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23 décembre 2007 7 23 /12 /décembre /2007 17:31

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Un acte raisonnable est-il pour autant moral ?

Devoir réalisé par Anna Schuster, sur table, le 9 février 2007 en HK2, (Anna Schuster est entrée à IEP Paris en juillet 2007)


L'acte raisonnable semble se confondre avec l'acte rationnel : être raisonnable, c'est peser le pour et le contre, évaluer tous les avantages et les inconvénients des diverses solutions à un problème pour une meilleure issue. Seul un être doté de raison et de jugement peut être raisonnable, renoncer à ses désirs immédiats et accepter le compromis en vue d'une meilleure situation, d'un résultat optimal. Etre raisonnable, c'est donc se placer dans une logique du moindre mal, ou du plus grand bien. Cependant le compromis n'est pas toujours moral,même avec des intentions louables. Cependant le compromis n'est pas toujours moral, même avec des intentions louables : à Munich en  1938, les européens ont certes trouvé un compromis avec Hitler, mais celui-ci était immoral, car il cautionnait un régime injuste et destructeur, et l'invasion de la Tchécoslovaquie, violation évidente du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. On ne peut pas faire des concessions dans toutes ces situations : le compromis peut être contraire à la morale, c'est-à-dire à ce qui est idéalement devrait être.
 Un acte raisonnable, c'est-à-dire le choix du moindre mal qu'a priori tous les esprits pragmatiques et raisonnés approuvent, est-il pour autant moral ? La moralité d'un comportement se fonde-t-elle sur la recherche de la meilleure solution, de l'optimum ou au contraire sur des principes indérogeables ?
L'acte raisonnable est moral dans la mesure où il vise le Bien de l'individu ou de  la communauté. Mais s'il n'est souvent pas immoral, il ne peut être considéré comme l'acte moral par essence, désintéressé, dont la finalité est inhérente à lui-même et qui repose sur des principes impératifs. La question des fondements de la morale est centrale : nous verrons si cette opposition entre une conduite dictée par ses conséquences (une conduite raisonnable) et une conduite dictée par des principes (une conduite raisonnable) peut être dépassée.


L'acte raisonnable est moral dans la mesure où il vise au bien de l'individu et de la communauté : il est à ce titre un compromis qui vise à concilier les intérêts contraires pour parvenir à la meilleure situation possible, l'optimum. Ce comportement est pragmatique et s'évalue au cas par cas.
Il faut d'abord définir ce que l'on entend par le Bien de la communauté et de l'individu. Il s'agit tout simplement du bonheur, de la vie bonne, la plus agréable possible. L'acte raisonnable est le fait d'un être de raison, capable de comprendre où se trouve son bonheur et celui de sa communauté. Contrairement aux animaux, l'homme peut comprendre où se situe son intérêt, même s'il est contraire à ses désirs, à ses pulsions immédiates. Ainsi les stoïciens affirment que pour avoir une vie bonne, il faut se conformer à la Nature et abandonner ses désirs superflus : le comportement raisonnable et moral est de vivre en harmonie avec le cosmos, l'univers. En effet, les partisans d'une éthique hédoniste s'appuient sur l'axiome qui veut que le bonheur individuel et le bonheur commun ne soient qu'un. De même, les utilitaristes, derrière Adam Smith, adhèrent à ce postulat que la somme des biens particuliers est le bien commun : le comportement raisonnable vise donc à rechercher l'optimum dans toutes les situations.
 Cet optimum est obligatoirement un compromis, un moindre mal. C'est d'abord un renoncement, comme le démontre l'éthique des anciens, austère et restrictive, et qui glorifie le sacrifice de l'individu à la communauté politique. C'est ensuite la recherche d'un point d'équilibre entre deux extrêmes : pour Aristote, le juste, c'est avant tout le juste milieu. Ainsi le courage est-il comme une crête entre deux gouffres, celui de la lâcheté et celui de la témérité. Pour Aristote, est moral et juste ce qui est tempéré et prudent. L'acte de compromis,  l'acte raisonnable, est aussi  un compromis avec autrui. L'homme qui agit moralement en vue du bien commun sera toujours porté à la discussion et à l'accord entre les différents poins de vue: c'est cette solution qu'Habermas propose avec se morale discursive. En effet, le comportement moral doit  pour lui résulter de la discussion entre les différents points d evue opposés sur ce problème. L'acte raisonnable est pragmatique, il se fait dans un but déterminé, le Bien. C'est dans cette finalité qu'il est moral et louable. Cependant, l'acte raisonnable n'est pas dépendant de principes moraux arrêtés : c'est une morale qui se définit au cas par cas, qui est ouverte et évolutive.
Pourtant, l'acte raisonnable, même s'il est le fait de bonnes intentions et de sincérité, ne correspond pas tout à fait à l'acte moral par essence, qui est désintéressé. En effet, l'acte raisonnable a un but, le Bien, tandis que l'acte moral pur n'a d'autre fin que lui-même.
 
