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14 avril 2008 1 14 /04 /avril /2008 13:36


La nature peut-elle être considérée comme un sujet de droit? (  A propos de la notion de "crime contre l'environnement")


Luc Ferry évoque ici les travaux et les débats autour de cette question dans les années 70 notamment au Canada:

"Les membres de la Commission (Commission de réforme des lois, Canada, 1971), fidèles à l'essence du droit anglo-saxon, qui vise toujours la protection d'intérêts identifiables, avouent ne pouvoir considérer la nature elle-même comme un sujet de droit : « Le champ d'un code criminel portant sur les délits contre l'environnement ne doit pas s'étendre jusqu'à protéger ce dernier-en tant que tel (for its own sake, dit l'anglais), indépendamment de valeurs, de droits et d'intérêts humains. » Bien que décidée à faire avancer les thèses écologistes, la Commission choisit le camp de l'environnementalisme contre l'écologie profonde. Elle s'en tient au cadre de l'humanisme classique, donc de l'anthropocentrisme tant dénoncé par les radicaux : « Le présent code criminel interdit en fait les délits contre les personnes et la propriété. Il n'interdit pas de façon explicite ou directe les délits contre l'environnement naturel lui-même. Malgré ses réserves, la Commission admettra, au terme d'une longue argumentation, que des pollutions graves puissent être onsidérées comme d'authentiques crimes, au sens juridique du mot.
[...] La réaction des milieux de l'écologie profonde n'en fut pas moins très vive, comme en témoignent les débats qui suivirent, reflétés, entre autres, dans un article de Stan Rowe (1, intitulé "Crimes against the ecosphere" . Ses conclusions valent d'être rapportées ici tant elles sont exemplaires des positions antiréformistes.

"Le rapport intitulé " Crimes contre l'environnement » accepte le parti pris anthropocentriste  (homocentrique) traditionnel selon lequel l'environnement n'est rien d'autre que ce que suggère son étymologie : le simple contexte qui entoure les choses de plus grande valeur - à savoir les gens. En ce sens vulgaire, l'environnement n'est que périphérique et son concept est intrinsèquement péjoratif. Il est donc logique, dans ces conditions, que la défense de l'environnement ne soit conçue qu'en termes d'utilité pour les hommes. Il n'est qu'une « valeur sociale et un droit », non une chose possédant une valeur intrinsèque. Mon argumentation consiste à montrer que seule l'alternative inverse - à savoir la reconnaissance de la valeur intrinsèque de l'environnement et, par suite, de ses droits propres fournit une base incontestable pour le protéger contre les crimes de dégradation et de déprédation".

La suite du texte développe deux idées, elles aussi parfaitement représentatives des principes radicaux : le caractère sacré de la vie universelle, de la « biosphère », et les conséquences désastreuses de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, comme de l'humanisme qui s'y associe. Quant au premier point, Rowe précise avec le plus grand soin que ce n'est pas de la vie humaine qu'il s'agit au premier chef, mais de l'écosphère tout entière.[...]
 Rien d'étonnant, dès lors, si la critique se prolonge dans une vigoureuse dénonciation des idéaux de la Révolution française!
« La  Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen a défini la liberté comme le fait de
n'être en aucun cas restreint dans son droit à faire n'importe quoi (sans doute au monde naturel) du moment que cela n'interfère pas avec les droits d'autrui. Dans le sillage de ce sentiment populaire (...) George Grant a défini le libéralisme comme l'ensemble des croyances procédant du postulat central d'après lequel l'essence de l'homme serait sa liberté et que par suite, son affaire principale dans la vie serait de façonner le monde conformément à sa volonté. On tient là le principe normatif qui est à l'origine de la destruction massive de l'environnement qui a lieu partout où la culture occidentale fait sentir son influence - destruction que seule la reconnaissance des droits et de la valeur intrinsèques de la nature peut contrecarrer".
Contre la Commission fédérale, Stowe propose donc de « reconnaître la suprématie des valeurs de l'écosphère » sur celles de l'humanisme et d'élaborer, par analogie avec le concept de « crime contre l'humanité », la notion de « crimes contre l'écosphère », parmi lesquelles on comptera au premier chef « la fécondité et la croissance économique exploiteuse, toutes deux encouragées par une philosophie homocentrique ». Je passe ici sur le contenu de la thèse (mais il faudra bien un jour que les écologistes radicaux comprennent comment et pourquoi le taux de fécondité est plus bas en Europe et aux Etats-Unis que dans le tiers monde, de même que le souci de l'environnement y est infiniment plus développé : l'univers moderne n'a donc pas que des aspects négatifs !"

 Luc Ferry Le nouvel ordre écologique. L'arbre, l'animal , l'homme , Grasset, 1992, pp 139-141

 Stan Rowe est un des représentants de l'écologie profonde, mouvement qui considére que la nature a une valeur propre, indépendamment de sa relation avec l'homme : il défend l'idée de "valeur intrinsèque de l'environnement" 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Hoguet Antoine 01/05/2008 17:03

Une petite suggestion en passant, expliciter les idées de Hans Jonas sur l'environnement serait intéréssant je pense de surcroit pour ceux qui passent le concours science po comme moi. Merci beaucoup pour votre blog

laurence hansen-love 04/05/2008 23:00


J'ai résumé son livre , chapitre 16 de Mon Cours particulier de philosophie; je vous y renvoie!