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5 mai 2007 6 05 /05 /mai /2007 05:53
(A la demande de l'un 'entre  vous, un apercçu de l'oeuvre de N. Elias)

Une sociologie de la civilisation
Publié à Bâle en 1939, alors que son auteur avait déjà fui l'Allemagne, mais passé quasi inaperçu en raison des événements, le grand ouvrage d'Elias sur le « processus de civilisation » (Über den Prozess der Zivilisation, réédité en 1969) se présente en deux volumes : le premier, traduit en français en 1973 sous le titre La Civilisation des moeurs, est consacré à l'évolution des mœurs dans la société occidentale à partir de la Renaissance ; le second, traduit en 1975 sous le titre "La Dynamique de l'Occident", propose une analyse historique et une synthèse anthropologique des phénomènes observés.

 La civilisation des mœurs
La "Civilisation des mœurs" présente l'originalité de prendre au sérieux, comme objet d'investigation sociologique, ce sujet apparemment futile que sont les manières de gérer les fonctions corporelles : manières de se tenir à table, de se moucher, de cracher, d'uriner et de déféquer, de se laver, de copuler. Les manuels de civilité de la Renaissance fournissent à Elias un corpus très riche et quasi inexploité, illustrant non seulement l'état de ces « mœurs » à un moment donné, mais aussi leur évolution : une évolution indéniable, qui s'accélère dans le courant du XVII siècle, et dans une direction clairement marquée puisque « les hommes s'appliquent, pendant le "processus de civilisation", à refouler tout ce qu'ils ressentent en euxmêmes comme relevant de leur "nature animale" ; de la même manière, ils le refoulent dans leurs aliments » [CM, p. 197].

Omniprésente en effet est la tendance à augmenter le contôle sur tout ce qui relève de l'animalité, en le rendant ou en le refoulant dans l'intimité : la nudité se montre moins,
les odeurs corporelles se dissimulent, les fonctions naturelles tendent à s'exercer dans des lieux spécifiques et isolés, on ne crache  crache plus par terre mais dans un crachoir, on ne se made plus dans sa manche mais dans un mouchoir, on ne mange pis avec les doigts mais avec une fourchette.
Ce constat permet à Elias, tout d'abord, de montrer que ces fonctions dites « naturelles » sont entièrement modelées par le contexte historique et social. En outre, l'évolution des gestes qui définissent ces « mœurs » est indissociable de l'évolution de la sensibilité et, en particulier, de l'intensification progressive et collective du sentiment de dégoût, qui rend insupportables les manifestations corporelles d'autrui, et des sentiments de honte, de gêne, de pudeur, qui incitent à dérober à autrui le spectacle de son propre corps, de ses excrétions et de ses pulsions. Profondément incorporés et ressentis comme naturels, ces sentiments entraînent la formalisation de règles de conduite, qui construisent un consensus sur les gestes qu'il convient ou ne convient pas de faire - gestes qui eux-mêmes contribuent à modeler en retour la sensibilité".
(extrait de La sociologie de Norbert Elias de Nathalie Heinlich Repères la découverte, 1997)

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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