HANSEN LOVES PHILOSOPHY
Entretenir une relation avec mes élèves, mes lecteurs, mes étudiants...
Voici une version abrégée d'une fiche que j'ai rédigée pour la revue Esprit, (vous pouvez y trouver la version longue)
Vivre et écrire à l'épreuve de l'incertitude
Le temps présent. Ecrits 1945-2005
Editions Belin, 1042 pages
La décision de rassembler et de publier 81 textes, articles et conférences prononcées ou rédigées par Claude Lefort entre 1945 et 2005 constitue en soi un événement. Non
pas tant parce qu'elle nous donnerait accès à tel ou tel aspect méconnu de la pensée du philosophe - les lecteurs potentiels de cet ouvrage connaissent les principales oeuvres de Claude Lefort,
publiées par ailleurs, et sont familiers de ses idées - mais aussi et surtout parce qu'elles permet de prendre la mesure d'une pensée en mouvement, celle d'un homme debout qui, pendant 60
ans, n'a cessé d'intervenir dans le débat public avec une audace et une indocilité qui l'honorent. Encadré par deux dates, le travail de Claude Lefort, rythmé par une série de leitmotivs et de
concepts fondateurs, apparaît comme le miroir dynamique de ce temps présent, ici scrupuleusement réfléchi. La principale ligne de force de l'œuvre est une " ontologie du mouvement "
empruntée pour l'essentiel à Machiavel. Le grand penseur florentin est, selon Claude Lefort, le seul philosophe à avoir " pénétré la vérité intime " de la politique, parce qu'il fut le premier à
avoir osé extraire la politique de tout horizon de concorde ou d'harmonie pour la concevoir au contraire comme un champ d'activités dépourvu de tout arrière plan théologique, éthique, ou même
spéculatif. Avec Machiavel, il devient évident que la politique s'établit sous le régime de l'incertitude et de l'instabilité, et c'est la raison pour laquelle l'œuvre de Claude Lefort se
présente, elle aussi, comme une entreprise périlleuse, ouvertement subjective, et non pas comme une lecture distanciée à prétention scientifique, comme pourrait l'être celle d'un
politologue ou celle d'un savant weberien par exemple.
La vie et les écrits de Claude Lefort se placent d'emblée sous le signe du risque. " Parler à la première personne ", sans se départir d'une " certitude inquiète ", tels sont les aspects les plus
marquants d'un engagement qui témoigne d'une intégrité à toute épreuve, malgré l'immensité du chemin parcouru depuis les années d'apprentissage. " Ma réflexion s'est d'abord exercée dans les
horizons du marxisme ", écrit-il dans un texte de 1979, et les premiers articles du Temps présent attestent d'un parti pris d'autant plus entier que le jeune étudiant - il a 21 ans lorsqu'il
publie " L'analyse marxiste et le fascisme " en 1945 - est alors un fervent militant trotskiste. " La représentation d'une société délivrée de la division régissait [alors] mon argumentation " :
c'est dans le contexte de ce militantisme vite désavoué que Claude Lefort conçoit une première ébauche de sa théorie du totalitarisme. Dans l'idéologie totalitaire, le très jeune philosophe
décrypte une " fermeture à toute nouveauté ", une " insensibilité obtuse à l'événement " et, comme il le relève déjà, une fascination ruineuse pour l'image du corps : " la clôture de ce discours
tient à ce qu'il n'est le discours de personne, il est discours du parti, corps idéal du révolutionnaire, qui pense à travers chacun de ses membres " (1979).
La désincorporation
C'est au contact de ce micro-corps révolutionnaire que Claude Lefort élabore une préfiguration de sa théorie de la " désincorporation ". La démocratie, dont le philosophe propose
une représentation déduite a contrario du fait totalitaire, est un régime qui repose sur un constat : " le lieu du pouvoir est vide ". En démocratie, le pouvoir n'appartient à personne. Même si
certains individus exercent pendant un laps de temps limité des responsabilités, le pouvoir proprement dit reste " inlocalisable, infigurable, indéterminé ". Cette situation est
totalement inédite, car dans tous les autres systèmes, les principes et les normes gouvernant l'ordre social se trouvent " incorporés dans la personne du Prince ". Le processus de la
désincorporation et de la désintrication du pouvoir, du savoir, et de la loi, constituent la principale mutation symbolique des temps modernes. Ce bouleversement majeur de notre
représentation de la société et de l'Etat explique pourquoi la démocratie suscite le fantasme d'une société sans pouvoir, mais aussi pourquoi elle peut appeler une réaction redoutable, celle qui
constitue l'autre versant de notre modernité, le totalitarisme.
