"Tournons alors notre regard, pour la troi ième fois, vers Mona Lisa. N'y aurait-il pas une clé pour ouvrir l'énigme de son regard ? Plus précisément en ce paysage brumeux tout à la fois lointain
et proche qui se profile derrière elle Ici, écoutons
France Quéré
« Dans des formes de rocs et de lacs éclat: l'étrange sonde d'un monde intérieur. [... ] A hauteur des épaules [de Mona Lisa] commence un ocre paysage au relief accidenté que parcou rent
des efflorescences de rochers. À gauche, le sentier débouche sur les eaux grises d'un lac, striées par les ombres de rochers en surplomb. Ce sont des chevauchements de pierres, des crinières, de
farouches encolures, des museaux difformes qui dressent au-dessus de l'onde le sursaut de leur colère pétrifiée. Une violence préhistorique barre le regard... À droite, du côté où se lèvent les
lèvres de la jeune femme, le sentier remonte le cours limoneux de la rivière, se faufile de gradin en gradin, parmi les éboulis de pierres, parvient enfin au rebord d'un second lac, élevé au-dessus
du premier... C'est un autre monde, immatériel, immensément recueilli vers lequel le sourire et le mouvement des yeux subtilement nous font signe. Le lac d'altitude s'irise à peine de quelques
lueurs. Mais les malédictions de l'ombre et de l'obstruction sont vaincues. D'autres rochers s'élèvent, ils n'enténèbrent ni ne ferment plus rien. Leur ombre dessine un cerne, suggère une
transparence, laisse intact le miroir des eaux... Entre les deux rivages purifiés s'ouvre une brèche où l'eau et la lumière confondent leur or, et ensemble s'éloignent vers l'infini. Est-ce un dieu
qui accueille l'homme voyageur ? Est-ce la joie d'une intelligence parvenue au faîte de sa méditation ? [...] Est-ce l'enfance retrouvée, embellie par les lointains du souvenir ? [...] Un rêve
humain commence là, à hauteur des yeux et du front pur. Ses aubes sont plus belles encore que les collines de Florence aux premiers rayons du jour » (
Le Sel et le Vent).
Cinq méditations sur la beauté, François Cheng
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