LA LAICITE (corrigé sujet IEP Lille avril 2007)
( Sources :
Spinoza
Traité théologico-politique (1670) (Classiques Hatier 1993)
Kant
La religion dans les limites de la simple raison (1793) (Classiques Hatier, 2000)
Condorcet
Cinq mémoires sur l'instruction publique 1792
Claude Nicolet
L'idée républicaine en France, 1995
Jean Bauberot
Histoire de la laïcité en France, 2007
LA LAICITEINTRODUCTIONLe mot "
laïc " vient du grec "
laïkos " qui veut dire " du peuple ", de " laos " , le peuple.
Communément, un état laïc est un état basé sur l'idée de séparation de spouvoirs : l'Etat n'exerce aucun pouvoir religieux , et les Eglises aucun pouvoir politique.
E. Renan : " La laïcité, c'est-à-dire l'Etat neutre entre les religions, tolérant pour les autres cultes et forçant l'Eglise à lui obéir sur ce point capital " (1882, Réponse au discours de Louis Pasteur)
Notre constitution du 4 oct 1958 stipule que : " La France est une république indivise, laïque, démocratique et sociale " (Titre premier, art 2)
En Europe elle fut d'abord le seul pays laïc (elle a été suivie en 1976 par le Portugal).
La Turquie est laïque depuis 1921, mais l'indépendance de l'Etat et de la religion n'est pas réciproque : l'Etat peut édicter des règles en matière de religion. La laïcité turque est un principe politique et non pas une philosophie comme en France.
Les Etats-Unis sont laïcs (premier amendement de la constitution de 1787) pourtant la société et les pratiques politiques sont très marquées par la ou les religiosité ambiante. (lire l'article laïcité sur wikipedia) .
La question est la suivante :
Qu'est-ce que la laïcité ? Est-ce seulement un principe d'ordre public (cf Turquie) ou bien est-ce aussi une philosophie ? Un idéal ?
Nous retiendrons cette seconde réponse. Mais alors il faut préciser quel est cet idéal : c'est celui de la liberté absolue des consciences. Ce qui appelle deux remarques :
1) Si l'Etat laïc, c'est l'Etat du peuple, il a pour synonyme la démocratie. Or chacun peut constater que ni l'idéal de liberté absolue des consciences, ni même celui de séparation (de pouvoirs, des sphères) ne sont spontanément populaires. Aujourd'hui, en pleine campagne électorale, Sarkozy fait valoir a foi chrétienne pour attirer les derniers hésitants ! Cet idéal n'est donc pas spontané. Au contraire, il fut atteint ou promu en France au terme d'une très longue et très douloureuse histoire
2) Problème : la laïcité est-elle -comme nous l'admettons volontiers- un idéal universelle ou bien n'est-elle qu'un système ou un " modèle " géographiquement et culturellement situé ? Pour B. Etienne, sociologue français elle n'est que " l'expression idéologique des intérêts de la petite bourgeoisie parasitaire mise en danger par la modernité mondiale ".
(L'Islam et la France, 2000)
Qu'est-ce que la laïcité ?
I La SECULARISATION, c'est-à-dire LA SEPARATION DES POUVOIRS De
secular : temporel
La laïcité, c'est la séparation du religieux et du politique, de la théologie et de la philosophie, du sacré et du profane.
Dans une société traditionnelle, tous les aspects de la vie -économiques, politiques, religieux,artistiques -sont fondus ensemble. La religion est partout . C'est elle qui assure l'unité de cette vie complètement intégrée.
Avec la rationalisation du monde moderne, on observe une différenciation des institutions. Las activités se dissocient. Elles s'organisent en institutions autonomes dont la plus importante est l'Etat. Dans ce mouvement de différenciation, la religion se trouve progressivement refoulée, elle ne concerne plus l'ensemble du social. Elle apparaît comme une dimension particulière de la vie sociale, avec ses propres institutions spécialisées (cf le texte de Durkheim sur le désenchantement du monde).
