IDENTITÉ
Comme d'autres notions fondamentales, l'identité et l'identique résistent à une définition directe. La meilleure manière d'en cerner la signification est de les rapporter aux termes apparentés
(même, égal) ou à leurs contraires (différent, autre), en prêtant attention aux contextes (logique, métaphysique, psychologie, anthropologie) dans lesquels elles sont employées. Une
question particulièrement importante est de savoir si l'identité change de sens selon qu'elle s'applique aux choses de la nature, aux artefacts et aux personnes, autrement dit, si
l'identité que vise la question « Qu'est-ce que ? » est la même que celle que vise la question « Qui ? ». La philosophie ancienne privilégie la première question.
Aristote et Platon développent le concept d'identité dans l'interface de la logique et de l'ontologie. Entendue au sens logique, l'identité se confond avec la simple égalité tautologique : A = A,
définition qui connaît ses ultimes raffinements chez G. W. Leibniz, Gottlob Frege et Bertrand Russell.
Le principe d'identité Au même titre que le principe du tiers exclu et le principe de contradiction, le principe d'identité est reconnu par Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) comme faisant partie
des principes fondamentaux de la pensée métaphysique. Comme il le fait pour d'autres notions (être, bien, un, etc.), il s'intéresse aux multiples significations du terme même, en montrant
que toutes les identités ne se ramènent pas à la simple identité numérique, opposée à la pluralité. À l'identité quantitative s'ajoute l'identité qualitative, qui admet des degrés. Elle
peut-être enfin envisagée à la lumière de la distinction entre l'espèce et le genre, c'est-à-dire selon le logos propre à la définition, qui permet de déterminer l'essence véritable
d'une chose.
Si le principe d'identité est à cheval sur le logique et l'ontologique, c'est parce que, depuis Parménide (env. 500-440 av. J.-C.)> le problème de l'identité se conjugue avec celui de
l'un et du multiple, de l'être et du devenir. Dans la compréhension parménidienne de l'être, celui-ci est identique à lui-même, ce qui lui confère une immutabilité soustraite au
changement. Dès lors, tout ce qui ne participe pas à cette identité se trouve renvoyé du côté du non-être. La seule manière de sauver la diversité et le changement semble être alors
la voie qu'emprunte le sophiste Protagoras quand il affirme que « la même chose est et n'est pas... ».
En distinguant l'identité de la substance et la variabilité des accidents, Aristote réussit à échapper à ce dilemme. Qu'il soit debout ou assis, Socrate demeure le même ; le même
individu est tantôt bonne et tantôt méchant. Aristote distingue entre une identité par accident, par coïncidence, et l'identité « par soi » des êtres garantie par la matière, la
forme, le nombre, ou l'unité de la substance. La quête aristotélicienne des critères de persistance et de démarcation des entités se prolonge au Moyen Âge dans les réflexions sur le
principe d'individuation, qui confère à un être sa singularité unique: est-ce la matière (Thomas d'Aquin), la qualité individualisante (Jean Duns Scot), ou la capacité qu'a le langage
de désigner des individus (Guillaume d'Ockham) ?
Ces questions trouveront leur prolongement dans la philosophie moderne, aussi bien sur le versant rationaliste que sur le versant empiriste. G. W. Leibniz (1646-1716), préoccupé par le
problème de l'indiscernabilité des identiques et par le principe d'individuation, et qui estime que le principe: « Chaque chose est ce qu'elle est » joue un rôle crucial dans la
conscience, s'oppose à la conviction de John Locke (1632-1704) qui voit là une simple banalité. C'est l'invention cartésienne du cogito qui a imprimé un tour nouveau à ces débats eu
obligeant à préciser les critères d'identité, au risque de s'enliser dans la concurrence des critères corporels et psychologiques. Pour Locke (Essai sur l'entendement humain,
1690), l'identité d'une chose avec ellemême fait problème, comme le montrent les exemples classiques du navire dont toutes les pièces ont été changées, ou du gland qui devient chêne.
