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Mercredi 16 avril 2008

 Pourquoi l'injustice mobilise-t-elle plus les hommes que la justice?

SUJET IEP 2000. Rapport du jury

Chaque terme de la question posée doit être lu, compris, médité, lui-même interrogé. Non seulement

injustice, terme auquel beaucoup de copies semblent avoir limité et arrêté leur lecture, mais aussi le couple justice/injustice, la corrélation d'intensité (plus), le verbe mobiliser (cf l'étymologie movere), le complément d'objet (les hommes : la foule ? le peuple ? ou chacun d'entre nous ?) et bien sûr la forme interrogative du sujet. Le libellé pose une question : quelles sont les raisons, les mobiles... ? Il ne formule pas un constat, du type l'injustice mobilise plus que la justice... Pourquoi n'est pas la même chose que pour quoi, ni en quoi beaucoup de candidats se sont contentés d'une sorte de catalogue des situations d'injustices, dans le temps ou l'espace.

( Il faut bien parler aussi du nombre relativement important de copies qui n'ont tout simplement pas compris le libellé, du fait d'un contresens sur mobiliser, confondu avec

séduire, fasciner, attirer : ce qui a engendré d'oiseux développements sur la méchanceté foncière de l'homme, où l'on convoquait Gygès et son anneau. Le même maniement incertain de la langue a conduit nombre de candidats à parler d'une mobilisation pour, et non pas contre l'injustice.)

Une fois le libellé compris dans sa littéralité, il fallait faire de la question un problème permettant de repenser les données du sujet. Il fallait se demander quel soupçon sur la justice la formulation du sujet pouvait entraîner. Le terme clé est celui de la

justice, qui devait être compris dans sa complexité, fait et valeur, institution et idéal, et non pas réduit à une seule dimension, celle de l'institution judiciaire, comme l'ont fait un très grand nombre de candidats, peut-être sous l'effet de l'actualité. Ce terme clé devait être confronté (mais sont-elles sur le même plan ?) à son antithétique, l'injustice. S'agit-il de l'injustice qui frappe autrui ou nous-mêmes ? De l'injustice que nous commettons ou dont nous sommes victimes (il semble curieusement que pour une majorité de candidats, seul l'Etat peut être responsable d'injustices) ? Qu'appelons-nous injustice, le désir ou l'intérêt particulier contrariés ? N'invoque-t-on jamais la justice que par intérêt, parce que nous éprouvons une situation comme injuste ? Mais l'injustice est-elle pensable sans l'idée de justice ? Et qu'appelons-nous justice : l'exercice de la légalité, ou le souci de la légitimité, un idéal ? Et si la justice est un idéal, faut-il y renoncer parce qu'on ne saurait l'atteindre ? Le sujet se prêtait à une réflexion plus directement politique : la mobilisation contre l'injustice ne justifie-t-elle pas des moyens que le combat pour la justice ne parvient pas à requérir ? Cette mobilisation est-elle exempte du risque de récupération politique, et n'est-ce pas une façon de se cantonner dans une dénonciation de situations particulières, sans mettre en place un projet général ? Mais l'urgence n'est-elle pas de répondre au scandale de situations injustes ? Le sujet invitait à une discussion fondée sur une analyse de termes complexes et polysémiques, sans en omettre un seul. Les candidats qui ont cru pouvoir esquiver cette exigence première ont été naturellement sanctionnés. Cette esquive, consistant à rédiger une composition parfois copieuse sans trop se préoccuper du sujet, a pu revêtir la forme du recyclage de cours sur des questions telles que le droit, la justice, la généalogie de la loi, le contrat social, qui ne contribuaient pas à traiter le sujet, le sujet servant seulement de prétexte à convoquer des savoirs de seconde main. L'esquive consistait aussi à affirmer d'emblée que se mobiliser contre l'injustice, c'est se mobiliser pour la justice : le problème est jugé résolu avant d'avoir été traité, et même formulé.

Il n'était sans doute pas inutile d'appuyer sa démonstration sur des exemples et des références judicieusement choisis. Des références philosophiques, car la justice est au coeur de la pensée philosophique depuis les Grecs : Platon est souvent cité

(le Gorgias, le Protagoras, la République), mais guère Aristote ; on recourt aussi à Rousseau, à Hobbes, mais l'histoire de la philosophie semble s'arrêter à Hegel, avec parfois des références à Rawls. Des références historiques, à condition qu'elles soient intelligemment sélectionnées. Il était vain, par exemple, de transformer la dissertation en compilation des journaux télévisés, en évoquant le conflit du Kosovo, les drames humanitaires ou de récents conflits sociaux, sans rapport évident avec le sujet. Les exemples puisés dans l'histoire se sont réduits dans beaucoup de copies au procès de Calas et à l'Affaire Dreyfus (qui s'est vu attribuer des grades divers). Enfin, si le rôle joué par les médias dans la mobilisation a été fréquemment souligné, il a été rarement analysé, faute d'outils conceptuels, tels que la médiologie notamment aurait pu en offrir. On ne répétera jamais assez que cette « épreuve d'ordre général », si elle ne comporte pas de programme, requiert une culture solide et maîtrisée. Solide, c'est-à-dire nourrie de lectures personnelles et de connaissances acquises dans le secondaire ou en classe préparatoire ; maîtrisée, c'est-à-dire convoquée à bon escient, mise au service d'une réflexion attentive au sujet, dans un développement composé. Il n'a pas manqué de bons, voire de très bons candidats, pour donner à cette exigence toute sa légitimité.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mercredi 16 avril 2008

