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Lundi 30 avril 2007
Faut-il critiquer la démocratie?
C
opie rédigée par Manon Allard HK2, avril 2007

  La démocratie est un type de régime qui est pour nous, aujourd'hui, synonyme de république, ou d'Etat de droit, et où le peuple se gouverne lui-même en vue de l'intérêt général. La constitution de ce type d'Etat confère des droits inaliénables aux citoyens, droits tels que la liberté d'expression. Il est donc possible, dans une démocratie, d'exprimer une critique quelle qu'elle soit, et donc de porter un jugement critique  sur le régime lui-même. Si cela est possible, est-ce pour autant une nécessité vitale pour la démocratie ? Nous verrons que la discussion et le débat sont au cœur du fonctionnement de la démocratie ; et qu'il est nécessaire - on doit le faire - de porter un jugement critique sur la démocratie et ses dangers pour éviter que le régime ne soit dévoyé.
  

 Le débat public est au cœur du fonctionnement de la démocratie. L'une des caractéristiques de l'Etat de droit est de comporter des séparations, qui limitent le pouvoir de l'intérieur. L'Etat est d'ailleurs conçu comme une entité supérieure à la société. Pour Hobbes, c'est le souverain, auquel les hommes délèguent leur pouvoir et leur volonté, au travers d'un contrat (" covenant "). Son pouvoir est alors absolu sur les sociétaires, mais il les protège les uns des autres. Pour Rousseau, on ne peut déléguer sa volonté à un tiers, elle " est sienne ou elle est autre ", c'est tout. Le " contrat social " est pour lui ce qui fait du peuple un corps politique souverain, et la loi, ou la constitution, est l'émanation de la volonté générale. Il y a donc, avec ces deux philosophes contractualistes, l'idée d'une première division (entre corps politique-sociétaire et peuple) destinée à rétablir l'égalité naturelle (pour Rousseau) et à protéger les intérêts des sociétaires (Hobbes). Pierre Manent évoque ces séparations dans son Cours familier  de philosophie : il montre que pour Montesquieu, la séparation du pouvoir du souverain en trois (les pouvoirs exécutif, législatifs, et judiciaire -même si ce dernier doit être presque invisible) permet d'éviter les abus ; un équilibre s'instaure entre eux par un jeu partisan. Cet équilibre est maintenu par l'existence d'autres séparations comme celle de l'Etat et de la société civile, de l'opposition et de la majorité ou de l'Eglise et de l'Etat. Ces séparations sont donc la garantie d'un Etat de droit, mais elles impliquent aussi que l'équilibre soit maintenu par la discussion, le débat  entre les différents partis ; débat qui porte sur l'intérêt général : ainsi la création d'un espace de débat publique est nécessaire au fonctionnement de la démocratie.
  Une des autres caractéristiques de l'Etat de droit est l'égalité. C'est l'une des valeurs que Tocqueville évoque dans De la démocratie en Amérique, avec la souveraineté de la nation et l'opinion publique. De ces valeurs découlent celle de la liberté, et, de fait, l'autonomie et l'individualisme. Ces valeurs sont en contradiction avec celle de l'autorité, qui est la capacité de se faire obéir sans user de la force, en vertu d'un rapport inégalitaire. Pierre Manent met justement en évidence le fait que l'Etat de droit s'est construit contre le droit : les autorités traditionnelles (loi familiale, religieuse...) sont ainsi disqualifiées par la mentalité démocratique. Se pose ainsi la question du fondement, de la légitimité du pouvoir démocratique : ce questionnement doit, pour les " antitotalitaires ", être constant, puisqu'il n'y a plus de dogmes intangibles dans l'Etat moderne. Aujourd'hui, les deux seuls valeurs aussi recevables sont, pour Pierre Manent, la liberté et la science ; la science, qui donne à voir à l'esprit le monde en son entier, sans mystère, et qui expose ce qui est, non ce qui devrait être, fournit de ce fait les cadres incontestables (qui conteste une vérité mathématique ?) de l'espace publique. Dans le même temps, celui-ci se vide : on n'y recherche plus la vie, la vie est hors de lui. Mais il sera le lieu de la liberté : l'espace public , dont la science fournit le cadre  est le lieu où ce questionnement sur la légitimité du pouvoir peut avoir lieu, en toute liberté.