La difficulté s'accroît encore avec le problème de l'identité personnelle : jusqu'à quel point peut-on dire que la mémoire en est la gardienne ? Un prince dont la mémoire a été transplantée dans le corps d'un savetier est-il un prince ou un savetier ? Ces interrogations critiques trouvent leur expression la plus exacerbée chez David Hume
(1711-1776), qui estime que, à défaut d'ancrage empirique véritable, l'identité est une simple illusion due à l'imagination et à la croyance. On trouve un écho contemporain de ces débats chez
Derek Parfit (Reasons and Persons), Faut-il s en tenir à cette conclusion qui rejoint l'opinion de Nietzsche , même si elle découle de toutes autres
présuppositions ? Si, comme le suggèrent Martin Heidegger et Hannah Arendt, on déploie la question de l'identité sous l'égide de la question « Qui ? », on doit distinguer deux aspects de
celle-ci que Paul Ricœur (Soi-niëme comme un autre, 1990), désigne, en référence aux expressions latines idem et ipse, comme identité-mêmeté (stabilité de caractère) et
identité-ipséité (maintien de soi). Le premier pôle présente plusieurs visages, selon qu'il est abordé sous l'angle de la question « Qui parle ? » ou de la question « Qui agit ?
».
L'impossibilité de réduire toutes les expressions de l'identité à la simple mêmeté (en grec : tautotès) apparaît au plus tard quand il faut y intégrer la question de la permanence
dans le temps. Celle-ci peut s'envisager de deux manières différentes. Soit on table sur la permanence d'une même substance, possibilité qui trouve son expression exemplaire dans
la stabilité du caractère ; soit on la rapporte à une constance comparable à la fidélité créatrice. Dans le premier cas, c'est la mêmeté qui prime ; dans le second cas, c'est
l'ipséité. Entre les deux pôles s'intercale l'identité narrative souvent, la meilleure manière de répondre à la question « Qui ? » est de raconter une histoire.
Mais l'identité narrative, à elle seule, ne saurait épuiser la question de l'identité personnelle, qui révèle de nouveaux visages dès lors qu'elle est rapportée à la question de la
responsabilité éthique et pénale. La relation dialectique entre la mêmeté et l'ipséité se prolonge alors par la dialectique de l'ipséité et de l'altérité. Ce n'est qu'en reconnaissant que
l'altérité est constitutive de l'ipséité même que la question « Qui suis-je ? » peut trouver une solution satisfaisante.
En distinguant nettement l'ordre de la connaissance et l'ordre de la reconnaissance, Jean-Marc Ferry (Les Puissances de l'expérience. 1. Le sujet et le verbe 2. Les ordres de In
reconnaissance, 1991), définit à son tour plusieurs concepts d'identité, commençant avec le plus pauvre et le plus rigide : l'identité narrative, et s'achevant avec l'identité argumentative et
reconstructive.
Ces approches philosophiques du problème de l'identité se trouvent aujourd'hui confrontées aux résultats des sciences humaines (psychologie, psychanalyse, sociologie, ethnologie, histoire) et,
plus récemment, aux sciences neuronales qui s'intéressent au sentiment du soi.
Si ces contributions donnent beaucoup de relief aux paradoxes liés à l'idée d'identité, elles la rendent également plus riche et moins monolithique, en la rapportant à plusieurs paramètres,
allant de la manière dont l'individu se perçoit lui-même, en se distinguant des autres, ou la manière dont il s'inscrit dans le temps, jusqu'aux multiples modalités du « combat pour la
reconnaissance », qui n'est pas nécessairement une lutte à mort, mais un travail inachevable, ce qui montre que l'identité personnelle n'est pas seulement un fait acquis, niais également une
tâche éthique'.
Jean GREISCH (Encyclopaedia Universlis)
Bonjour,
Pouvez-vous me donner votre avis sur le livre La différence, de Michel Wieviorka ?
merci
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Pourriez-vous exposer quelques notions et textes autour de l'articulation mémoire et identité ?
Ce serait vraiment gentil de votre part !
Merci
Sur le premier point, vous trouverez des élements de réflexion dans les textes de Locke, Shoemaker, de Greish , de Ricoeur.
Pour l'identité nationale, dans les textes de Braudel , de Fitoussi et de Renan (Qu'est-ce qu'une nation?). Lisez les et voyez tout ce cui a trait à la mémoire..