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Chacun d'entre nous constitue son idendité à la manière d'un écrivain qui invente ses personnages. Paul Ricoeur répond ici à certaines des objections que cette thèse suscite :
" Qu'en est-il, d'abord, du rapport entre auteur, narrateur et personnage, dont les rôles et les discours sont bien distincts au plan de la fiction ? Quand je m'interprète dans les termes
d'un récit de vie, suis-je à la fois les trois, comme dans le récit auto-biographique ? Narrateur et personnage, sans doute, mais d'une vie dont, à la différence des êtres de fiction, je ne
suis pas l'auteur, mais au plus, selon le mot d'Aristote, le coauteur [...]
Il faut que la vie soit rassemblée pour qu'elle puisse se placer sous la visée de la vraie vie. Si ma vie ne peut être saisie comme une totalité singulière, je ne pourrai jamais
souhaiter qu'elle soit réussie, accomplie. Or, rien dans la vie réelle n'a valeur de commencement narratif ; la mémoire se perd dans les brumes de la petite enfance ; ma naissance et, à
plus forte raison, d'acte par lequel j'ai été conçu appartiennent plus à l'histoire des autres, en l'occurrence celle de mes parents, qu'à moi-même. Quant à ma mort, elle ne sera fin
racontée que dans le récit de ceux qui me survivront ; je suis toujours vers ma mort, ce qui exclut que je la saisisse comme fin narrative.
A cette difficulté fondamentale s'en joint une autre, qui n'est pas sans rapport avec la précédente ; sur le parcours connu de ma vie, je peux tracer plusieurs itinéraires, tramer
plusieurs intrigues, bref raconter plusieurs histoires, dans la mesure où, à chacune, manque le critère de la conclusion, ce « sense of an ending » sur lequel Kermode insiste tant.
Allons plus loin: alors que chaque roman déploie un monde du texte qui lui est propre, sans que l'on puisse le plus souvent mettre en rapport les intrigues en quelque sorte incommensurables
de plusieurs oeuvres (à l'exception peut-être de certaines séries comme celles des romans de générations : Buddenbrook de Thomas Mann, des Hommes de bonne volonté de Jules
Romains sur le modèle du bout-à-bout des histoires des patriarches dans la Bible), les histoires vécues des uns sont enchevêtrées dans les histoires des autres. Des tranches entières de ma
vie font partie de l'histoire de la vie des autres, de mes parents, de mes amis, de mes compagnons de travail et de loisir. Ce que nous avons dit plus haut des pratiques, des
relations d'apprentissage, de coopération et de compétition qu'elles comportent, vérifie cet enchevêtrement de l'histoire de chacun dans l'histoire de nombreux autres [...]
Tous ces arguments sont parfaitement recevables : équivocité de la notion d'auteur; inachèvement « narratif » de la vie ; enchevêtrement des histoires de vie les unes dans les autres ;
inclusion des récits de vie dans une dialectique de remémoration et d'anticipation. Ils ne me semblent pas, toutefois, susceptibles de mettre hors jeu la notion même d'application de la
fiction à la vie. Les objections ne valent que contre une conception naïve de la mimèsis, celle même que mettent en scène certaines fictions à l'intérieur de la fiction, tels le
premier Don Quichotte ou Madame Bovary. Elles sont moins à réfuter qu'à intégrer à une intelligence plus subtile, plus dialectique, de l'appropriation. C'est dans le
cadre de la lutte, évoquée plus haut, entre le texte et le lecteur qu'il faut replacer les objections précédentes. Équivocité de la position d'auteur ? Mais ne doit-elle pas
être préservée plutôt que résolue ? En faisant le récit d'une vie dont je ne suis pas l'auteur quant à l'existence, je m'en fais le coauteur quant au sens. Bien plus, ce n'est ni un hasard
ni un abus si, en sens inverse, maints philosophes stoïciens ont interprété la vie elle-même, la vie vécue, comme la tenue d'un rôle dans une pièce que nous n'avons pas écrite et dont
l'auteur, par conséquent, recule au-delà du rôle.
L'enchevêtrement des histoires de vie les unes dans les autres est-il rebelle à l'intelligence narrative que nourrit la littérature ? Ne trouve-t-il pas plutôt dans l'enchâssement d'un
récit dans l'autre, dont la littérature donne maints exemples, un modèle d'intelligibilité'? Et chaque histoire fictive, en faisant affronter en son sein les destins différents de protagonistes
multiples, n'offret-elle pas des modèles d'interaction où l'enchevêtrement est clarifié par la compétition des programmes narratifs ?
La dernière objection repose sur une méprise qu'il n'est pas toujours facile de déjouer. On croit volontiers que le récit littéraire, parce qu'il est rétrospectif, ne peut instruire qu'une
méditation sur la partie passée de notre vie. Or le récit littéraire n'est rétrospectif qu'en un sens bien précis : c'est seulement aux yeux du narrateur que les faits racontés paraissent s'être
déroulés autrefois. Le passé de narration n'est que le quasi-passé de la voix narrative'. Or, parmi les faits racontés à un temps du passé, prennent place des projets, des attentes, des
anticipations, par quoi les protagonistes du récit sont orientés vers leur avenir mortel : en témoignent les dernières pages puissamment prospectives de la Recherche, déjà évoquée plus
haut au titre de la clôture ouverte du récit de fiction. Autrement dit, le récit raconte aussi le souci. En un sens, il ne raconte que le souci. C'est pourquoi il n'y a pas d'absurdité à parler
de l'unité narrative d'une vie, sous le signe de récits qui enseignent à articuler narrativement rétrospection et prospection.
Il résulte de cette discussion que récits littéraires et histoires de vie, loin de s'exclure, se complètent, en dépit ou à la faveur de leur contraste. Cette dialectique nous rappelle que le
récit fait partie de la vie avant de s'exiler de la vie dans l'écriture ; il fait retour à la vie selon les voies multiples de l'appropriation et au prix des tensions inexpugnables que l'on vient
de dire".
Le soi et l'identité narrative in Soi-même comme un autre, pp 190-192, (1990)
1. Sur cette interprétation dont je n'ai pas manqué de souligner le caractère exploratoire, cf. Temps et Récit, t. II, op. cit., p. 131-149, en particulier p. 147-148.
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