Constatant l'inaptitude de l'éthique traditionnelle à répondre aux défis du progrès technique, Hans Jonas montre ici que la reconnaissance d'un droit de la nature, loin d'obéir à une exigence de réciprocité, dépend au contraire de notre responsabilité, mais en un sens nouveau de ce mot:
"Si le nouveau type de l'agir humain voulait dire qu'il faut prendre en considération davantage que le seul intérêt «de l'homme» - que notre devoir s'étend plus loin et que la limitation
anthropocentrique' de toute éthique du passé ne vaut plus? Du moins n'est-il plus dépourvu de sens de demander si l'état de la nature extra-humaine, de la biosphère dans sa totalité et dans
ses parties qui sont maintenant soumises à notre pouvoir, n'est pas devenu par le fait même un bien confié à l'homme et qu'elle a quelque chose comme une prétention morale à notre égard - non
seulement pour notre propre bien, mais également pour son propre bien et de son propre
droit. Si c'était le cas, cela réclamerait une révision non négligeable des fondements de l'éthique. Cela voudrait dire chercher non seulement le bien humain mais également le bien des
choses extra-humaines, c'est-à-dire étendre la reconnaissance de fins en soi » au-delà de la sphère de l'homme et intégrer cette sollicitude dans le concept du bien humain. Aucune éthique
du passé (mise à part la religion) ne nous a préparés à ce rôle de chargés d'affaires - et moins encore la conception scientifique dominante de la nature. Cette dernière nous refuse même
décidément tout droit théorique de penser encore à la nature comme à quelque chose qui mérite le respect puisqu'elle réduit celle-ci à l'indifférence de la nécessité et du hasard et qu'elle l'a
dépouillée de toute la dignité des fins. Et pourtant: un appel muet qu'on préserve son intégrité semble émaner de la plénitude du monde de la vie,
là où elle est menacée. Devons-nous l'entendre, devons-nous reconnaître la légitimité de sa prétention, sanctionnée par la nature des choses ou devonsnous y voir simplement un sentiment de notre
part, auquel nous pouvons céder quand nous le voulons et dans la mesure où nous pouvons nous le permettre? Prise au sérieux dans ses implications théoriques la première thèse nous obligerait à
élargir considérablement la conversion de la pensée mentionnée au-delà de la doctrine de l'agir, c'est-à-dire l'éthique, vers la doctrine de l'être, c'est-à-dire la métaphysiques, dans laquelle
en dernière instance toute éthique doit être fondée".
Hans Jonas, Le Principe responsabilité (1979), trad. J. Greisch, Flammarion, colt. «Champs», p. 34-35.
Lire aussi ici L'humanité à
venir a-t-elle des droits?:
Peut-on concilier exigence d'égalité et identités multiples?
Amy Gutman montre ici que l'identité se constitue dialogiquement:
" Reconnaître et traiter les membres de certains groupes comme égaux semble désormais exiger des institutions publiques la reconnaissance plutôt que l'ignorance des particularités
culturelles, au moins pour ceux dont la conscience qu'ils ont d'eux-mêmes dépend de la vitalité de leur culture. Cette exigence de reconnaissance politique d'une spécificité culturelle - étendue
à tous les individus - est compatible avec une forme d'universalisme qui range la culture et le contexte culturel propres à certains individus parmi leurs intérêts fondamentaux.
Toutefois, les problèmes surgissent lorsque nous venons à considérer le contenu des diverses cultures. Une société démocratique libérale doit-elle respecter, par exemple, les cultures dont la
prétention à la supériorité ethnique ou raciale est contraire à d'autres? Si oui, comment le respect d'une culture revendiquant la supériorité peut-il se concilier avec l'engagement à traiter
tous les hommes comme égaux? Si une démocratie libérale ne peut ni ne doit respecter ce genre de cultures « suprématistes », même si elles sont hautement appréciées par un grand nombre de
défavorisés, quelles sont précisément les limites morales à fixer aux demandes légitimes de reconnaissance politique- que présentent les cultures particulières?
