dites que les bêtes sont des machines aussi bien que des montres. Vous mettez une machine de chien et une machine de chienne l'une auprès de l'autre, il en pourra resulter une troisième peitie machine ; au lieu que deux montres seront l'une à côté de l'autre toute leur vie , sans jamais faire une troisième montre. Or nous trouvons par notre Philosophie, Madame B. et moi, que toutes les choses qui étant deux, ont la vertu de se faire trois, sont d'une noblesse bien élevée au dessus de la machine » B. de Fontenelle, Lettres Galantes (1783)

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Mercredi 26 décembre 2007

 QU'EST-CE QU'UNE NATION ? 
11 mars 1882 en réponse au Discours sur la nation allemande de Fichte, 1807

 La nation n'est pas seulement une réalité historique. C'est une construction

"Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.
Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble ! Voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.
Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ;elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire .1 une province : « Tu m'appartiens, je te prends. » Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un cri cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.
Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes :1 la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé ;1 l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. !(Iles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. A l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.
Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, Qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenuschez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !
Je me résume, Messieurs. L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. « Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine. » - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peul-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendrat-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé"

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Mercredi 26 décembre 2007


 Le monde 18 mars 2007 Le nationalisme nous a caché la nation :

On peut comprendre le sentiment de perte qu'éprouvent beaucoup de Français...

Nous sommes dans une phase de recomposition et la volonté y joue son rôle. On a cru longtemps que l'Europe pouvait servir de substitut à la nation, on voit maintenant que ce n'était pas vrai. Le nationalisme, de droite ou de gauche, nous avait caché la nation. La fin du marxisme a contribué a nous rendre cette conscience de l'ampleur, de la profondeur historique de l'imprégnation nationale.
Mais le discours sur la nation ne peut pas rester le même. On ne cesse de citer Renan dans Qu'est-ce qu'une nation ? (Bordas, 1992): le culte des ancêtres, la volonté de vivre ensemble, avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore... Mais pour moi la nation selon Renan est morte. Cette vision, sur laquelle nous vivons encore, correspond à l'ancienne identité nationale, celle qui associait le passé et l'avenir dans un sentiment de continuité, de filiation et de projet. Or ce lien s'est rompu, nous faisant vivre dans un présent permanent. J'y vois l'explication de l'omniprésence du thème'de la mémoire, et de son corollaire, l'identité. Lorsqu'il n'y a plus de continuité avec le passé, la nouvelle trilogie est : mémoire, identité, patrimoine.

La crise de l'identité aurait partie liée avec la modernité ?

De fait, le thème de l'identité est mondial. Mais il a pris en France une intensité particulière en raison du caractère étatique et centralisateur de notre pays et de la force coercitive qu'y a pris le rapport à l'histoire. En France, nous avons une histoire nationale et des mémoires de groupe. Vous pouviez être aristocrate descendant de nobles guillotinés, fils de Polonais de la première génération, petit-fils de communard fusillé, à partir du moment où vous étiez à l'école vous étiez un petit Français comme les autres. « De la Gaule à de Gaulle », le roman national déployait une vaste fresque, avec ses Saint-Barthélemy et ses Ponts d'Arcole, qui offrait un lien collectif à chaque parcelle de la population française, peu homogène.
L'insertion des minorités - religieuses, régionales, sexuelles - dans la collectivité nationale les a désenlisées de leur propre histoire. Mais elles ont du coup valorisé leur mémoire, faite de récupération d'un passé,vrai ou faux. L'émancipation mémorielle est un puissant corrosif de l'histoire, qui était au centre de l'identité française. Nous avons intérêt à ce que les politiques prennent conscience des nouvelles données. La succession des identités nous en donnera de nouvelles. La nation de Renan, funèbre et sacrificielle, ne reviendra plus. Les Français ne veulent plus mourir pour la patrie, mais ils en sont amoureux. C'est peut-être mieux. Au fond, ce n'est pas la France qui est éternelle, c'est la francité.

PROPOS RECUEILLIS PAR SOPHIE GHERARDI

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Mercredi 26 décembre 2007


RESUME de la Préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure


  LES CHANGEMENTS DE LA SECONDE ÉDITION
Les corrections apportées à la seconde édition de la "Critique de la raison pure" concernent l'exposition, dans ses difficultés et son obscurité.
Soucieux de poursuivre son oeuvre, qui doit notamment conduire à une métaphysique de la nature et une métaphysique des moeurs, l'auteur met ainsi un terme à son travail sur la première de ses trois Critiques.

