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Vendredi 28 mars 2008

 

 

 Dans un article de 1971, Philosophy and environnemental crisis, le philosophe Joel Feinberg se demande s'il est possible de parler de "droits" en ce qui concerne des êtres qui ne sont pas des agents moraux. Il remarque que cette situation se présente déjà habituellement.

 Jean-Yves Goffi rapporte ici son argumentation:

 

"J. Feinberg définit les droits en pensant essentiellement aux droits-titres : avoir un

droit, c'est avoir un titre à quelque chose contre quelqu'un. La reconnaissance de ce titre

peut procéder dune part d'un ensemble de règles ; on a alors affaire à un droit légal; elle peut d'autre part procéder  des principes d'une conscience éclairée : on affaire à un droit moral.

 Le titulaire par excellence d'un droit-titre  est l'être humain adulte (la personne). Le non titulaire par excellence d'un droit-titre est

 le rocher  (la simple chose).
Mais, entre les deux, existe toute une série de cas litigieux.

Les  entités suivantes peuvent-elles être considérées comme  titulaires de droits :

-Nos  ancêtres disparus?

-Les animaux (à titre individuel)?

-Les espèces animales?

-Les  plantes?

-Les arriérés et les déments?

-Les générations à venir?

La méthode de J. Feinberg va consister à examiner les plus familiers et les moins  

discutables, à noter leurs caractéristiques les plus saillantes et à comparer ensuite  avec 

les cas plus litigieux [...]

Dans son article de 1971, J. Feinberg tient pour acquis que personne ne contestera

l'incompétence des animaux à être des agents moraux   [...]

 

Il  faut donc admettre que les animaux sont incompétents,  qu'ils n'ont pas et ne sauraient

avoir le statut d'agents moraux. Mais le fait que l'on n'ait pas de devoirs ou d'obligations

n'entraîne pas que l'on n'ait pas de droits. Les déments, les simples d'esprit, les

vieillards séniles ou les enfants en bas-âge ne sont pas non plus des agents moraux, - ils

ont certainement des droits légaux; et nous pensons en général que c'est le propre d'une

conscience particulièrement perverse  que de leur refuser également des droits moraux.

A  ce stade de l'argumentation, les adversaires des droits moraux sont tentés de raisonner

ainsi: les animaux ont peut-être des droits-titres contre nous mais ils ne le savent pas et 

ne peuvent pas chercher à les revendiquer. Les êtres humains, eux, en sont capables. Quant à

ceux qui sont incompétents, ils sont, au moins potentiellement, capables de revendiquer  ce

qui leur est dû : ainsi, les enfants en bas-âge le un jour, les vieillards séniles l'ont

été, et les simples d'esprit ou les déments le seraient sans leur infirmité ou leur

handicap. En d'autres termes, en matière de justice, les animaux  doivent nécessairement être  représentés, les humains ne sont  représentés que par suite de circonstances contingentes.

Il est vraisemblable que cet argument veut dire  que les animaux ne sont pas autonomes, et

donc qu'une  dimension essentielle de la moralité leur fait défaut.

La réponse de J. Feinberg consiste à distinguer deux  façons d'être représenté. Dans certains  cas, celui qui représente se  contente d'exécuter les instructions de celui qu'il représente ;

 dans d'autres, celui qui représente a une très autonomie par rapport à celui qu'il  représente.

J. Feinberg ne donnant pas d'exemples directement transposables au contexte 

français, nous proposons les suivants. Un procureur de la République doit déférer aux

injonctions du procureur  général (au moins dans le cadre des réquisitions

ëcrites) : ici, il exécute les instructions de celui qu'il représente. Mais c'est une autre

façon de dire que ce qui est représenté est une volonté. En revanche, un malade mental peut

être placé sous tutelle, c'est-à-dire qu'il peut être totalement privé de sa capacité

juridique; son tuteur le représentera d'une manière continue dans tous les actes de la vie

civile. Mais ce qui est représenté ici, ce sont des intérêts. Il n'est donc pas nécessaire

d'avoir des volontés pour être représenté : il suffit d'avoir des intérêts.

Cette discussion aboutit à une définition du titulaire de droits:

"(Les) êtres qui peuvent avoir des droits sont précisément ceux qui ont (ou peuvent avoir)

des intérêts. J'en suis venu à me permettre cette conclusion pour deux raisons : (1) le

titulaire d'un droit doit pouvoir être représenté, et il est impossible de représenter un

être qui n'a pas d'intérêts; (2) le titulaire d'un droit doit pouvoir, en sa propre

personne, être en situation de bénéficier de quelque chose; et un être qui n'a pas

d'intérêts est un être à qui on ne peut faire de tort, mais qu'on ne peut pas non plus,

faire bénéficier de quelque chose (il n'a pas du tout de bien qui lui soit propre)".

 

Puisque la classe des êtres qui peuvent avoir des droits est identique à la classe des êtres

qui ont (ou qui peuvent avoir) des intérêts, la question se pose alors de savoir ce qu'est

avoir un intérêt; après quoi il faudra déterminer quels sont les intérêts animaux.

Afin de déterminer ce qu'est un intérêt".

 

 

 

Jean-Yves Goffi Le philosophe et ses animaux.Du statut éthique de l'animal.

Ed Jacqueline Chambon,1994

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