 L'espace public fournit un cadre pour le débat public. C'est le lieu où s'exerce la liberté et où les choix politiques, à travers la discussion, sont possibles. Rien en démocratie, ne peut être soustrait à ce débat public, selon Claude Lefort. De la disqualification des autorités traditionnelles résulte le consentement tacite à la légitimité des diverses opinions et croyances, et au conflit. Le conflit et la critique sont ainsi inséparables de la démocratie. De plus, l'autorité est ailleurs que dans la tradition : on la trouve dans la raison. Ainsi les craintes d'abus par rapport à un régime participatif se trouvent effacées. Le gouvernement n'est que le dépositaire du pouvoir, il ne fait plus autorité par lui-même. Il est exécutant et applique la loi aux cas particuliers. Il doit se justifier de chacune de ses décisions auprès du peuple : celles-ci sont légitimes si elles sont rationnelles et justes. Ce changement de la source de la légitimité du pouvoir montre donc que la discussion s'impose en démocratie ; et que le peuple est en droit de critiquer ses représentants. Faute de quoi, la situation serait bloquée : par la critique on cherche à voir ce que la situation est et ce qu'elle pourrait être, pour prendre des décisions et faire des choix en ce qui concerne l'intérêt général. La discussion, qui implique la critique,est donc nécessaire à la bonne marche de la démocratie ; ou plutôt : elle en est inséparable. Cependant, ceci concerne la discussion à l'intérieur de la démocratie ; il est aussi nécessaire de critiquer la démocratie dans son ensemble (ce qui n'exclut pas de le faire au sein de l'espace public).
   La démocratie est un type de régime dont les valeurs en elles-mêmes comportent le risque
De dévoyer le régime. Aristote, dans sa classification des types d'Etats (dans Les Politiques) , montre cela  en distinguant la démocratie du régime constitutionnel, lequel est le gouvernement du peuple, par et pour le peuple, tandis que la démocratie (prise dans un sens opposé à celui que nous utilisons) est le gouvernement du peuple par le peuple, mais pour ses intérêts particuliers : c'est donc une forme de despotisme. Tocqueville lui aussi percevra ce danger : l'égalité, et donc la liberté et l'autonomie qu'implique la démocratie brisent la chaîne
de la société aristocratique et peuvent mener à un nouveau despotisme. En effet, dans la société féodale, chacun est hiérarchiquement lié aux autres, et en dépend pour ses affaires. La démocratie sépare les anneaux de la chaîne, et les met côte à côte, égaux et semblables. Les hommes tendent ainsi à ne vivre que pour eux, repliés sur soi, seuls responsables de leur bonheur. Ils se côtoient, et pourtant ne se touchent ni ne se parlent. " Il n'y a plus de patrie ". Cet individualisme forcené pousse à se désintéresser de la chose politique ; or, pour Kant, un Etat de droit, outre la constitution, doit impliquer l'égalité devant la loi, et en liberté, une éducation civique et la vertu de ses citoyens, et surtout, une volonté commune pour les intérêts généraux et la participation à la vie politique. Les individus remettent ainsi en cause la démocratie, ne recherchant plus l'intérêt général mais seulement leurs intérêts propres.
 De plus Tocqueville met en évidence le fait que les individus exigent tout de l'Etat : leur bonheur même en dépend presque. Or, pour cela, il faut lui conférer de plus en plus de pouvoir : il doit intervenir dans la société civile, les affaires privées. Ce pouvoir plus fort, accompagné du désinvestissement à l'égard de la politique, est très malsain. L'Etat a intérêt à maintenir les individus dans un état d'enfance et à les dispenser de penser. Comme le dit Baudelaire pour le haschich : l'Etat qui voudrait anéantir son peuple agirait ainsi ; la drogue du peuple devenant sa quête du bonheur particulier, alors que l'Etat confisquerait le pouvoir. Ainsi, si l'individualisme démocratique peut conduire au despotisme, l'Etat-providence, intervenant dans la société civile, peut s'apparenter à une forme de totalitarisme.
 L'un des dangers qu'implique la démocratie est par ailleurs le fait que les citoyens peuvent mettre au pouvoir un homme qui mènera au totalitarisme, et ce, de manière démocratique, comme on l'a vu pour les fascismes au XX ième siècle. D'autant plus que les vicissitudes politiques qui sont la conséquence du débat démocratique peuvent parfois lasser les citoyens qui espèrent alors l'homme providentiel. L'espace de liberté qu'implique la démocratie peut ainsi parfois se retourner contre lui-même. Car le totalitarisme est l'inverse de la démocratie : les séparations (peuple/société civile notamment) sont abolies : l'Etat c'est le peuple, et le peuple c'est moi " disait Mussolini. Les institutions deviennent fantoches  puisque seule la volonté du dirigeant fait loi. C'est le mythe de l'unité ; le dirigeant  incarne le peuple, au lieu de le représenter, et celui-ci est rendu incapable de penser. Son bonheur-  ou son malheur- dépend de son lien avec le pouvoir. Il n'y a plus de débat public : les cadres scientifiques de celui-ci ne sont plus les cadres de l'espace public : ils l'emplissent. Le dirigeant se fonde sur une connaissance universelle, sur la science, pour justifier son action, ce qui exclut tout débat (Hitler s'appuyait ainsi sur des théories " prouvant " l'inégalité des races).  Ainsi, si les citoyens  ne préservent pas le débat public, cet espace de liberté court le risque de disparaître. C'est pourquoi il est constitutif de la démocratie. Il est le lieu où l'on peut critiquer celle-ci pour qu'elle ne devienne pas, à cause des valeurs mêmes qu'elle véhicule et qui la constituent, un despotisme ou une forme de totalitarisme.

