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5 mai 2007 6 05 /05 /mai /2007 17:01
Extrait du débat entre Luc Ferry et Edgar Morin (Le monde, 5 mai 2007)
L. F. L'« inégalité des chances », la « lutte contre l'exclusion », la « justice sociale » sonnent, qu'on le veuille ou non, comme des formules totalement creuses. Pourquoi ? Parce qu'au cours du xx` siècle, tout ce qui constituait les valeurs traditionnelles a été déconstruit : la tonalité en musique, la figuration en peinture, les règles du roman, les valeurs religieuses, les valeurs bourgeoises traditionnelles... Les grands mots de l'éthique et de la politique en ont pris un sacré coup ! Les avant-gardes ont fait table rase du passé au nom de l'innovation absolue. Mais, et c'est là le plus grand paradoxe du xx` siècle, cette déconstruction a été réellement menée à son terme par le capitalisme, par la mondialisation libérale. Les idéaux supérieurs se sont perdus dans la marchandisation du monde. C'est donc un problème plus difficile à affronter pour la droite que pour la gauche.
Vous voulez dire que le capitalisme a détruit les valeurs qui étaient celles de la droite
traditionnelle.
L. F
Oui, parce que la mondialisation a bouleversé de fond en comble la notion de progrès.
Au avine siècle, il allait de soi chez les esprits éclairés que le progrès des sciences et
des techniques n'était pas une fin en soi mais qu'il était englobé dans un projet de
civilisation plus vaste. La finalité, c'était de rendre les humains plus libres et plus
heureux, d'émanciper les individus de la superstition et de l'obscurantisme mais aussi de la
tyrannie de la nature. Mais le progrès a changé de sens avec la globalisation. Aujourd'hui,
on progresse tous les jours. Nos portables, nos voitures, etc., progressent... mais ils le
font hors de tout projet. Ils progressent parce que ceux qui les fabriquent sont condamnés à
progresser. Nous sommes prisonniers d'une logique de la performance économique : si je ne
progresse pas, je disparais. Sion déplore sans cesse la fin des grands desseins c'est pour
cela. Dans l'univers mondialisé, la question des finalités s'est totalement obscurcie. Plus
personne ne sait où nous allons ni ne contrôle le processus du fait de la dissémination des
foyers de compétition sur l'ensemble de la planète. Or il ne faut pas oublier que le
contrôle sur l'Histoire, c'était la promesse de la démocratie, cette possibilité de
participer à l'élaboration d'un destin commun.

D'où un sentiment généralisé de dépossession ?
L F
. Exactement. Et il alimente toutes les peurs. D'autant que nos dirigeants politiques
vivent dans des systèmes de valeurs qui sont antérieurs à la déconstruction. La droite
redécouvre Tocqueville, la gauche Jaurès, les extrêmes gauches se réfèrent à Trotski,
l'extrême droite à Maurras... Comment repenser la fraternité dans ces conditions ? Comment
redonner un sens aux formules creuses ? On sait ce qui met les gens en colère, ce qui les
fait pleurer, ce qui pourrit leur existence. Ce sont les débuts et les fins de vie,
l'insécurité, les transports, l'ennui, la banalité, etc. Il faut se demander quelle
politique mettre en place pour « dé-pourrir » la vie des gens. La politique ne peut pas
faire l'économie de la réflexion sur le monde commun et le collectif. Or, en raison de notre
nouveau rapport à la vie privée, et notamment à l'enfance, cette problématique du monde
commun doit prendre aujourd'hui la forme d'une réflexion sur nos devoirs envers les
générations futures.
Voici la question fondamentale, qu'il s'agisse de la dette, du choc des civilisations ou de
la fraternité : quel monde voulons-nous laisser à nos enfants ?
E. M. La croyance dans le progrès historique est morte. Cette mort s'est effectuée
progressivement ces trente dernières années. Les progrès scientifiques, techniques et
économiques semblent propulser le vaisseau spatial Terre vers quelque chose d'apparemment
catastrophique chaos économique, dégradation de l'environnement, etc. Il est donc tout à
fait légitime d'avoir peur. Il manque à cette peur les tranquillisants habituels de
l'humanité : la religion, les croyances messianiques. C'est à mes yeux une bonne chose que
nous ayons perdu ces illusions. Il nous faut apprendre à vivre dans l'incertitude, ce qui
n'est possible que si on peut vivre pleinement de façon poétique, dans l'amour, la
fraternité, la communion... Selon moi, ce qui pourrit véritablement les vies, ce sont les
choses « prosaïques » que l'on est obligé de faire sans joie et sans intérêt pour survivre.