 COMMENT TROUVER LA VOIE SÛRE DE LA SCIENCE ?
§ 1. À quoi reconnaît-on que des connaissances rationnelles (mettant en oeuvre des principes inhérents à la raison, qui ne sont donc pas tirés de l'expérience) forment une véritable science ? L'auteur répond dans un premier temps de manière négative les hésitations, les désaccords sont la preuve qu'il s'agit encore de tâtonnements et non de « la voie sûre de la science ». La réponse positive passe par l'examen de trois sciences effectives : la logique, la mathématique et la physique.
LA LOGIQUE
§ 2. La logique est apparemment un exemple positif de connaissance rationnelle. Connue depuis Aristote, elle n'a pas subi de changements notables et paraît quasiment achevée lorsqu'on la considère dans sa limitation, en tant que science des règles de toute pensée qui vise à établir le vrai, indépendamment du contenu particulier de cette pensée.
§ 3, Mais cette limitation spécifique, en vertu de laquelle la logique est une science formelle et n'a pas d'objet hors d'elle, la raison n'y ayant affaire qu'à elle-même, la met à part des autres sciences, qui visent la connaissance d'objets. En ce sens, le cas de la logique n'est pas exemplaire. La logique est certes rationnelle, mais elle n'est pas une science à proprement parler, elle est le « vestibule » de la science.
 § 4. La science véritable est une connaissance en tant qu'elle a un objet hors d'elle, avec lequel elle établit une relation, et elle est rationnelle dans la mesure où cette relation s'établit à partir de ses propres principes ou concepts, qui sont a priori, c'est-à-dire indépendants, en eux-mêmes, de ce à quoi ils s'appliquent.
LA MATHEMATIQUE ET LA LOGIQUE
§5.Ces deux connaissances, dont nul ne peut contester qu'elles sont des sciences, illustrent précisément cette caractérisation. Elles ont un objet distinct de la raison (les figures et les nombres ; les phénomènes), qu'elles déterminent de manière a priori. Elles pourraient donc apporter une réponse à la question posée.
Après une longue période de tâtonnements, la mathématique a trouvé la voie sûre d'une science grâce à une révolution de sa manière de penser qui a été le fait d'un seul homme. Celui-ci a compris qu'au lieu de vouloir reconnaître les propriétés dans la figure géométrique qui se présente, il fallait construire cette figure à partir des exigences de la pensée.
Le tâtonnement de la physique a encore été beaucoup plus long, et la révolution de la manière de penser y a été le fait de plusieurs hommes.
§ 8. L'exemple des récentes découvertes en physique (Galilée, Torrricelli, Stahl) montre que la raison doit prendre les devants et interroger l'expérience à partir de ses principes. Elle ne peut trouver dans la nature que ce qu'elle y met elle-même à partir de son propre plan.
LA METAPHYSIQUE
§ 9. À l'opposé de la mathématique et la physique, la métaphysique n'a pas encore trouvé la voie sûre de la science. Connaissance rationnelle qui veuttout saisir a priori, indépendamment de toute expérience, elle n'est encore qu'un terrain de luttes sur lequel ses partisans s'affrontent sans fin et sans succès.
§ 10. Les questions qu'elle poursuit sont de celles que l'homme doit immanquablement se poser, alors qu'elle ne semble pas pouvoir y répondre. Son échec est une mise en cause de la raison. Cette situation est-elle sans remède ?
LA REVOLUTION COPERNICIENNE
§ 11.
L'exemple de la mathématique et de la physique peut conduire à une réponse qui permettrait à la métaphysique de trouver la voie sûre d'une science. Cette réponse prend son point de départ dans une hypothèse qui renverse entièrement le présupposé fondamental d'après lequel la connaissance serait le « reflet » ou la « copie », dans l'esprit, de ce qui existe hors de lui. Au lieu que ce soit l'esprit qui se règle sur les choses, comme on l'admet communément, ne seraient-ce pas les choses qui se règlent sur l'esprit ? Un tel renversement est analogue à celui qu'a effectué l'astronome Copernic confronté aux difficultés qui résultent de l'hypothèse selon laquelle les étoiles tourneraient autour du spectateur supposé immobile, il se demanda si ce ne serait pas plutôt le spectateur qui tournerait, les étoiles restant immobiles. D'où l'idée d'une « révolution copernicienne », qui rend possible une connaissance a priori.
LA LIMITATION DU SAVOIR
§ 12.
Ce renversement dans la conception de la connaissance a pour conséquence une limitation essentielle de celle-ci. Les concepts a priori mettent en forme des objets fournis par l'expérience, et c'est cette synthèse qui constitue la connaissance. Dès lors, hors d u champ de l'expérience, il n'y a pas de connaissance possible. Cette limitation paraît ruiner la métaphysique dans sa prétention à connaître ce qui est au-de là de l'expérience (le suprasensible : l'âme, la liberté, Dieu). La connaissance n'atteint que les phénomènes (les choses telles qu'elles se manifestent dans l'expérience), les choses en soi sont inconnaissables. Mais au-delà de ce qui est connu par l'entendement, ce qui est pensé par la raison peut être mis au fondement de la pratique.
LA CRITIQUE
§ 13. La "Critique de la raison pure" a pour objet une révolution radicale de la métaphysique. Elle est la méthode (chemin), non la science elle-même, dont elle délimite cependant le système et les contours.
 § 14. Négative lorsqu'elle limite la connaissance spéculative, la Critique est positive lorsqu'elle libère, du même coup, l'usage pratique de la raison pure. La connaissance spéculative est limitée aux objets de l'expérience ; les choses en soi ne peuvent être connues, mais elles peuvent être pensées. Il est dès lors possible d'admettre que les phénomènes, objets de notre connaissance, sont entièrement déterminés et qu'une chose en soi, que nous pouvons penser mais jamais connaître, comme l'âme humaine par exemple, est libre.
§ 15. La Critique n'est préjudiciable qu'aux prétentions des écoles, qui se croyaient dépositaires de la connaissance des réalités suprasensibles ; elles devront dorénavant se limiter à la culture des preuves de l'immortalité de l'âme, de la liberté de la volonté et de l'existence de Dieu auxquelles les hommes ont toujours été sensibles. La Critique mettra fin aux querelles des métaphysiciens dès lors que les gouvernements prendront soin de préserver sa liberté.
§ 16. Sans une Critique préalable du pouvoir de la raison, la démarche de celle-ci prend la forme illégitime du dogmatisme. A partir de la Critique, une métaphysique en tant que science devient possible, selon le procédé de la démonstration rigoureuse à partir de principes a priori assurés.