Ces problèmes de reconnaissance politique pour les groupes culturels minoritaires comptent aujourd'hui parmi les plus aigus et les plus épineux pour beaucoup de sociétés démocratiques (ou en voie
de démocratisation). Charles Taylor présente à ce sujet un point de vue original dans son essai « La politique de reconnaissance », repris de sa conférence inaugurale au Centre universitaire pour
les valeurs humaines, à l'université de Princeton.
Taylor part des controverses politiques qui se sont exacerbées à propos du nationalisme, du féminisme et du multiculturalisme, pour présenter une perspective nourrie d'histoire et de philosophie
sur l'essentiel de la demande faite par beaucoup de groupes les institutions publiques doivent reconnaître leur identité particulière. Dans l'Ancien Régime, lorsqu'une minorité pouvait être
assurée de ses honneurs (en tant que « seigneur » ou « dame »), tandis que la majorité ne pouvait aspirer à une reconnaissance publique, l'exigence de reconnaissance était inutile pour le petit
nombre et futile pour la masse. Seul l'effondrement des hiérarchies sociales stables a généralisé et banalisé l'exigence de reconnaissance publique, avec le concept de dignité égale pour tous les
individus. Tous sont égaux - « M. », « Mme » ou « Mlle » - et tout le monde entend être reconnu comme tel. Autant et pas plus.
Mais les revendications des citoyens égaux dans la sphère publique sont plus problématiques et plus conflictuelles que notre appréciation de l'effondrement des honneurs aristocratiques ne nous le
laisse présumer. Taylor met en lumière les questions que pose la tentative ingénieuse faite par Jean-Jacques Rousseau et ses disciples pour satisfaire le besoin de reconnaissance publique - perçu
comme universel - en transformant l'égalité humaine en identité. La politique de reconnaissance selon Rousseau, telle que Taylor la caractérise, est en même temps méfiante vis-à-vis de toute
différenciation sociale et accueillante aux tendances niveleuses - voire totalitaires - d'une politique visant le bien commun, où celui-ci reflète l'identité universelle de tous les citoyens.
L'exigence de reconnaissance peut être satisfaite sur cette base, mais seulement après avoir été socialement et politiquement disciplinée de sorte que les gens tirent orgueil d'être un peu plus
que des citoyens égaux et s'attendent donc à être reconnus en
public seulement en tant que tels. Taylor objecte avec justesse que c'est un prix trop élevé à payer pour la politique de reconnaissance.
Les démocraties libérales, malgré Rousseau, ne sauraient considérer la citoyenneté comme une identité qui englobe tout, parce que premièrement, les gens sont des individus uniques, enfants et
créateurs de leurs oeuvres, comme John Stuart Mill et Ràlph Waldo Emerson l'ont reconnu; et que deuxièmement, les gens sont aussi « porteurs de culture », la culture qu'ils véhiculent différant
selon qu'on les identifie par rapport à leur passé ou par rapport à leur présent. La conception d'êtres humains uniques, auto-innovants et créateurs, ne doit pas être confondue avec la
représentation d'individus « atomistiques » créant leur identité de novo et poursuivant leurs finalités indépendamment les uns des autres. Une partie de l'unicité des individus résulte de la
façon dont ils intègrent, reflètent et modifient leur propre héritage culturel et celui des autres gens avec qui ils entrent en contact. ,Selon Taylor, l'identité humaine est créée «
dialogiquement », en réponse à nos relations avec les autres, dialogues réels compris. La dichotomie instaurée par certains théoriciens politiques entre
individus « atomistiques » et
individus socialement structurés est donc fausse. Si l'identité humaine est construite et constituée « dialogiquement », alors la reconnaissance publique de notre identité requiert une politique
qui nous laisse de la place pour délibérer publiquement sur ces aspects de l'identité que nous partageons - réellement ou potentiellement - avec d'autres citoyens. Une société qui reconnaît
l'identité individuelle sera une société démocratique délibérative, parce que l'identité individuelle est partiellement constituée par des dialogues collectifs".
Amy Gutmann
Introduction au livre de Charles Taylor Multiculturalisme .Différence et démocratie
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