  Il est donc nécessaire au fonctionnement d'une démocratie qu'il y ait un débat public, où tout peut être évoqué et passé au crible de l'esprit critique. Le fonctionnement de la démocratie en dé^pend car, puisque la participation directe des citoyens au pouvoir est impossible, il faut que ceux-ci  exigent des comptes de leurs représentants. L'autorité qui fonde la démocratie est celle de la légitimité et de la raison, et le citoyen doit critiquer ses représentants s'ils ne se justifient pas. Le lieu du pouvoir -l'espace public- se vide et laisse la place  à la discussion. Le questionnement sur la légitimité du pouvoir doit être constant, cependant, pour ne pas dévoyer le régime. En effet, les valeurs démocratiques comportent elles-mêmes un risque de basculement vers un régime despotique, ou vers le totalitarisme. On peut ainsi dire que la discussion critique est nécessaire, presque vitalement, à la démocratie : elle en est constitutive ; elle est le signe qu'elle s'interroge sur les limites et les risques du régime , qu'elle en a conscience , et ainsi qu'elle peut les éviter. La critique de la démocratie est nécessaire à sa sauvegarde.



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commentaires (1)   
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Commentaires

La copie est incontestablement instruite mais me laisse sur ma faim! Faut-il critiquer la démocratie? la question se pose...de plusieurs façons! Peut-être l'élève n'a-t-elle pas suffisamment examiné la notion de critique? Je n'aurais certes pas fait mieux lorsque j'étais en hypo avec vous Mme Hansen Love!
La copie fait largement référence au fait qu'il faut critiquer en démocratie, car cela représente sa vie même. L'idée, quoique commune est excellente. Il y a aussi l'idée de critiquer la démocratie, en tant qu'elle risque à chaque instant de dégénérer dans ses formes les plus viles, et que critiquer en démocratie permet finalement de n'avoir jamais à critiquer la démocratie, car tant que l'on peut réellement critiquer en démocratie, cela signifie que la démocratie à laquelle on appartient est vivace et saine, mais que si un jour il en est besoin, il faudra critiquer la démocratie en tant qu'elle s'est dévoyée dans ses formes démagogiques.
   Personne ne songe à dire que cela est simple comme idée, l'idée que la démocratie est ce régime qui précisément de par son essence même se remet sans cesse en cause, et qui pourtant fait preuve dans le monde contemporain d'une relative stabilité (relative mais réelle, l'Europe, largement démocratique, connaît actuellement son plus long épisode pacifique depuis la pax romana), cette idée dis-je, a quelque chose de grisant et de fascinant.
   Mais, il y a un mais! Le devoir reste à mon goût trop prisonnier de la démocratie, la conclusion "La critique de la démocratie est nécessaire à sa sauvegarde." est juste d'un point des sciences politiques, mais dans ce "nécessaire", il y a tout de même autre chose qu'un simple mode d'emploi du genre "il est nécessaire de casser un oeuf pour faire une omelette". Le devoir dit de façon non cachée que la démocratie est un bien, et que par conséquent tout ce qui constitue un adjuvant à ce bien est utile et nécessaire. C'est une façon de traiter le sujet qui est tout à fait respectable, à condition d'avoir soi-même passé au crible la démocratie! Il convient donc de démontrer que la démocratie est un bien. Et cela n'est peut-être pas si facile que cela. Et c'est ainsi que le sujet prend, à mon sens, toute sa dimension polémique: ne pas se contenter d'examiner la démocratie de l'intérieur, mais être capable de la remettre fondamentalement en cause. Le devoir n'est que la première partie du traitement du sujet! Car il pose la question  des problèmes de fonctionnement de la démocratie, pas de son fondement. Le moins que l'on puisse dire est que la démocratie a eu des ennemis farouches, et pas des moindres. Car enfin l'acte fondateur de la première oeuvre proprement philosophique est une réaction