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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 15:03




(De la participation active à la jouissance de l'indépendance: ceci est l'un des textes fondateurs de la tradition libérale)

Dans une conférence prononcée en 1819, le philosophe  Benjamin Constant explique en quoi notre conception de la liberté diffère  celle des anciens. De "positive" (le pouvoir de participer aux affaires publiques ), elle est devenue "négative"  ne pas être opprimé).En d'autres termes, un citoyen moderne attend surtout du pouvoir la protection de ses intérêts personnels.

"Nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté à nous doit se composer de la jouissance paisible de l'indépendance privée. La part que dans l'antiquité chacun prenait à la souveraineté nationale n'était point, comme de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun avait une influence réelle; l'exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques et de leur part dans l'administration de l'État. Chacun sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait, dans cette conscience de son importance personnelle, un ample dédommagement.
Ce dédommagement n'existe plus aujourd'hui pour nous. Perdu dans la multitude', l'individu n'aperçoit presque jamais l'influence qu'il exerce. Jamais sa volonté ne s'empreint sur l'ensemble, rien ne constate à ses propres yeux sa coopération. L'exercice des droits politiques ne nous offre donc plus qu'une partie des jouissances que les anciens y trouvaient, et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l'époque, la communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l'infini les moyens de bonheur particulier. [...]
Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d'une même patrie; c'était là ce qu'ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. [...]
La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie; la liberté politique est par conséquent indispensable. Mais demander aux peuples de nos jours de sacrifier comme ceux d'autrefois la totalité de leur liberté individuelle à la liberté politique, c'est le plus sûr moyen de les détacher de l'une, et quand on y serait parvenu, on ne tarderait pas à leur ravir l'autre".
Benjamin Constant,« De la liberté des anciens comparée à celle des modernes » (1819),dans Écrits politiques, Gaillard, colt. «Folio», 1997, p. 275-276 et 285.

Second extrait:

Le citoyen  doit tout à l État, selon Rousseau.Au contraire  , pour Benjamin Constant, cette conception vaut pour la démocratie antique (texte précédent), mais non pour la démocratie moderne . Pour les Modernes, la  citoyenneté, consiste, non dans la participation au monde commun (l exercice des droits politiques), mais dans la seule  jouissance privée des droits civils.

"Demandez-vous d'abord, Messieurs, ce que de nos jours un Français, un habitant des États-Unis de l'Amérique, entendent mot de liberté?
C'est pour chacun le droit de n'être soumis qu'aux lois, de ne pouvoir être arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d'aucune manière, par l'effet de la volonté arbitraire d'un ou de plusieurs individus. C'est pour  chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industriel et de l'exercer; de disposer de sa propriété, d'en abuser même; d'aller, de venir, sans  en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ni de ses  démarches. C'est, pour chacun, le droit de se réunir à d'autres individus,   soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que 1 associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours et ses heures d'une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c'est le droit pour chacun, d'influer sur l'administration du gouvernement [...] par des représentations, des pétitions, des demandes, que l'autorité est plus ou moins  obligée de prendre en considération. Comparez maintenant à cette liberté celle des anciens.
Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement  plusieurs parties de la souveraineté tout entière, à délibérer sur la place publique,   de la guerre et de la paix [...], à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les  paraître devant tout un peuple [...] ; mais en même temps c'était là ce que clé  les anciens nommaient liberté, ils admettaient, comme compatible avec  cette liberté collective, l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité de l'ensemble. Vous ne trouverez chez eux presque aucune des jouissances  que nous venons de voir faisant partie de la liberté chez les modernes. Toutes les actions privées sont soumises à une surveillance sévère. Rien n'est accordé à l'indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l'industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. [...]
Ainsi chez les anciens, l'individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous ses rapports privés. Comme citoyen, il décide de la paix et de la guerre; comme particulier, il est circonscrit, observé, réprimé dans tous ses mouvements [...]. Chez les modernes, au contraire, l'individu, indépendant dans la vie privée, n'est, même dans les États les plus libres, souverain qu'en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue; et si à époques fixes, mais rares [...], il exerce cette souveraineté, ce n'est jamais que pour l'abdiquer".


Benjamin Constant,«De la liberté des anciens comparée à celle des modernes» (1819),Écrits politiques, Gallimard, coll. «Folio», 1997, p. 593-595

 

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Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
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commentaires

Maude 11/11/2008 17:52

Merci pour ce blog très riche en références, informations...etcJ'aurai 2 questions à vous poser concernant ce texte: - qu'entend l'auteur par ancien et moderne, en terme d'époque? Je suppose que "les Modernes" sous-entend l'époque actuelle, mais où se situe la limite avec "les Anciens"?- si l'on suit les propos de Benjamin Constant, le libéralisme d'aujourd'hui est étroitement lié à l'individualisme? Est-ce que ces deux "éléments" sont donc nécessairement et toujours liés?

laurence hansen-love 11/11/2008 19:08


Anciens: les grecs
 Modernes: à partir de la révolution française sans doute , à peu près...
 Oui : le libréalisme repose sur une philosophie, une vision du monde individualiste. Comme  pour Tocqueville.
 Pour cette raison l'approche de Rousseau, qui voudrait s'inspirer de la mentalité  des anciens, n'est plus pertinente pour Constant.
Arendt dira: ce qui nous fait défaut , désormais, c'est la philia...