Max Weber a montré que la tradition judéo-chrétienne a joué un rôle décisif dans ce processus lié à l'individualisme, dont la Réforme est le pivot. Mais c'est avec le mouvement des Lumières lui-même inspiré par Descartes et Spinoza, qui a permis à l'homme de s'arracher à l'emprise du religieux en Europe.
Au niveau des institutions, il y a eu deux grandes étapes :
1) La Concordat 8 avril 1802. Convention entre le Pape et le gouvernement français.
2) La loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905, qui fait suite aux lois de Jules Ferry (1881-1882)
Voici les grands bouleversements opérés lors de ces deux étapes :
1) Première étape :
- Fragmentation institutionnelle : la religion n'est plus une institution englobante
- Reconnaissance de la légitimité du " besoin religieux " et prise en charge des " cultes reconnus " par les pouvoirs publics
- Pluralité des cultes : ils peuvent coexister pacifiquement dans la société et même contribuer à cimenter le tissu social.
2) Seconde étape :
- la dissociation institutionnelle ; La religion est marginalisée. Elle a désormais le statut d'institution-association. Elle devient facultative
- Absence de légitimité : devenue " affaire privée " les besoins religieux n'ont plus d'objectivité socialement reconnue
- Liberté de conscience et de culte : l'Etat reconnaît à chaque citoyen le libre choix et le libre refus de toute religion. Les différents cultes sont de " droit privé " mais leur possibilité d'expression collective est garantie.
Conclusion : L'Etat laïc est neutre, tolérant et plus ou moins bienveillant. Mais la laïcité, c'est aussi une nouvelle morale, fondée sur un idéal rationnel et humaniste (voir textes Condorcet et Guy Grand en annexe).
II LA REPUBLIQUE INTERIEURE La laïcité républicaine est d'abord une institution collective : " une organisation de l'Etat telle qu'elle s'interdise toute action autoritaire et déloyale sur les consciences, et qu'il veille à ce que nul parti, nulle secte , nulle opinion ne puisse en exercer " (Claude Nicolet , l'Idée républicaine en France). Nous venons de le voir (première partie)
Mais c'est aussi une " ascèse individuelle " , c'est-à-dire une conquête sur soi-même fondée sur des devoirs républicains. Le premier d'entre eux est : " Instruis-toi ! "
Retenons six traits :
-Le refus des transcendances. La République se construit et se détermine elle-même. L'homme est à la source et au centre de toute nécessité. Dieu est " au nombre des inconnaissables ". " La République s'arrête au seuil des consciences " Jules Ferry
- L' "anti-cléricalisme " (mot introduit par Sainte Beuve) Le cléricalisme est la confusion du temporel et du spirituel (texte de F. Buisson : Ferdinand Buisson, qui l'a exprimé le plus justement cléricalisme ne se mesure pas à l'étendue plus ou moins restreinte de la prison où il enferme l'esprit humain, il consiste à l'emprisonner. Catholique, protestant ou juif, on devient clérical à l'instant précis où l'on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure qui s'arroge et à qui l'on reconnaît un caractère divin. [...] Quiconque accepte un credo [...] renonce à être un libre penseur pour devenir un croyant, c'est-à-dire un homme qui nous prévient qu'à un moment donné il cessera d'user de sa raison pour se fier à une vérité toute faite qu'il ne lui est pas permis de contrôler " . Cité par Claude Nicolet, p 500 .
-Humanisme : " le plein épanouissement de toutes les puissances de l'homme sous le contrôle de la plus humaine des facultés " (texte de Guy Grand)
-Rationalisme : " Enseigner à l'enfant qu'il y a bien des manières de croire en Dieu et de servir Dieu, mais qu'il n'y en a qu'une sur laquelle tout le monde soit d'accord, c'est l'obéissance aux lois de la conscience et aux lois de la raison " F. Buisson
Dictionnaire pédagogique, 1911)
-Libre pensée . Contre les Eglises, mais aussi contre le pouvoir sacralisé (notamment pas l'Eglise Socialiste) Résistance d el'Esprit qui refuse d'adorer ; " Puisque le pouvoir est partout , il faut que la pensée soit partout. Il faut des éveilleurs, et laisser tout le reste à ceux qui n'ont pas le courage de penser pour l'avenir. Cela est démocratique, il faut des éclairs d'aristocratie partout dans la foule ; Il faut des individus. Je me moque des partis. Tel idéologue est plus radical, oui , ma foi, que tel mouton socialiste. La libre pensée est radicale, et tout le reste est moinerie " Propos,II, p 947
Conclusion :
La laïcité est le trait le plus original de l'histoire française. Elle est également l'objet des débats les plus brûlants cf Bruno Etienne contre les " laïquards " (L'islam en France, 2000). Faut-il aménager, tempérer notre laïcité ?