 L'acte purement moral est désintéressé, tandis que l'acte raisonnable est intéressé, même s'il peut correspondre en pratique à l'acte moral. Kant, dans son œuvre Fondement pour la métaphysique des mœurs, nous offre une analyse éclairante de cette différence essentielle : selon lui, on peut agir " conformément au devoir " c'est-à-dire que l'on agit en apparence moralement, mais que nos motivations ne sont pas seulement d'ordre moral. Par exemple, la charité chrétienne, apparemment incarnation du désintéressement le plus total, n'est pas purement morale, car elle procure de la satisfaction au chrétien, elle lui donne l'impression agréable d'être un homme bon, elle lui apporte toute la reconnaissance sociale concomitante. Pour Kant, agir moralement, c'est agir par devoir ; aucune autre motivation que le devoir de moralité ne doit intervenir. Ainsi le plus bel exemple (et le plus incontestable) e moralité est l'acte contraire à mes intérêts.
 En effet, l'acte moral va souvent à l'encontre de ce qui m'est agréable et profitable : cependant l'acte moral est un " impératif catégorique " sur lequel on ne  tergiverse pas, pour lequel il est inutile et impropre d'évaluer rationnellement le pour et le contre. Ainsi Antigone sacrifie-t-elle sa vie mais aussi le calme et l'unité de sa cité pour enterrer le corps de son frère mort au combat. L'acte moral nie ici non seulement le Bien individuel, mais également le Bien commun (l'union sociale de la cité et le respect des lois). Contrairement à Socrate qui se sacrifie pour obéir aux lois " mères de la cité ", et pour le Bien commun, comme au fond le veut la démarche raisonnable poussée à son extrême, Antigone s'élève contre tout et contre tous au nom de principes absolus auxquels elle ne peut déroger. Les Anciens auraient désapprouvé Antigone, victime d'hubris, d'orgueil, mais la philosophie moderne a plutôt tendance à approuver la résistance d'Antigone.
 En effet, depuis le christianisme, l'acte moral s'oppose à l'acte raisonnable, pour qui les situations sont relatives. La morale se fonde désormais sur un principe absolu, le respect d'autrui en tant qu'homme libre, égal à moi-même et critère absolu, qu'on ne peut évaluer. Jésus-Christ déclare ainsi : " Aime ton prochain comme toi-même " et affirme la valeur infinie de tout individu. Le philosophe Lévinas pousse cet impératif du respect de l'autre encore plus loin en déclarant que le sujet, " Je ", " la première personne ", est responsable pour l'autre ", c'est-à-dire qu'il doit prendre en charge autrui dès que celui-ci apparaît. Dans Ethique et infini, Lévinas explique que cette relation à autrui, ne peut être morale que si elle est désintéressée, et même plus, si la responsabilité dans cette relation est prise unilatéralement par moi. Il cite ainsi Dostoievski : " nous sommes tous coupables [...] et moi plus que les autres. Le désintéressement va jusqu'au sacrifice total de soi-même à autrui, dont on est responsable.
 On voit donc que dans ce sens, l'acte raisonnable est bien éloigné de l'acte moral pur, qui est désintéressé (tandis  que l'acte raisonnable est dicté par la conciliation des intérêts) qui est extrême et incorruptible, tandis que le comportement raisonnable est mesuré et dicté par une logique du compromis. Le Bien est un principe relatif tandis que le respect de l'autre est un absolu, un impératif catégorique.
 L'acte raisonnable semble donc bien moins moral que l'acte moral pur : il est en effet toujours suspecté d'être manipulateur et agent de corruption, comme peut l'être la diplomatie. Faut-il donc rejeter dans sa totalité l'agir raisonnable et le taxer d'immoralité ? Faut-il inconditionnellement préférer la noble intransigeance qu compromis douteux ? Nous verrons qu'en fait, al réalité est beaucoup plus nuancée et que la démarche de compromis tout comme celle d'intransigeance peuvent être morales.
 Max Weber, dans Le savant et le politique, fait la distinction entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.  Agir selon une éthique de conviction, c'est refuser tout compromis au nom de principes absolus : nous pouvons l'assimiler à ce que nous appelions jusqu'à présent l'ace moral pur. Tandis que l'éthique de responsabilité consiste à agir selon une fin morale, tout en acceptant le compromis, ou l'usage de moyens immoraux. Par exemple, l'homme d'Etat ,n'hésitera pas à souiller ses mains de sang et à organiser une répression féroce pour maintenir la cohésion sociale dans son Etat. Ou encore, il négociera sa neutralité face à un Etat autoritaire, et liberticide contre le droit d'envoyer des aides humanitaire aux populations de ce pays. C'est ce que nous pouvons rapprocher de l'acte raisonnable et pragmatique. Aussi déstabilisant que cela puisse paraître au premier abord, l'éthique de responsabilité est morale, tout comme l'éthique de conviction, dans la mesure où elle se définit par un but normatif, par une tendance à rejoindre l'idéal moral, même si pour cela il faut emprunter des chemins sinueux. L'éthique de responsabilité comme  l'éthique de conviction sont mues par la volonté de réaliser ce qui devrait être, la norme morale, mais elles empruntent des chemins différents : le randonneur responsable contourne la montagne qui se dresse en face de lui alors que le randonneur " de conviction " tente de l'escalader, même s'il n'y parvient pas et qu'il doit y épuiser toutes ses forces.
 Une fois posée la moralité de ces deux options, il apparaît un nouveau problème : comment choisir, si toutes deux se valent ? Max Weber répond qu'il s'agit d'un choix personnel, et que cette opposition n'est aucunement synonyme d'incompatibilité : responsabilité et conviction peuvent se confondre dans une même action. Par exemple les résistants français qui sabotaient des lignes de chemins de fer ou posaient des bombes par conviction d'être dans le vrai veillaient tout de même à limiter le nombre de victimes humaines, ou tout du moins civiles. De même, un même homme peut agir à un moment donné par conviction et à un autre par responsabilité. D'autre part, cette opposition entre éthique de responsabilité et éthique de conviction peut être dépassée dès lors que l'on fait l'économie des fondements de la morale. Pour Jankélévitch, l'acte moral est avant tout un acte, la morale est action, et c'est en observant les justes et leur comportement que nous pouvons saisir ce " je-ne-sais-quoi' qui détermine l'action morale. Jankélévitch propose ici une morale empirique, fondée sur l'observation et non plus fondée par un principe transcendant qu'il s'agisse du Bien ou de la valeur absolue de l'individu.

