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21 juin 2008 6 21 /06 /juin /2008 18:32

Notre appartenance nous définit-elle? Et si oui, cette appartenance doit-elle décider de nos choix éthiques?


 "Nous ne sommes pas nécessairement bons, les « autres » non plus ; tout ce qu'on peut dire à ce sujet c'est que l'ouverture aux autres, le refus de les rejeter sans examen, est chez tout être humain une qualité. La séparation qui compte, suggérait Chateaubriand, est celle entre les bons et les méchants, non entre nous et les autres ; les sociétés particulières ires, elles, mélangent bien et mal (dans des proportions il est vrai inégales). A la place du jugement facile, fondé sur la distinction purement relative entre ceux qui appartiennent à mon groupe et ceux qui n'en font pas partie, doit advenir un jugement fondé sur des principes éthiques.
Cette première conclusion soulève à son tour deux grands problèmes : quelle est la signification de notre appartenance à une communauté ? et : comment légitimer nos jugements?

. Les êtres humains ne sont pas seulement des individus appartenant à la même espèce ; ils font également partie de collectivités spécifiques et diverses, au sein desquelles ils naissent et agissent. La collectivité la plus puissante aujourd'hui est ce qu'on appelle une nation, c'est-à-dire la coïncidence plus ou moins parfaite (mais jamais totale) entre un État et une culture. Appartenir à l'humanité n'est pas la même chose qu'appartenir à une nation - l'homme n'est pas le citoyen, disait Rousseau -, il y a même entre les deux un conflit latent, qui peut devenir ouvert le jour où nous sommes obligés de choisir entre les valeurs de l'une et celles de l'autre. L'homme, en ce sens du mot, est jugé à partir de principes éthiques ; le comportement du citoyen relève, lui, d'une perspective politique. On ne peut éliminer aucun de ces deux aspects de la vie humaine, pas plus qu'on ne peut les réduire l'un à l'autre : il vaut mieux rester conscient de cette dualité parfois tragique. En même temps, leur séparation radicale, leur confinement à des sphères qui ne communiquent jamais entre elles peuvent être également désastreux : témoin Tocqueville, qui prône la morale dans ses ouvrages philosophiques et savants, et préconise l'extermination des indigènes dans ses discours politiques. L'éthique n'est pas la politique. mais elle peut élever des barrières que la politique n'aura pas le droit de franchir ; appartenir à l'humanité ne nous dispense pas d'appartenir à une nation et ne peut s'y substituer, mais les sentiments humains doivent pouvoir contenir la raison d'État.
Mais on dit souvent aussi : j'aime mieux mes enfants que ceux de mon voisin ; voilà un sentiment bien naturel dont il n'y a aucune raison de rougir. N'est-il pas tout aussi naturel de préférer mes compatriotes aux étrangers, de leur réserver un traitement de faveur ? N'est-il pas naturel de soumettre l'homme au citoyen, et l'éthique à la politique? Un tel raisonnement repose sur une double confusion. La première est d'ordre psychologique : elle consiste à transférer, par analogie, les propriétés de la famille à la nation. Or, il y a entre ces deux entités solution de continuité. La famille assure l'interaction immédiate avec d'autres êtres humains ; son principe peut s'étendre, à la limite, à l'ensemble des gens que nous connaissons - mais pas au delà. La nation est une abstraction, dont on a aussi peu d'expérience immédiate que de l'humanité. La seconde confusion est d'ordre éthique : ce n'est pas parce qu'une chose est, qu'elle doit être. Du reste, l'individu fait très bien la correction par lui-même, et ne confond pas l'amour avec la justice : il aime son enfant plus que celui du voisin, mais quand les deux se trouvent dans sa maison il leur donne des par de gâteau égales. Et, après tout, la pitién'est pas moins naturelle que l'égoïsme. C'est le propre de l'être humain que de voir plus loin que son intérêt, et c'est à cause de cela que le sentiment éthique existe ; l'éthique chrétienne comme l'éthique républicaine ne font que systématiser et préciser ce sentiment. La « préférence nationale » n'est pas plus fondée dans les faits que dans les valeurs". Tzvetan Todorov Nous et les autres
, pp 506-508

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Lionel 19/12/2009 22:00


Je vous remercie amplement :)


Lionel 19/12/2009 18:32



Bonsoir,

Pourriez-vous indiquer, s'il vous plait, les références exactes de ce passage? Ne fut-ce que les numéros de page, pour que je puisse retrouver ce passage.

Merci.

Lionel



laurence hansen-love 19/12/2009 21:47


Il s'agit des pages 506 à 508 dans la collection Points-Esaais


Bipou 28/06/2008 11:42

Texte très intéressant et qui fait réfléchir...De plus, il est clair et certaines phrases peuvent facilement être retenues pour éventuellemnt les insérer dans notre copie sur les identités (faites que ce soir un sujet sur ça qui tombe!!!)!MERCI HANSEN LOVE POUR CE MERVEILLEUX BLOG ET LE TEMPS QUE VOUS NOUS ACCORDEZ!!!