La morale n'est pas une doctrine du bonheur selon Kant:
"La morale n'est donc pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. C'est seulement lorsque
la religion s'y ajoute, qu'entre en nous l'espérance de participer un jour au bonheur dans la mesure où nous avons essayé de n'en être pas indignes.
Quelqu'un est digne de posséder une chose ou un état, quand le fait qu'il la possède est en harmonie avec le souverain bien. On peut maintenant voir facilement que tout ce qui nous donne la dignité
dépend de la conduite morale, parce que celle-ci constitue dans le concept du souverain bien la condition du reste ce qui appartient à l'état de la personne), à savoir la condition de la
participation au bonheur. Il suit donc de là qu'on ne doit jamais traiter la morale en soi comme une doctrine du bonheur, c'est-à-dire comme une doctrine qui nous apprendrait comment devenir
heureux, car elle n'a exclusivement affaire qu'à la condition rationnelle (conditio sine qua non) du bonheur et non à un moyen de l'obtenir. Mais quand elle a été exposée complètement (elle qui
impose simplement des devoirs et ne donne pas de règles à des désirs intéressés), quand s'est éveillé le désir moral, qui se fonde sur une loi, de travailler au souverain bien (de nous procurer le
royaume de Dieu), désir qui n'a pu auparavant naître dans une âme intéressée, quand, pour venir en aide à ce désir, le premier pas vers la religion a été fait, alors seulement cette doctrine morale
peut être appelée aussi doctrine du bonheur, parce que l'espoir d'obtenir ce bonheur ne commence qu'avec la religion".
Emmanuel Kant, Critique de ia raison pratique (1788),
trad. F. Picavet, Éd. PUF, coll. Quadrige, 5'éd, 1997, p. 139.
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Selon Kant, les peuples sont toujours "mûrs pour la liberté". Autant dire que l' argument des despotes ("il est trop
tôt!") n'est jamais recevable.
Son argumentation rejoint ici ce qu'il dit à propos des enfants qui doivent apprendre à penser par eux-mêmes dès qu'ils ont l'âge de raison:
« J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la
liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi, les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une
hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté (il faut être libre pour pouvoir se
servir utilement de ses forces dans la liberté). Les premiers essais en seront sans doute grossiers, et liés d’ordinaire à une condition plus pénible
et plus dangereuse que lorsqu’on se trouvait encore sous les ordres, mais aussi confié aux soins d’autrui ; cependant jamais on ne mûrit pour la raison autrement que grâce à ses tentatives
personnelles (qu’il faut être libre de pouvoir effectuer). Je ne fais pas d’objection à ce que ceux qui détiennent le pouvoir renvoient
encore loin, bien loin, obligés par les circonstances, le moment d’affranchir les hommes de ces trois chaînes. Mais, ériger en principe que la
liberté ne vaut rien d’une manière générale pour ceux qui leur sont assujettis et qu’on ait le droit de les en écarter toujours, c’est là une atteinte aux droits régaliens de la divinité
elle-même qui a créé l’homme pour la liberté. Il est plus commode évidemment de régner dans l’Etat, la famille et l’Eglise quand on peut faire aboutir un pareil principe. Mais est-ce aussi plus
juste ? »
Kant
La religion dans les limites de la simple raison (1793) Traduction J. Gibelin
VRIN 1972 Quatrième partie Deuxième section Note p 243
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