 L'acte raisonnable fondé sur la recherche du Bien, de l'équilibre optimal et du moindre mal est clairement en opposition avec l'acte purement moral, qui se définit par le respect de principes indérogeables principalement le respect absolu de l'individu. Cependant cette opposition ne signifie pas incompatibilité. Selon les situations, l'acte raisonnable est préférable à 'acte de conviction, ou, inversement, en partant de l'affirmation que tous deux se font dans une perspective morale, Cette apparente contradiction peut se retrouver à l'échelle de l'individu, qui, au cours de sa vie agira selon l'une ou l'autre de ces positions ? Au point même que l'on peut se demander si la morale ne peut être définie empiriquement. Selon Jankélévitch, il faut renoncer aux fondements de la morale, même s'ils offrent des repères utiles pour déterminer l'action. Même s'ils sont rassurants, l'homme  ne peut s'appuyer invariablement sur des règles de conduite déterminées qu'il s'agisse d'une éthique pragmatique de responsabilité, d'une doctrine hédoniste, de 'l'impératif catégorique kantien ou e maximes chrétiennes. L'exercice de la conscience morale est une perpétuelle  remise en cause, une inquiétude et un doute. La conscience morale es tune conscience torturée, incertaine , une " mauvaise conscience " selon les mots de Jankélévitch.
 

