Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 février 2008 1 18 /02 /février /2008 15:48

Notez bien cette analyse conceptuelle autour de la notion floue d' "environnement"  (milieu , nature et surtout "écosystème")

"Le mot « écologie » renvoie à ce que recouvraient déjà les mots bien connus de milieu, d'environnement, de nature : mais il ajoute de la complexité au premier, de la précision au second, et retranche au troisième de la mystique, voire de l'euphorie. La notion de milieu, très pauvre, ne renvoie qu'à des caractères physiques et à des forces mécaniques ; la notion d'environnement est meilleure, dans le sens où elle implique un enveloppement placentaire, mais elle est vague ; la notion de nature nous renvoie à un être matriciel, une source de vie, vivante elle-même ; cette idée est poétiquement profonde, mais encore scientifiquement débile. Ces trois notions oublient le caractère le plus intéressant du milieu, de l'environnement, de la nature : leur caractère auto-organisé et organisationnel. C'est pourquoi il faut substituer un terme plus riche et plus exact, celui d'écosystème.
Qu'est-ce qu'un écosystème ? L'écologie en tant que science naturelle est arrivée à cette notion qui englobe l'environnement physique (biotope) et l'ensemble des
Disons schématiquement que l'ensemble des êtres vivants dans une « niche » constitue un système qui s'organise de lui-même. Il y a une combinaison des relations entre espèces différentes : rapports d'association (symbioses, parasitismes) et de complémentarité (entre le mangeur et le mangé, le prédateur et la proie), hiérarchies qui se constituent, et régulations qui s'établissent. Un ensemble combinatoire se crée, avec ses déterminismes, ses cycles, ses probabilités, ses aléas. C'est cela l'écosystème, qu'on l'envisage à l'échelle d'une petite niche ou de la planète. Autrement dit, il y a un phénomène d'intégration naturelle entre végétaux, animaux, y compris humains, d'où résulte une sorte d'être vivant qui est l'écosystème. Cet « être vivant » est à la fois très robuste et très fragile. Très robuste, car il se réorganise lorsque, par exemple, apparaît une espèce nouvelle ou disparaît une espèce qui avait sa place dans la chaîne des complémentarités ; ainsi les écosystèmes ont évolué, sans périr, jusqu'à ce siècle, en dépit des massacres qu'opérait l'homme chasseur, en dépit des structurations qu'apportait l'homme agriculteur, en dépit des premières pollutions qu'apportait l'homme urbain. Le caractère auto-réorganisateur spontané est la force de l'écosystème. Mais, comme un être vivant, il peut être tué si on lui injecte du poison chimique à des doses qui entraînent la mort en chaîne d'espèces liées les unes aux autres et si on altère les conditions élémentaires de la vie - comme la reproduction du plancton marin, par exemple. Déjà, on voit des lacs morts, des champs sans vie animale.
Ici, il faut comprendre une chose : le problème le plus grave n'est pas tant que l'homme use et dilapide l'énergie naturelle : de l'énergie, il en trouvera à revendre dans le rayonnement solaire et dans l'atome. Ce n'est pas tant non plus qu'il vidange ses déchets : tout être vivant est excrémentiel et « pollue » son environnement. Mais les excréments entrent dans le cycle naturel : biodégradables, ils sont aussi bionourriciers. Le danger est dans le poison qui dégrade sans pouvoir être dégradé lui-même, déversé en des quantités telles qu'il dégrade l'organisation complexe des écosystèmes. Or, dégrader l'écosystème, c'est dégrader l'homme, car l'homme, comme tout animal, se nourrit non seulement d'énergie, mais aussi, comme l'a dit Schrödinger, de néguentropie, c'est-à-dire d'ordre et de complexité".

Edgar Morin 
L'an 1 de Ere écologique (1972)

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
commenter cet article

commentaires