Dans un article de 1971, Philosophy and environnemental crisis, le philosophe Joel Feinberg se demande s'il est possible de parler de "droits" en ce qui concerne des êtres qui ne sont pas des agents moraux. Il remarque que cette situation se présente déjà habituellement.
Jean-Yves Goffi rapporte ici son argumentation:
"J. Feinberg définit les droits en pensant essentiellement aux droits-titres : avoir un
droit, c'est avoir un titre à quelque chose contre quelqu'un. La reconnaissance de ce titre
peut procéder dune part d'un ensemble de règles ; on a alors affaire à un droit légal; elle peut d'autre part procéder des principes d'une conscience éclairée : on affaire à un droit moral.
Le titulaire par excellence d'un droit-titre est l'être humain adulte (la personne). Le non titulaire par excellence d'un droit-titre est
le rocher (la simple chose).
Mais, entre les deux, existe toute une série de cas litigieux.
Les entités suivantes peuvent-elles être considérées comme titulaires de droits :
-Nos ancêtres disparus?
-Les animaux (à titre individuel)?
-Les espèces animales?
-Les plantes?
-Les arriérés et les déments?
-Les générations à venir?
La méthode de J. Feinberg va consister à examiner les plus familiers et les moins
discutables, à noter leurs caractéristiques les plus saillantes et à comparer ensuite avec
les cas plus litigieux [...]
Dans son article de 1971, J. Feinberg tient pour acquis que personne ne contestera
l'incompétence des animaux à être des agents moraux [...]
Il faut donc admettre que les animaux sont incompétents, qu'ils n'ont pas et ne sauraient
avoir le statut d'agents moraux. Mais le fait que l'on n'ait pas de devoirs ou d'obligations
n'entraîne pas que l'on n'ait pas de droits. Les déments, les simples d'esprit, les
vieillards séniles ou les enfants en bas-âge ne sont pas non plus des agents moraux, - ils
ont certainement des droits légaux; et nous pensons en général que c'est le propre d'une
conscience particulièrement perverse que de leur refuser également des droits moraux.
A ce stade de l'argumentation, les adversaires des droits moraux sont tentés de raisonner
ainsi: les animaux ont peut-être des droits-titres contre nous mais ils ne le savent pas et
ne peuvent pas chercher à les revendiquer. Les êtres humains, eux, en sont capables. Quant à
ceux qui sont incompétents, ils sont, au moins potentiellement, capables de revendiquer ce
qui leur est dû : ainsi, les enfants en bas-âge le un jour, les vieillards séniles l'ont
été, et les simples d'esprit ou les déments le seraient sans leur infirmité ou leur
handicap. En d'autres termes, en matière de justice, les animaux doivent nécessairement être représentés, les humains ne sont représentés que par suite de circonstances contingentes.
Il est vraisemblable que cet argument veut dire que les animaux ne sont pas autonomes, et
donc qu'une dimension essentielle de la moralité leur fait défaut.
La réponse de J. Feinberg consiste à distinguer deux façons d'être représenté. Dans certains cas, celui qui représente se contente d'exécuter les instructions de celui qu'il représente ;
dans d'autres, celui qui représente a une très autonomie par rapport à celui qu'il représente.
J. Feinberg ne donnant pas d'exemples directement transposables au contexte
français, nous proposons les suivants. Un procureur de la République doit déférer aux
injonctions du procureur général (au moins dans le cadre des réquisitions
ëcrites) : ici, il exécute les instructions de celui qu'il représente. Mais c'est une autre
façon de dire que ce qui est représenté est une volonté. En revanche, un malade mental peut
être placé sous tutelle, c'est-à-dire qu'il peut être totalement privé de sa capacité
juridique; son tuteur le représentera d'une manière continue dans tous les actes de la vie
civile. Mais ce qui est représenté ici, ce sont des intérêts. Il n'est donc pas nécessaire
d'avoir des volontés pour être représenté : il suffit d'avoir des intérêts.
Cette discussion aboutit à une définition du titulaire de droits:
"(Les) êtres qui peuvent avoir des droits sont précisément ceux qui ont (ou peuvent avoir)
des intérêts. J'en suis venu à me permettre cette conclusion pour deux raisons : (1) le
titulaire d'un droit doit pouvoir être représenté, et il est impossible de représenter un
être qui n'a pas d'intérêts; (2) le titulaire d'un droit doit pouvoir, en sa propre
personne, être en situation de bénéficier de quelque chose; et un être qui n'a pas
d'intérêts est un être à qui on ne peut faire de tort, mais qu'on ne peut pas non plus,
faire bénéficier de quelque chose (il n'a pas du tout de bien qui lui soit propre)".
Puisque la classe des êtres qui peuvent avoir des droits est identique à la classe des êtres
qui ont (ou qui peuvent avoir) des intérêts, la question se pose alors de savoir ce qu'est
avoir un intérêt; après quoi il faudra déterminer quels sont les intérêts animaux.
Afin de déterminer ce qu'est un intérêt".
Jean-Yves Goffi Le philosophe et ses animaux.Du statut éthique de l'animal.
Ed Jacqueline Chambon,1994
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