IDENTITÉ ET VIOLENCE
Selon Amartya Sen, il est crucial de bien comprendre que notre identité n'est pas un destin . Nous sommes libres!
"Nous avons donc la responsabilité de nos choix et de nos raisonnements. La violence, en revanche, est encouragée par l'idée d'une identité forcément unique - et souvent belligérante - à laquelle
nous sommes supposés appartenir et qui exige beaucoup de nous (parfois même des choses éminemment désagréables). Cette identité soi-disant unique, imposée, est souvent un élément déterminant dans
l'art guerrier de fomenter l'affrontement sectaire.
Malheureusement, de nombreuses tentatives, au demeurant fort bien intentionnées, visant à faire cesser cette violence, sont elles-mêmes handicapées par ce qui est perçu comme une absence de choix
dans la détermination de notre identité ; notre capacité à triompher de la violence peut, dès lors, s'en trouver grandement amoindrie. Lorsque la perspective d'une bonne entente entre les
personnes est envisagée avant tout, comme c'est de plus en plus souvent le cas, en termes d'« amitiés entre les civilisations », de « dialogue entre les religions » ou de « relations d'amitié
entre les communautés » - ce qui laisse dans l'ombre les mille et une manières que les gens ont d'interagir les uns avec les autres -, une véritable miniaturisation de l'être humain précède la
mise en oeuvre des programmes de paix.
L'humanité que nous partageons est sauvagement remise en question dès lors que tout ce qui divise le monde se trouve aggloméré en un système prétendu dominant de classification fondé sur la
religion, la communauté, la culture, la nation ou la civilisation, traitant chacune de ces composantes comme le déterminant unique de notre approche de la guerre ou de la paix. Ce monde
compartimenté par un déterminant unique est bien plus fermé que l'univers pluriel et diversifié dans lequel nous vivons. Il s'oppose non seulement à l'idée un peu démodée selon laquelle tous les
êtres humains se ressemblent » (idée quelque peu battue en brèche de nous jours, parfois non sans raison, car jugée bien trop naïve), mais aussi à celle, bien moins répandue mais bien plus
réaliste, selon laquelle nous sommes tous divers et différents. Dans le monde contemporain, l'espoir de trouver une harmonie repose dans une large mesure sur une meilleure compréhension de la
pluralité de notre identité et sur l'idée, enfin acceptée, que cette pluralité est transversale et s'oppose à la séparation nette entre les individus le long d'une ligne de démarcation
infranchissable.
Les mauvaises intentions n'expliquent pas tout, tant il est vrai que le désordre conceptuel actuel contribue de manière significative à la tourmente et à la barbarie qui nous entourent.
L'illusion d'un destin, lié notamment à une identité singulière (et tout ce que cela implique), nourrit la violence à force de mensonges. Il est important de prendre clairement conscience que
nous appartenons à des groupes très divers, capables d'interagir de manières très variées, quoi que puissent en dire certains ou leurs adversaires. Nous avons le pouvoir de définir nos
priorités.
Ne pas tenir compte du caractère pluriel de notre identité, de la nécessité de choisir et de raisonner, obscurcit le monde dans lequel nous vivons. Cela nous pousse inexorablement vers l'avenir
terrifiant que dépeint Matthew Arnold dans son poème « La plage de Douvres" :
"Nous semblons être au soir tombant sur une plaine
Que traversent les bruits confus de luttes et de débandades
D'armés aveugles qui se heurtent dans la nuit
Or nous pouvons faire mieux que cela"
Amartya Sen, Identité et violence pp 12-14, 2006 .
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