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Jeudi 12 juin 2008

Mon identité se définit entre autres par mon appartenance à une nation. Mais qu'est-ce qu'une nation?

"Mais qu'est-ce qu'une nation? A cette question, de nombreuses réponses ont été données, qu'on peut répartir en deux grands groupes. D'un côté, on construit l'idée de nation selon le modèle de la race : c'est une communauté de « sang », c'est-à-dire une entité biologique, sur laquelle l'individu n'a aucune prise. On naît français, allemand ou russe, et on le reste jusqu'à la fin de sa vie. Ce sont alors les morts qui décident pour les vivants, comme le disaient Barres et Le Bon, et le présent de l'individu est déterminé par le passé du groupe. Les nations sont des blocs imperméables : la pensée, les jugements, les sentiments, tout est différent d'une nation à l'autre. D'un autre côté, l'appartenance à une nation est pensée selon le modèle du contrat. Quelques individus, disait Sieyès, décident un jour de fonder une nation ; et le tour est joué. Plus sérieusement, on affirme qu'appartenir à une nation, c'est avant tout accomplir un acte de la volonté, souscrire à un engagement de vivre ensemble en adoptant des règles communes, en envisageant donc un avenir commun.
Tout oppose ces deux conceptions, la nation comme race et la nation comme contrat : l'une est physique, l'autre morale, l'une naturelle, l'autre artificielle, l'une est tournée vers le passé, l'autre vers l'avenir, l'une est déterminisme, l'autre liberté. Or, le choix entre elles n'est pas simple tout un chacun peut éprouver, intuitivement, que l'une comme l'autre contiennent quelque vérité et de nombreux oublis. Mais comment réconcilier deux contraires? La tentative la plus célèbre pour le faire, celle de Renan, est un échec : on ne peut se contenter d'ajouter, l'un à la suite de l'autre, deux « critères », alors que le second annule le premier.
L'antinomie des deux « nations » peut cependant être surmontée si nous acceptons de penser la nation comme culture. De même que la « race », la culture préexiste à l'individu, et on ne peut changer de culture du jour au lendemain (à la manière dont on change de citoyenneté, par un acte de naturalisation). Mais la culture a aussi des traits communs avec le contrat : elle n'est pas innée mais acquise ; et, même si cette acquisition est lente, elle dépend en fin de compte de la volonté de l'individu et peut relever de l'éducation. En quoi consiste son apprentissage? En une maîtrise de la langue, avant tout : en une familiarisation avec l'histoire du pays, avec ses paysages, et avec les murs de sa population d'origine, régies par mille codes invisibles (il ne faut évidemment pas identifier la culture avec ce qu'on trouve dans les livres). Un tel apprentissage prend de longues années, et le nombre de cultures que l'on peut connaître à fond est très restreint ; mais on n'a pas besoin d'y être né pour le faire : le sang n'y est pour rien, ni même les gènes. Du reste, tous ceux qui ont la citoyenneté par naissance ne possèdent pas forcément la culture de leur pays : on peut être français de souche et néanmoins ne pas participer à la communauté culturelle".
Tzvetan Todorov Nous et les autres, pp 508-509

 

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