III VERS UNE NOUVELLE LAICITE ? Faut-il redéfinir la laïcité ? En prenant en compte les nouvelles réalité sociologiques ?
A force d'intransigeance, ne risque-t-on pas de détruire l'esprit de la laïcité ?
Trois dangers :
1) Favoriser l'exclusion des minorités et faire ainsi (effet pervers) le jeu des fanatismes ?
2) Bafouer les droits individuels au nom de la laïcité
3) Empêcher la constitution d'un ciment culturel et civique et appauvrir,de fait, la République (argument de Sarkozy
aujourd'hui)
Voici les propositions pour assouplir la laïcité ( Ligue de l'enseignement et Jean Bauberot)
-ne pas enfermer la laïcité dans l'unique débat scolaire
- Refuser les nouveaux intégrismes, y compris l'intégrisme de l'universel
-Penser le pluralisme (différent de la neutralité) . Pour élaborer une laïcité plurielle, il faut refuser l'idée selon laquelle il existerait une nature humaine identique et immuable (cf mon chapitre " Peut-on définir l'homme " ? dans mon Cours particulier de philosophie et le chapitre sur la diversité des cultures..)
- Ne pas refouler le religieux, ne pas sacraliser l'école (= temple laïc), réintroduire l'enseignement religieux à l'école.
Réponse des défenseurs de la laïcité " dure " : Jules Ferry avait bien fait d'interdire aux petits basques et aux petits bretons de parler patois à l'école. Cette " violence " leur fut salutaire.
Conclusion : affaire du voile. Les partisans de la position ferme ont eu gain de cause.
CONCLUSION L'humanisme traditionnel, qui fondait la laïcité, n'a plus cours, dans sa forme optimiste. Le pluralisme, la tolérance, la reconnaissance du " caractère indécidable des fondements " (Gauchet, Lefort) sont des données de fait qui tendent à se substituer à l'ancienne foi laïque. Voir à ce sujet Claude Lefort : la démocratie, c'est l'institutionnalisation du conflit (dernier ouvrage :
Le temps présent. Belin 2006)
ANNEXES1) Texte de Condorcet : Fonder la morale sur les seuls principes de la raison :
" Les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les instituts, seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La constitution, en reconnaissant le droit qu'a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d'admettre, dans l'instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d'une partie des citoyens, détruirait l'égalité des avantages sociaux, et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière, et de n'admettre dans l'instruction publique l'enseignement d'aucun culte religieux.
Chacun d'eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres. Les parents, quelle que soit leur opinion sur la nécessité de telle ou telle religion, pourront alors envoyer leurs enfants dans les établissements nationaux ; et la puissance publique n'aura point usurpé sur les droits de la conscience, sous prétexte de l'éclairer et de la conduire.
D'ailleurs, combien n'est-il pas important de fonder la morale sur les seuls principes de la raison ! Quelque changement que subissent les opinions d'un homme dans le cours de sa vie, les principes établis sur cette base resteront toujours également vrais, ils seront toujours invariables comme elle; il les opposera aux tentatives que l'on pourrait faire pour égarer sa conscience, elle conservera son indépendance et sa rectitude, et on ne verra plus ce spectacle si affligeant d'hommes qui s'imaginent remplir leurs devoirs en violant les droits les plus sacrés, et obéir à Dieu en trahissant leur patrie.
