Selon Julia Kristeva, qui s'appuie ici sur la notion d'"inquiétante étrangeté" qu'elle emprunte à Freud, la peur de l'autre s'expliquerait par le fait que la rencontre de l'altérité nous
renvoie à l'"étrange", ou bien à l'"étrangeté", qui est présente en nous-mêmes.
L'écrivain nous invite à admettre notre "troublante altérité", ce qui pourrait nous aider à ne pas rejeter l'étranger qui existe hors de nous (les étrangers) . En théorisant l'existence de
l'inconscient, Freud nous aurait ainsi invité à admettre la complexité insurmontable de notre étrange identité...
L'étrange au-dedans de nous
"L'inquiétante étrangeté serait ainsi la voie royale (mais au sens de la cour, non pas du roi) par laquelle Freud introduit le rejet fasciné de l'autre au coeur de ce « nous-même » sûr de soi et
opaque, qui précisément n'existe plus depuis Freud et qui se révèle comme un étrange pays de frontières et d'altérités sans cesse construites et déconstruites. Chose étrange, il n'est nullement
question des étrangers dans l'Unheimliche.
En vérité, il est rare qu'un étranger provoque l'angoisse terrifiante que suscitent la mort, le sexe féminin ou la pulsion débridée « maléfique ». Est-il pourtant si sûr que les sentiments «
politiques » de xénophobie ne comportent pas, souvent inconsciemment, cette transe de jubilation effrayée que l'on a appelée unheimlich, que les Anglais nomment uncanny, et les
Grecs tout simplement... xenos, « étranger »? Dans le rejet fasciné que suscite en nous l'étranger, il y a une part d'inquiétante étrangeté au sens de la dépersonnalisation que Freud y a
découverte et qui renoue avec nos désirs et nos peurs infantiles de l'autre - l'autre de la mort, l'autre de la femme, l'autre de la pulsion immaîtrisable. L'étranger est en nous. Et lorsque nous
fuyons ou combattons l'étranger, nous luttons contre notre inconscient -- cet « impropre » de notre « propre » impossible. Délicatement, analytiquement, Freud ne parle pas des étrangers : il nous
apprend à détecter l'étrangeté en nous. C'est peut-être la seule manière de ne pas la traquer dehors. Au cosmopolitisme stoïcien, à l'intégration universaliste religieuse, succède chez Freud le
courage de nous dire désintégrés pour ne pas intégrer les étrangers et encore moins les poursuivre, mais pour les accueillir dans -cette inquiétante étrangeté qui est autant la leur que la
nôtre.
En fait, cette distraction ou cette discrétion freudienne à l'égard du « problème des étrangers » - lequel n'apparaît qu'en éclipse ou, si l'on préfère, en symptôme, par le rappel du terme grec
xenoi (les étrangers) - pourrait être interprétée comme une invitation (utopique ou très moderne?) à ne pas réifier l'étranger, à ne pas le fixer comme tel, à ne pas nous fixer comme
tels. Mais à l'analyser en nous analysant. A découvrir notre troublante altérité, car c'est bien elle qui fait irruption face à ce « démon », à cette menace, à cette inquiétude qu'engendre
l'apparition projective de l'autre au sein de ce que nous persistons à maintenir comme un « nous » propre et solide. A reconnaître notre inquiétante étrangeté, nous n'en souffrirons ni n'en
jouirons de dehors. L'étrange est en moi, donc nous sommes tous des étrangers. Si je suis étranger, il n'y a pas d'étrangers. Aussi Freud n'en parle-t-il pas. L'éthique de la psychanalyse
implique une politique il s'agirait d'un cosmopolitisme de type nouveau qui, transversal aux gouvernements, aux économies et aux marchés, oeuvre pour une humanité dont la solidarité est fondée
sur la conscience de son inconscient désirant, destructeur, peureux, vide, impossible. Nous sommes loin ici d'un appel à la fraternité dont on a déjà ironiquement remarqué la dette vis-à-vis de
l'autorité paternelle et divine - « Pour qu'il y ait des frères, il faut un père », ne manqua pas de dire Veuillot en apostrophant les humanistes. Depuis l'inconscient érotique et mortifère,
l'inquiétante étrangeté - projection en même temps qu'élaboration première de la pulsion de mort - qui annonce les travaux du « second » Freud, celui d'Au-delà du principe de plaisir, installe la
différence en nous sous sa forme la plus désemparante, et la donne comme condition ultime de notre être avec les autres".
Julia Kristeva Etrangers à nous-mêmes Fayard 1989
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