VOCABULAIRE
A PRIORI/ A POSTERIORI
Ces expressions latines signifient respectivement« en partant de ce qui vient avant »et« en partant de ce qui vient après » ;elles ont alors un sens temporel. A partir de Kart, ce sens devient logique en philosophie : est a priori ce qui précède logiquement l'expérience et qui est donc indépendant de celle-ci (les catégories et concepts purs de l'entendement, les formes de la sensibilité, c'està-dire l'espace et le temps) mais constitue la condition de notre appréhension de l'expérience. Est a posteriori ce qui découle de l'expérience, en dépend et ne peut pas être établi autrement qu'à partird'elle. L'apriori est formel et pur, l'a posteriori relève de l'expérience. L'universel et le nécessaire sont la marque des concepts a priori.
CHOSE EN SOI/PHÉNOMÈNE
La chose en soi désigne le réel tel qu'il est en lui-même, indépendamment de toute connaissance qu'on en a. Le phénomène désigne le réel tel qu'il est connu, tel qu'il est pour nous, c'est-à-dire tel qu'il se manifeste au sujet connaissant : à la sensibilité qui appréhende le réel dans les formes a priori de l'espace et du temps, et à l'entendement qui place les intuitions ainsi formées sous les catégories et les
concepts purs. La chose en soi nous est inconnaissable ; nous pouvons seulement dire ce qu'elle n'est pas, qu'elle restreint les prétentions de la connaissance sensible et qu'elle doit être nécessairement supposée au fondement des phénomènes. Le phénomène est le réel non tel qu'il es' en soi, mais par rapport à nous et notre pouvoir de connaître ; il est objet d'expérience.
CONCEPT
Le concept est une représentation abstraite et générale, qui réuni des caractéristiques propres à une classe d'objets. Il est une forme, ou règle d'unification du divers, issue de l'entendement qui a besoin d'être appliquée ô une matière pour constituer une connaissance effective ; cette matière lui est fournie par la sensibilité au moyen des intuitions. Le concept peut être pur, il appartienf alors à l'entendement et s'appelle une catégorie s'il est premier (et non dérivé d'autres concepts purs) ;il peut aussi être empirique, c'est-à-dire tiré de l'expérience à partir de l'application à celle-ci de certains concepts purs.
CRITIQUE
La critique est l'examen des conditions de possibilité d'un usage légitime de notre pouvoir de connaître ; elle est la connaissance de soi de la raison. Elle doit instituer « un tribunal qui garantisse [la raison] dans ses prétentions légitimes et puisse en retour condamner toutes ses usurpations sans fondements, non pas d'une manière arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables. » (Critique de la raison pure, PUF, p. 7.) Elle est à cet égard une propédeutique (ou exercice préliminaire) à la métaphysique en tant que recherche d'une connaissance pure a priori (Critique de la raison pure, PUF, p. 563).
DOGMATISME
Le dogmatisme est la croyance en la toute-puissance de la raison, la prétention de progresser par l'usage de la raison pure sans une critique préalable du pouvoir de cette raison. En revanche, le « procédé dogmatique » est la démarche démonstrative rigoureuse que doit adopter la science, en s'appuyant sur des principes a priori sûrs.
ENTENDEMENT
L'entendement est le pouvoir d'unifier, au moyen de règles, les données sensibles que la sensibilité fournit sous la forme des intuitions. Il fournit, quant à lui, les concepts qui sont « vides » sans les intuitions, tandis que les intuitions sont « aveugles » sans les concepts (Critique de la raison pure). L'usage des catégories et des concepts qui en dépendent est limité aux données sensibles, c'est-à-dire à l'expérience. L'entendement se distingue de la raison, qui manifeste le besoin
d'une unité plus haute en s'élevant par le moyen des idées et des principes au-dessus de l'expérience, que ce soit pour élaborer l'unité de toutes les connaissances (raison théorique) ou pour dire ce qui doit être (raison pratique).
INCONDITIONNÉ
« Le principe propre de l'usage de la raison en général (dans son usage logique) est de trouver, pour la connaissance conditionnée de l'entendement, l'inconditionné qui en achèvera l'unité. » (Critique de la raison pure, PUF, p. 259.)