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

jean-pierre.theil@fse.ulaval.ca 23/01/2011 21:35



Bonjour,


J, écrirait : La conscience morale est
 une conscience torturée, incertaine , une " mauvaise conscience " selon les mots de Jankélévitch (JKL)


Ne serait-il pas intéressant de rapprocher l'énoncé ci-dessus de l'opinion
de Nietzsche comme quoi la morale judéo-chrétienne, en ``inventant`` le péché et ``l'instrument de torture afférent : le libre-arbitre``, propose/impose précisément une morale de la
``culpabilité``, de la ``mauvaise conscience`` ,  du remord, and so on.


Le constat que je fais, c'est que la ``solution`` de JkL promeut est un
``retour`` à une morale normative; non pas dans sa fonction prescriptive, il est vrai,  mais ....dans une conséquence qui est concomitante à   l'idée d'une morale normative de référence
à laquelle on se sent obliger de se conformer. Cette conséquence est le fait que   ``on se demande tout le temps, fais-je la chose à faire? suis-je dans la bonne track, est-ce que je ne suis
pas en train de me raconter des histoire (de rationnaliser) en faisant , en disant ou en décidant telle ou telle action?


Bref ne suis-je pas la proie de la conscience morale  de JKL (qui est donc bien)  une conscience torturée, incertaine , une "
mauvaise conscience " ;  torture devient une obligation normée (mais qui doit quand même se garder d'être vécue comme  l.occasion d'un masochisme gratifiant !)


 


JPT


 


PS : merci d'accepter Quand même la confrontation


 



laurence hansen-love 24/01/2011 12:38



Vous allez lu Jankélévitch? Par exemple "Quelque part dans l'inachevé?"


 ce n'est pas du tout dans cet esprit!


 La morale de Jankélévitch, c'est d'abord " Profite de la vie, comme d'une matinée de printemps"; Et il s'oppose vigoureusement à Kant, au rigorisme kantien..



theil 22/01/2011 21:38



J'ai bien aimé le développement du raisonnement. J'ai eu la surprise de croiser des référents communs à nous (Habermas, Jankelevitch).


En posant que je serai plutôt du  côté du ``compromis raisonnable`` comme stratégie de sortie de CONFLIT DE VALEURS, ne peut-on pas se demander si la position de Jankelevitch ne reprend
pas la morale critiquée par Nitche comme étant un avatar d'une morale judéo-chrétienne (...d'esclave; en termes de culpabilité, de dette, de sacrifice de soi)?


Ce qui laisse un peu  inentamé la question de l'action morale raisonnable vs l'acte de morale pure.


 


 


 


JPT



laurence hansen-love 23/01/2011 20:48



je ne suis pas sûre de vous suivre..


 Vous faites allusion à la dernière phrase?  En tout cas la mauvaise conscience n'est pas recherchée, la souffrance n'est pas valorisée en tant que telle. Jankélévitch est un philosophe
de la joie, comme Spinoza.


En tout cas je peux vous dire que Jankélévitch est à des années lumière de Nietzsche...


 Par ailleurs la position de Jankélévitch est tellement originale que je ne crois pas qu'on puisse la réduire à une position préxistante, ou  traditionnelle.