d'une force inouïe contre la démocratie. La démocratie a mis Socrate à mort, et Platon la poursuit de  ses critiques féroces. Voila dans le Gorgias le peuple devenu une foule d'enfants capricieux, que tente de flatter un habile cuisinier qu'est Périclès. Le peuple, la foule plutôt, incapable de se diriger selon la raison, a vocation à être dirigé par la science du roi-philosophe, et il n'y a ici pas de démocratie qui vaille. L'argument de Platon est terrible, et finalement peut-être assez proche de cette idée de Kant que l'homme a besoin d'un maître, et que le maître le plus difficile (quoique le meilleur) à suivre est sa propre raison. Soyons clair, il serait magnifique que tous les hommes suivent leur raison, mais la plupart en étant foncièrement incapables, la démocratie est condamnée à ses formes viciées. D'ailleurs, Rousseau, grand lecteur de la République dit tour à tour que la démocratie est le meilleur des régimes, mais aussi un régime réservé à un peuple de Dieux. La volonté générale n'est pas un objet de débat, une idée issue d'un vote, mais l'expression même de la raison. Celui qui est la bouche de la raison, c'est le philosophe, pas le peuple, à moins d'être dans une nation de philosophes (et encore, des philosophes unanimes, ce qui serait tout de même un phénomène assez exceptionnel!). Bref, toute cette bafouille pour dire que le sujet invitait largement aussi à dire que oui, il faut critiquer la démocratie, car elle est un régime des plus dangereux! On pouvait d'ailleurs tout à fait ensuite critiquer cette idée en disant que celui qui énonce à cet instant sur ce blog cette idée le fait dans un cadre démocratique, et que c'est précisément ce cadre démocratique qui permet aux opposants de la démocratie de la critiquer, et que par conséquent, il ne faut pas critiquer la démocratie car cela aurait comme conséquence absurde d'empêcher les antidémocrates de la critiquer! (Sophisme?)On en arriverait donc à une conclusion "raisonnable" (mais faut-il être raisonnable dans une copie de philosophe en hypokhâgne?!) qu'il faut certainement critiquer la démocratie, car la critique est son essence même, mais que cette critique s'exerce dans certaines limites. En effet, sur ce qui en constitue le fond, la démocratie est éminemment louable en ce qu'elle demande aux hommes de gagner leur majorité rationnelle. Il est ensuite possible d'en critiquer la faisabilité, les modes d'application de la démocratie, c'est ici qu'il faut absolument critiquer sans cesse la démocratie, car elle est un régime politique fait pour des dieux et nous ne sommes que des hommes, et que par conséquent toutes les démocraties du monde seront à jamais imparfaites.
Ainsi on ne jette pas le bébé avec l'eau du bain, et on ose envisager la remise en question la plus radicale de la démocratie. Il est ainsi possible de répondre aux attaques (bien réelles et qui compensent malheureusement souvent leur manque de rigueur intellectuelle par la force brute) des antidémocrates les plus radicaux. Oui, notre démocratie est critiquable, non, la démocratie est difficilement critiquable.

Voila cher professeur la direction (car tout cela manque de mise en forme)que prendrait aujourd'hui ma copie si je revenais sur les bancs de Jules Ferry. Position elle même critiquable et c'est tant mieux. Cela aussi pour se rendre compte avec une certaine joie que l'on progresse en philosophie, et que l'exercice de la philosophe, même passé minuit alors que l'on s'en retourne à son bureau de tôt matin, reste l'un des plus grands plaisirs qui soit. C'est une chose que l'on oublie un peu trop vite lorsque l'on est en prépa, voire en fac de philo, ne manquez pas de le rappeler aux élèves!

Cordialement,
Un ancien élève.

commentaire n° : 1 posté par : Aurélien Godinot le: 26/06/2007 00:29:34
merci Aurélien, je lis cela demain à tête reposée. Mais où en êtes-vous de vos études?
réponse de : laurence hansen-love (site web) le: 27/06/2007 23:51:48

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