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2 mai 2007 3 02 /05 /mai /2007 18:49
Voici le commentaire d'une formule de Milan Kundera qui établit un lien entre  révolte contre le totalitarisme et la réhabilitation de l'histoire:


"La lutte de l'homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l'oubli" Milan Kundera
La lutte des hommes contre le pouvoir totalitaire a pris au XX`siècle la forme d'une lutte de la mémoire contre l'oubli. Ce type de pouvoir en effet - qui vise à la domination totale de l'esprit-doit contrôler entièrement les aspirations de chacun,et ceci en abolissant notamment tous les repères subjectifs,en ruinant toutes les références à un système de normes échappant à son emprise.Un peuple sans mémoire est déssaisi de son identité et il oublie jusqu'à l'idée de liberté. Mais si telle est l'ambition démesurée de certains pouvoirs, doit-on pour autant généraliser comme le fait Kundera?Le "pouvoir": n'est-ce pas là une généralité vide de sens? La mémoire:n'est-ce pas une abstraction, voire  une fiction dangereuse, car il y a une multitude de mémoires,souvent exclusives les unes des autres? L'oppression ne saurait se réduire à l'effacement du passé,et la lutte pour la liberté ne saurait se réduire à la lutte pour la réactivation de celui-ci.Au-delà des simplifications impliquées par une formule aussi lapidaire,il convient de se demander s'il y a nécessairement un lien entre la réhabilitation d'un passé authentique et la lutte pour la liberté,contre le pouvoir?

I Le régime de l'oubli
a)Le mensonge totalitaire:il repose sur deux piliers:la destruction de la mémoire,et le langage totalitaire.La destruction du passé,ou de la mémoire collective(voir plus loin la différence) est au centre de l'entreprise totalitaire: "un peuple dont la mémoire individuelle ou collective,fut nationalisée,devenue propriété de l'Etat et parfaitement malléable,totalement contrôlable,est entièrement à la merci des gouvernants;il a été dessaisi de son identité" (Kolakowski In Les totalitarismes, revue Economica, 1984). La notion de "mensonge existentiel"(Vaclav Havel),mensonge institutionnalisé et existentiel:"le mensonge impersonnel et le meurtre impersonnel sont deux genres d'art politique que les États totalitaires ont mené à la perfection"Fidélius (cité par Rupnik)
 b)Illustrations
W.Smith réécrivant quotidiennement le Times: le parti abolit la réalité, donc le sens de l'opposition vrai/faux. Ceaucescu rasant  les villages en Roumanie, et les quartiers
populaires ...    Dans "1984", les opposants sont " vaporisés".
Autre exemple : (sous Mao Tsé Toung) en Chine,contre les cultures régionales:entreprise de "déculturation" du peuple chinois. Aujourd'hui on liquide des régions entière (cf le film Still Life de Jia Zhang Ke, à propos du barrage des Trois Gorges), avec leur mémoire!
c)La lutte contre le pouvoir est la lutte contre toute complicité avec le mensonge.
 (Soljénitsyne: "Lettre aux dirigeants de l'Union soviétique" : le nouvel  impératif catégorique du dissident :ne soutenir en rien le mensonge). Conclusion:toute lutte contre le pouvoir passe par la reconstitution et  la réhabilitation d'un passé véridique. Mais de quels moyens dispose-t-on,compte tenu de l'existence de mémoires distinctes et concurrentes,pour établir un passé authentique?De quelles références dispose-t-on?
II Mémoire  et histoire
1)Un peuple sans mémoire serait un peuple sans passé,sans identité:cas limite(un peuple voué à l'esclavage?).De même qu'un amnésique est privé d'identité,donc de conscience,donc de projet. Tout projet s'appuie sur une mémoire,sans laquelle rien ne peut avoir de sens. Existe-t-il des peuples sans mémoire?Non. Les sociétés primitives n'ont pas tenu le cahier de leur enfance(Lévi-Strauss),elles n'ont pas d'histoire écrite,mais elles ont une mémoire(largement mythique). Dans la société archaïque grecque,la vérité,c'est "aléthéia":le non-oubli:mémoire   collective qui se perpétue par les récits mythologiques des vérités essentielles(=ce qu'il ne faut pas oublier" cf Hésiode)
Mais perpétuer une mémoire mythique,ce n'est pas conserver le passé:distinguer mémoire(en grande partie imaginaire) et histoire ( cf.. Comment on raconte l'histoire aux enfants M.Ferro)
 2)L' "oubli" dont parle Kundera n'est pas l'effacement du passé,mais sa transfiguration:on ne supprime que ce que l'on remplace.L'effort du totalitarisme est en vue de réécrire le
passé(cf manuels scolaires soviétiques,cf invention de toute pièce d'une histoire de la race aryenne etc...)I1 s'agit de substituer une histoire fictive à une histoire réellé. Il
S'agit,comme les Muses d'Hésiode,de"conter des mensonges tout pareils aux réalités"(Théogonie 27-29).
Mais si les points de repères sont effacés,l'histoire(vraie) est-elle encore possible(cf, La Shoah de Lanzman)
 Conséquences:
a)Bien distinguer histoire et mémoire collective:
-dans la mémoire,le souvenir est présent,le passé se perpétue.La mémoire est affective,elle soude les groupes qui trouvent en elle l' expression de leur identité.Elle se nourrit de symboles et s'entretient dans des rites et cérémonies.Elle peut être fabriquéè ou tronquée à des fins politiques.Elle comporte une large part d'imaginaire(peut idéaliser ou noircir le passé).