INTUITION
L'intuition est la représentation immédiate d'un objet, qui nous le donne à connaître, et constitue la matière de nos connaissances, à laquelle le concept apporte la forme. « Des
pensées sans contenu sont vides, des intuitions sans concept, aveugles. » (Critique de la raison pure, PUF, p. 77.)
LOGIQUE
La logique est la science qui traite de la forme des raisonnements, indépendamment de leurs contenus ou objets. On appelle validité la conformité de ces raisonnements aux lois formelles de la pensée. Kant distingue la logique (celle qu'il nomme simplement « logique » dans la Préface de la seconde édition) et la logique transcendantale, qui établit la possibilité d'une connaissance a priori des objets.
MÉTAPHYSIQUE
La métaphysique ou « philosophie première » est définie depuis Aristote comme la connaissance des premières causes et des premiers principes. Or la Critique de la raison pure conteste radicalement la possibilité même d'une telle connaissance, c'est-à-dire d'une connaissance d'objets suprasensibles, hors du champ de toute expérience possible, parce qu'elle excède les limites de notre pouvoir de connaître que cette Critique s'efforce justement d'établir. En ce sens, la métaphysique est pour Kant une entreprise vaine. Mais cette même Critique veut rétablir en son vrai sens l'intention métaphysique : elle est alors une connaissance rationnelle pure (en cela elle se distingue de toute connaissance empirique), mais une connaissance de principes rationnels déterminés (et en cela elle s'oppose à la logique, qui est purement formelle). En tant que métaphysique de la nature, elle contient les principes purs de la connaissance théorique de toutes choses ; en tant que métaphysique des moeurs, elle contient les principes qui président à l'usage pratique de la raison et qui sont alors indépendants de toute anthropologie ou connaissance de l'homme, nécessairement établie à partir de l'expérience. En ce sens positif, la métaphysique suppose la Critique, qui seule la rend possible et qu'elle-même accomplit ou achève.
PRATIQUE
La pratique est le domaine de ce qui est possible par liberté. Ce terme désigne donc le champ des actions humaines en tant qu'elles relèvent d'une volonté qui peut être déterminée par la raison pratique sous la forme de la loi morale.
RAISON
Dans son sens large, la raison est la faculté qui fournit des principes a priori, d'une part pour la connaissance (raison théorique ou spéculative), d'autre part pour l'action (raison pratique). Au sens étroit, dans lequel elle se distingue de l'entendement, elle unifie les connaissances élaborées par l'entendement.
SCIENCE
Toute science est un système de connaissances, par opposition à un simple agrégat ; elle doit être ordonnée par des principes et liée par l'idée d'un tout (idée qui ne se précise cependant qu'en cours de progression).
SENSIBILITÉ
La sensibilité est « la capacité de recevoir (réceptivité) des représentations grâce à la manière dont nous sommes affectés par des objets. » (Critique de la raison pure, PUF, p. 53.) La représentation que fournit la sensibilité, qui se rapporte de manière immédiate aux objets, contrairement aux concepts qui s'y rapportent de manière médiate, estune intuition. L'intuition est déjà en elle-même une mise en forme du « pur divers » de la sensation par la sensibilité, au moyen des formes a priori de la sensibilité, l'espace et le temps, qui constituent l'« intuition pure » lorsqu'on les considère indépendamment de tout objet empirique.
SPÉCULATION/SPÉCULATIF
La raison spéculative cherche à déterminer ce qui est, par opposition à ce qui doit être, et qui est objet de la raison pratique. En un sens plus restreint, la démarche spéculative est celle qui vise la connaissance d'objets qui sont hors de l'expérience.

FICHE REALISEE PAR OLE HANSEN-LOVE pour  son Introduction à la Préface de la Critique de la raison pure Hatier 2002

Nota bene: l'ouvrage sera disponible dans son intégralité sur le site de l'Académie de Grenoble

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