RAWLS JOHN (1921-2002)
REPÈRES BIOGRAPHIQUES Philosophe américain, né en 1921. Son ouvrage Théorie de la justice (1971) a connu un retentissement considérable aux États-Unis et continue de susciter actuellement de nombreux débats et polémiques. Le succès de l'ouvrage est à la mesure des critiques - aussi nombreuses que véhémentes - qu'il a pu susciter.
Un premier paradoxe
Contemporaine du déclin de la doctrine marxiste, la philosophie de John Rawls renoue avec la tradition idéaliste de la philosophie politique. Écartant tous les faits (comme Rousseau*) dans un premier temps au moins, John Rawls pose le problème de la justice en termes d'instauration : comment pourrait-on instituer, se demande-t-il, une forme juste d'organisation sociale, abstraction faite de toute considération particulière (traditions et moeurs propres à telles et telles sociétés) ? Partant de là, il imagine une situation parfaitement hypothétique (comparable à l'« état de nature* » des anciens théoriciens du contrat* social), dans laquelle un ensemble de personnes doivent choisir les principes de répartition des biens fondamentaux qu'ils souhaitent adopter pour une société à venir. Le point important est le suivant ces personnes ignorent quelle sera leur position dans cette future société (" voile d'ignorance"). Ils ne peuvent donc vouloir favoriser qui que ce soit : par hypothèse donc, ils opteront pour l'organisation la meilleure pour tous, c'est-à-dire pour la solution qui serait la plus avantageuse globalement, et qui ne sacrifierait a priori aucune catégorie sociale (ni les plus favorisés par la naissance, ni les plus démunis, ni qui que ce soit...). La décision générale - pour finir - est très paradoxale : bien qu'aucun individu raisonnable placé dans une telle situation ne puisse désirer une société injuste (qui puisse sacrifier les intérêts ou les droits de quelques-uns au profit de la comnunauté ou de l'une de ses parties), tous pourtant doivent s'accorder sur la reconnaissance du bien-fondé des inégalités sociales et économiques.

Deux principes de base
Les principes retenus seront, selon John Rawls, les suivants
« 1. Chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base égales pour tous, qui soit compatible avec le même système pour les autres.
« 2. Les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois : a. on puisse raisonnablement s'attendre à ce qu'elles - dent à l'avantage de chacun ; b. qu'elles soient attachées à des positions et des fonctions ouvertes à tous. ') (Théorie de la justice.)
Le premier principe, qui exprime l'engagement de John Rawls en faveur du libéralisme, signifie que la liberté est le premier des biens et que la justice - conçue comme équité' - est d'abord et essentiellement la répartition égale entre tous les hommes de cela même qui constitue leur valeur et leur dignité. Ce principe ne peut souffrir aucune exception, et il est absolument prioritaire : la liberté de quiconque ne saurait être sacrifiée, en aucun cas, et pour quelque raison que ce soit.
Le deuxième principe en revanche, est beaucoup plus original et ambigu. Que signifie-t-il exactement? Que les inégalités sociales et économiques peuvent être tolérées, en ce sens qu'elles constituent globalement une situation plus fructueuse pour tous (les inégalités, en effet, servent de stimulant à l'activité, elles augmentent les réserves totales de biens et de produits disponibles). Mais cette tolérance rencontre des limites très strictes : les positions les plus favorisées doivent être accessibles à tous (principe démocratique de l'égalité des chances) et les inégalités ne sont tolérables que si elles profitent à tout le monde, ou aux plus défavorisés. Admettons par exemple qu'une disposition soit apparemment très inégalitaire : l'institution d'une école privie de très haut niveau, ou même d'une filière très élitiste dans l'école publique.
Faut-il la rejeter d'emblée ? Certainement pas, répondrait Joint Rails, car l'une ou l'autre, à certaines conditions (bourses, encouragement et soutien des plus motivés, en particulier lorsqu'ils sont défavorisés), peuvent profiter à tous. Ainsi le maintien d'une première classe, dans un métro, peut profiter à tous, si l'on décide d'en faciliter l'accès aux plus handicapés aux heures de pointe...
La théorie de John Rawls a été contestée par les milieux intellectuels de droite et de gauche, et sur plusieurs plans. À droite, on lui reproche de célébrer l'Étatprovidence (État-assistance) parce qu'il insiste sur la nécessité de prendre d'abord en compte l'intérêt des plus démunis ; à gauche, de légitimer la logique des institutions économiques dominantes (le < marché 10 . D'autres enfin s'indignent de sa prétention à tirer d'une conception individualiste, occi
dentale, et pour tout dire, kantienne de l'homme, une conception de la justice  intemporelle et universelle. John Rawls a répondu à ces critiques dans ses travaux ultérieurs, et le débat est loin d'être clos.

 PRINCIPAUX ÉCRITS : Théorie de la justice (1971) ; Anarchie, État et Utopie (1988) ; Justice et dé
(1993).démocratie  (1993)
Article paru dans Philosophie de A à Z , rédigé pr LHL

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