-Au contraire,l'histoire s'impose de prendre une certaine distance vis-à-vis de l'événement,de traiter les actions et les faits avec le recul nécessaire de l'objectivité : la construction du récit historique implique la critique scientifique et la mise en perspective des interprétations multiples. L'historien peut tenter de guérir une mémoire malade,qui est  schizophrénique (Paul Thibaud)
  b)le combat de la mémoire contre l'oubli s'intègrera dans un combat pour la vérité.
Un tel combat demande donc un"esprit droit":"ceux-là ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant ne se contentent pas comme les ignorants encroutés,de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière ni devant;ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent,et prévoir l'aveni.Ce sont ceux qui ayant d'eux-mêmes  esprit droit,l'on encore rectifié par l'étude et le savoir... "La Boétie, Discours sur la servitude volontaire, p196.

La lutte pour la préservation de la mémoire,la lutte contre l'oubli(pb des amnisties contestées) est une lutte contre la négation de la dignité humaine,contre la désintégration totale de l'individu(camps de la mort).
Conclusion:la lutte pour la mémoire contre l'oubli s'inscrit dans le cadre plus général de la lutte pour la vérité et pour la liberté:il ne s'agit pas tant de stabiliser une mémoire (laquelle que de se donner les moyens de constituer une histoire authentique,qui seule permet d'assumer pleinement le passé.

III La lutte pour la liberté est donc plus généralement,une lutte contre le mensonge

1)La lutte contre le pouvoir est un cas particulier de la lutte pour la liberté

 Pierre Vidal-Naquet("Les assassins de la mémoire") :le discours révisionniste remplace le réel par le fictif. Responsabilité de Platon:théorie du beau mensonge(La République et Les Lois):entre le sophiste et le philosophe,il y a des ressemblances"comme entre chien et loup,comme entre la bête la plus sauvage et l'animal le plus apprivoisé.Or pour se bien assurer,c'est par dessus tout à l'égard des ressemblances qu'il se faut tenir en garde perpétuelle.C'est un genre,en effet,extrêmement glissant"(Sophiste, 231a)
N'y a-t-il pas dans tout pouvoir une tendance à confisquer la vérité?(idéologie)
Le propre de l'idéologie est cette réécriture permanente de l'histoire,si dangereuse parce qu'il n'existe pas de critère absolu qui permette de distinguer le vrai du faux. La lutte pour la liberté-et donc pour la vérité-concerne aussi les historiens vivant en démocratie.

2)La lutte contre l'oubli est un cas particulier de la lutte contre le mensonge
Pour pouvoir lutter contre le mensonge,il faut avant tout rétablir la distinction vrai faux:"c'est cela le grand triomphe du totalitarisme.En réussissant à abroger l'idée même de vérité,il n'est plus accusé de mentir" (Kolakowski) C'est la lutte contre la sophistique(cf Gorgias,454a-455a): "L'orateur n'est pas l'homme qui fait connaître"aux tribunaux ou à toute assemblée" ce qui est juste et ce qui est injuste; en revanche,c'est l'homme qui fait croire que "le juste,c'est ceci," et"l'injuste c'est cela " rien de plus".
3)Cette lutte concerne les philosophes,les historiens,et tous les honnêtes hommes,en démocratie et ailleurs
Contre les mystifications(cf "Le mythe national" de S.Citron) Contre le impostures médiatiques,contre les manipulations(sondages...)
Pb:l'éducation du jugement: pb:qui éduquera les éducateurs? Pb:le mensonge fait-il partie intégrante du pouvoir?
Celui qui est séduit par le menteur est violenté et fasciné: "il est fasciné quand il change de sentiment sous le charme du plaisir ou sous le trouble de la crainte". Le mensonge est envoûtant: "tout ce qui trompe fascine l'esprit" République,Livre 3

Conclusion
La lutte contre le pouvoir est la lutte contre la falsification de l'histoire.
Plus généralement,la lutte pour la dignité de l'homme pour la liberté se présente comme une résistance contre les mensonges et les menteurs.PB: comment trouver le critère qui permette de distinguer , sans risque d'erreur, entre les chiens et les loups?

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