La fantasmatique totalitaire
Telle est la question ouverte dans les années 50 - jamais refermée depuis - autour de laquelle se noue l'ensemble des réflexions de Claude Lefort : " pourquoi le totalitarisme est-il
un événement majeur de notre temps, pourquoi nous met-il en demeure de sonder la nature des sociétés modernes ? "
Contrairement à Raymond Aron ou à François Furet, auteurs dont Claude Lefort est pourtant proche, mais auxquels il reproche de relativiser ou de minimiser l'effroyable singularité du
totalitarisme, l'auteur du Temps présent considère, à l'instar d'Hannah Arendt, que le nazisme et le communisme constituent les deux versants jumeaux d'une seule et même révolution
anti-démocratique. C'est chez La Boétie que, très anachroniquement (Le Discours de la servitude volontaire date de 1548!) découvre une tentative décisive d'élucidation de la " fantasmatique " à
laquelle est suspendue l'entreprise totalitaire. Comme La Boétie, comme Hannah Arendt, l'auteur de Un homme en trop. Essai sur l'Archipel du Goulag et de L'invention démocratique. Les limites de
l'invention totalitaire, considère que, par opposition au despotisme, le totalitarisme n'est pas (seulement) un système d'oppression reposant sur la violence et la terreur, mais qu'au
contraire il ne peut devenir intelligible que rapporté à son élément constitutif, la croyance. Soumis à l'idéologie nazie ou communiste, le peuple séduit, consentant (plus ou moins !) croit
en la légitimité du projet totalitaire. Il attribue à ce projet la vertu d'entretenir le fantasme, abandonné par la démocratie, du " peuple-UN ", c'est-à-dire d'une société conçue à l'image
d'un corps dont le Parti et son chef font advenir puis incarnent l'indéfectible identité. En affirmant l'unité dernière de toutes les normes qui commandent le droit, l'action et la connaissance,
le pouvoir totalitaire rétablit, au prix d'un mensonge fondateur et d'une illusion radicale, cette " unité fictive " que la démocratie nie et abolit d'un seul et même geste inaugural.
Un tournant symbolique
A partir de ce socle conceptuel, Claude Lefort, emboîtant le pas à Hannah Arendt, prend la liberté de penser le politique en rupture avec l'ensemble de la tradition philosophique
occidentale. Pour lui en effet, l'avènement de la démocratie qui " dissout les repères ultimes de la certitude ", c'est avant tout un tournant - le terme de révolution serait ici mal venu -
symbolique. La démocratie moderne, libérale ne peut être saisie convenablement que sous l'angle de la représentation, c'est-à-dire de la conception que nous en formons, même si le
rôle de l'infrastructure économique et capitaliste de ce régime ne peut être minimisé ni occulté. Parce qu'en démocratie, le pouvoir est sans garantie transcendante, parce que ceux qui l'exercent
ont cessé de prétendre détenir la connaissance des fins dernières de l'humanité, le citoyen moderne doit accepter l'épreuve de l'indétermination du pouvoir, du savoir et du droit. La
démocratie, est également un régime qui assume et revendique le principe de la " division sociale " (séparation de la politique et de l'économie, diversité des éthiques et des visions du monde,
opposition insurmontable des intérêts et des instances représentant ces intérêts etc...). L'homme démocratique est, par conséquent, renvoyé à sa propre conscience et à son propre jugement comme
seules sources possibles de cette loi dont la précarité est désormais mise à nu : " la démocratie moderne affirme de façon irréversible la légitimité du débat portant sur le légitime et
l'illégitime ". Compte tenu de l'indétermination définitive des principes fondamentaux de ce régime qui, seul entre tous : " institutionnalise le conflit ", le citoyen précarisé, souvent saisi
d'angoisse, risque à tout moment d'être séduit par les sirènes anti-démocratiques. Car le régime de l'instabilité chronique et de l'inconstance tempérée par la seule foi " libérale ", peut
à tout moment déraper dans les divisions idéologiques ou s'abîmer dans le relativisme (" A chacun se conviction, toutes se valent ") et le nihilisme (" Rien ne vaut rien, vive la mort ").