Or vivre, c'est vivre poétiquement, d'amour, de jeu, de communion.
Tout cela va bien au-delà de ce que peut faire un Etat, au-delà de ce qu'on peut demander à
une majorité politique ?
E. M. Nous sommes dans un pays où l'État est sclérosé. C'est le cas également des partis
politiques et des structures en général. Quel contraste avec l'extrême vitalité qui anime la
base, ! Chaque fois que je vais en province, je suis frappé de voir la multiplicité des
initiatives, des associations, qu'elles s'occupent d'agriculture biologique, de microcrédit,
etc. Mais toutes ces expériences s'ignorent les unes les autres. Aucun organisme n'est en
mesure de les centraliser et d'en faire la synthèse. Pour parvenir à de vraies réformes, il
faut un élan et un espoir. Si Ségolène Royal est élue, peut-être parviendra-t-elle à
insuffler les vitamines nécessaires à la revitalisation de l'espoir. Les réformes du Front
populaire ont été possibles parce qu'il existait un espoir.
Outre la fraternité, Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy ont insisté sur le renouveau de
l'école, la priorité à accorder à l'éducation.
E. M. Je pense que l'enseignement est atteint d'une grande sclérose. Aujourd'hui, les
problèmes fondamentaux de chacun comme individu, citoyen et membre de l'espèce humaine sont
complètement désintégrés par le morcellement disciplinaire. On n'apprend plus ce que c'est
que d'être humain. On n'apprend plus à se comprendre les uns les autres, bien que ce soit
vital. On n'enseigne pas comment affronter les incertitudes. Il n'y a pas une éducation de
civilisation. Tous ces problèmes fondamentaux de la vie sont ignorés. Pour les enseigner, il
faudrait des compétences polydisciplinaires,faîre émerger une nouvelle race d'enseignants
cultivés, qui ne s'enferment pas dans leur discipline. C'est concevable dans certains pays
dont l'Italie voisine, mais non en France.
L. F. Les parents sont angoissés par l'éducation de leurs enfants. Quand j'étais ministre de
l'éducation, j'ai  découvert que toute une partie du bureau du cabinet était en charge des
demandes de contournement de la carte scolaire. C'est dire si les parents n'acceptent pas
l'idée que l'avenir de leurs enfants puisse être hypothéqué d'entrée de jeu, à l'école. Et
ils ont parfaitement raison. Sarkozy, qui n'a rien à voir avec les caricatures débiles qu'on
a tenté de donner de lui, l'a très bien compris. Il évoque dans son programme l'idée d'une
"société de la deuxième chance », d'une société qui ne laisse tomber personne. On pourrait,
par exemple, attribuer aux jeunes qui quittent le système éducatif de façon précoce un
chèque de formation tout au long de la vie, sorte de crédit d'éducation. Ce qui est
infiniment préférable à l'allongement de la scolarité obligatoire jusqu'à i8 ans. De même,
il faut demander à toutes nos grandes écoles de mettre en place des tutorats pour aider,
comme le fait par exemple l'Essec, les jeunes des établissements classés en ZEP (zone
d'éducation prioritaire).
E. M. Les adultes s'intéressent à leurs enfants, c'est vrai, mais de manière individualisée.
Il y a par contre une indifférence générale aux générations futures. Le souci du futur
existe pour les siens mais il se volatilise lorsqu'il s'agit de la collectivité. Les
politiques ne font rien pour nous inciter à penser au futur, à penser le futur.
Comment restaurer des idéaux collectifs dans une démocratie comme la nôtre ?
L. F. Avec la mondialisation le progrès est devenu un processus largement automatique et
aveugle. A vrai dire, nous ne savons même plus si le progrès est un progrès. Nous permettre de fabriquer notre histoire : telle est la promesse de la démocratie.
Mais aujourd'hui, la logique des marchés financiers, par exemple les délocalisations,
entraîne une véritable dépossession démocratique. Ministre de l'éducation, j'ai eu sur ce
sujet avec Jacques Chirac une véritable conversation sérieuse. C'était en 2004, à mon retour
du Forum social mondial de Porto Alegre, au Brésil. J'y avais rencontré les
altermondialistes. Leurs analyses étaient souvent délirantes, sauf sur le constat général :
le monde nous échappe. Or il n'y a plus de démocratie si l'on ne parvient pas à reprendre la
main sur le cours du monde. Pour répondre à cette question le niveau national est devenu
souvent insuffisant. Seule la construction européenne pourrait un jour nous permettre de
reprendre la main. De mettre en avant le monde commun.

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