Ceux qui croient encore à la nécessité d'appuyer la morale sur une religion particulière doivent eux-mêmes approuver cette séparation :car, sans doute, ce n'est pas la vérité des principes de la morale qu'ils font dépendre de leurs dogmes ; ils pensent seulement que les hommes y trouvent des motifs plus puissants d'être justes ; et ces motifs n'acquerront-ils pas une force plus grande sur tout esprit capable de réfléchir, s'ils ne sont employés qu'à fortifier ce que la raison et le sentiment intérieur ont déjà commandé ? "
Cinq mémoires sur l'instruction publique, (1792).
2) Emile Durkheim: Le déclin irréversible de la religion
" S'il y est une vérité que l'histoire a mise hors de doute, c'est que la religion embrasse une portion de plus en plus petite de la vie sociale. A l'origine, elle s'étend à tout ; tout ce qui est social est religieux : ces deux mots sont synonymes. Puis, peu à peu, les fonctions politique, économique, scientifique s'affranchissent de la fonction religieuse, se constituent à part et prennent un caractère temporel de plus en plus accusé. Dieu, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui était d'abord présent à toutes les relations humaines, s'en retire progressivement : il abandonne le monde aux hommes et à leurs disputes. Du moins, s'il continue à les dominer, c'est de haut et de loin... sans doute, si cette décadence était, comme on est souvent porté à le croire, un produit original de notre civilisation la plus récente, et un événement unique dans l'histoire des sociétés, on pourrait se demander si elle sera durable ; mais en réalité elle se poursuit d'une manière ininterrompue depuis les temps les plus lointains... L'individualisme, la libre pensée, ne datent ni de nos jours , ni de 1789, ni de la Réforme, ni de la scolastique, ni de la chute du polythéisme gréco-latin, ou des théocraties orientales. C'est un phénomène qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s'arrêter tout au long de l'histoire ".
Emile Durkheim,
De la division du travail social, 1893.
4) Texte Guy Grand : Humanisme et laïcité
" Reconnaissons pourtant, si l'on va au fond de ces idées de neutralité et de laïcité, qu'elles ont une portée plus profonde que l'idée d'une protection légitime de l'enfant, du citoyen et de l'Etat contre la domination séculaire de l'Église; elles sont grosses implicitement de toute une philosophie. Cette philosophie dépasse le positivisme de stricte observance tel que l'entendait Auguste Comte; elle l'élargit jusqu'à une nouvelle métaphysique, car toute doctrine vraiment grande suppose une métaphysique. Cette doctrine, c'est essentiellement un grand acte de confiance dans le pouvoir de l'homme de se sauver lui-même, d'organiser sa politique, son économie, sa morale en dehors de tout appel au surnaturel, par l'action de sa raison disciplinant ses aspirations vers la justice et la bonté. À cette hauteur, la philosophie de la république, si l'on peut donner son sens plein à un mot dont l'usage est généralement plus restreint, c'est l'humanisme, c'est-à-dire le plein épanouissement de toutes les puissances de l'homme, sous le contrôle de la plus humaine des facultés, la raison. Confiance qui n'est pas aveugle, qui n'ignore rien des tares ancestrales ni des survivances animales, mais qui fait crédit au génie humain pour se purifier toujours davantage de ces survivances et affirmer progressivement la victoire de l'esprit sur la nature brute. Et l'on sent bien qu'ici est le choix suprême. Beaucoup, même parmi les républicains, ne croient pas que soit possible le salut de l'homme et des sociétés sans le recours à la puissance surnaturelle qui les enveloppe, et les dépasse. Ils n'en ont pas moins droit de cité dans un Etat qui ne légifère que pour l'ordre politique et respecte le mystère métaphysique de chaque personne. Mais l'originalité de la III° République française, entre toutes les nations, est d'avoir affirmé, par ses institutions, que l'homme peut, par lui-même, se sauver. Cette croyance explique le soin jaloux avec lequel ces hommes d'État veillent sur l'idée de laïcité; elle les pousse à pénétrer de cette idée même son expansion lointaine : à côté des établissements religieux, et sans manquer aux lois de la tolérance et de l'amitié, la Mission laïque française veut faire pour les indigènes ce que Ferry a fait pour les citoyens de la métropole. Et l'on peut trouver que c'est orgueil, présomption, sacrilège. Peut-être... " Cité par Claude Nicolet, p 501
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