Accueillir l'inédit
Pourtant, c'est dans le cadre de cette incertitude assumée et même revendiquée que les individus d'esprit indépendant sont à même de prendre position le plus librement, car la démocratie
est aussi la société qui donne au plus haut point à chacun l'opportunité de se déterminer sans repères préétablis, c'est-à-dire, en fin de compte, de penser authentiquement par soi-même :
" C'est donc l'absence d'un fonctionnement repérable, le fait qu'une place symbolique, déclarée vide, ne soit occupée par personne, qui engendre la vitalité des relations sociales, puisque
tous sont appelés à rechercher ce qui doit être ". A cet égard, précisément parce qu'elle place au cœur de ses investigations les notions de doute, de risque, d'incertitude, de
faillibilité, la pensée de Claude Lefort est aussi l'une des plus innovantes qui soient. Ne bénéficiant d'aucun système de sauvegarde immunisant, le philosophe peut accueillir l'inédit,
l'imprévisible, l'impensable même, avec une ouverture d'esprit jamais démentie. On lira donc avec surprise parfois, profit toujours, ses analyses concernant, entre autres, l'Etat moderne ("
toujours plus fort " en extension, " toujours moins fort " symboliquement " texte 32, ) la tentation constante du populisme (accordé au " culte de la parole brute qui se fonde sur la
dénégation du dialogue ", textes 19 et 50), la liberté à l'heure du relativisme (" Le relativisme est la version douce, pacifique, du nihilisme, et le nihilisme contient la virtualité
de la terreur ", texte 52), le lien étroit entre libéralisme et démocratie ("Nous ne pouvons concevoir à présent une démocratie qui ne soit pas libérale ", texte 63), la fragilité de la
démocratie à l'heure de la globalisation (" Est-ce la fin de la politique qui s'annonce ?", texte 67), le statut problématique des droits de l'homme, qui sont et qui ne sont pas une
politique (" L'homme des droits de l'homme est indéterminable ", textes 33 et 81). A découvrir aussi des prises de position ponctuelles inattendues de la part d'un " intellectuel de
gauche ", comme par exemple sur le bien-fondé de l'intervention en Bosnie (texte 64), sur l'ambiguïté des grèves de 1995 (texte 69), contre l'avénement du F.IS. en Algérie (texte 56), "
Pour Rushdie, écrivain " (texte 60) etc....
Où suis-je ? Quelle heure est-il ?
Ce bref survol serait injuste s'il ne mentionnait l'admiration que Claude Lefort voue à Merleau-Ponty et la dette qu'il conçoit à son égard. Claude Lefort a trouvé chez son ancien
professeur de terminale cette attention au sensible, à l'événement, au visible comme à l'invisible que le visible enveloppe, qui constitue l'une des clefs de cette " ontologie du mouvement "
confirmée ultérieurement par la lecture de Machiavel. Métaphysique pragmatique, si l'on peut dire, appropriée à la vision d'une Histoire privée de finalité mais non de signification : Claude
Lefort a retenu de Merleau-Ponty l'idée de l'orientation comme étant une composante de la perception. Penser, se situer, s'engager et s'orienter se fondent en une seule et même activité.
C'est Paul Claudel qui parle ici : " D'un moment à un autre, un homme redresse la tête, renifle, écoute, considère, reconnaît sa position : il pense, il soupire, et, tirant sa montre de la poche
logée contre sa côte, regarde l'heure. Où suis-je ? et Quelle heure est-il ? telle est de nous au monde la question inépuisable. "
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