Partager l'article ! De la guerre au commerce, la thèse du libéralisme (P. Manent): Pierre Manent exprime ici quelques rése ...
Pierre Manent exprime ici quelques réserves à l'égard de la thèse de Benjamin Constant concernant la guerre. Il estime pourtant que, quoiqu'il en soit de ses exagérations, la thèse libérale reste aujourd'hui la nôtre :
"Constant raconte, ou plutôt résume, une histoire nécessaire. Ce libéral est aussi déterministe, ou nécessitarien, quant au mouvement général de l'histoire humaine, que le seront les
saint-simoniens et les marxistes. Pourquoi l'histoire obéit-elle à la nécessité ? Parce que les hommes ont tous et toujours le même but : « celui de posséder ce que l'op désire ». L'histoire est
donc la succession des moyens élaborés par les hommes pour obtenir ce qu'ils désirent, des moyens toujours plus adéquats car l'expérience instruit les hommes. Ils commencent par la guerre, moyen
brutal à effet immédiat mais incertain; ils finissent par recourir au commerce, moyen plus lent mais plus doux et plus sûr. La guerre est l'« impulsion sauvage », le commerce est le « calcul
civilisé ».
Est-ce que cette analyse de Constant est absolument convaincante ? On peut remarquer que, pour rendre la transition plus plausible, plus naturelle, et finalement nécessaire, Constant rapproche la
guerre et le commerce, il les fait se ressembler plus peut-être qu'ils ne se ressemblent effectivement. Ont-ils vraiment « le même but » ? On pourrait dire que Constant « commercialise » la
guerre en même temps qu'il « bellicise » le commerce. Plus précisément, il « commercialise » la guerre plus qu'il ne « bellicise » le commerce. « Obtenir ce que l'on désire », ce peut être en
effet la formule générale résumant le but du commerce. Mais de la guerre ? La guerre ne consiste pas seulement en razzias ou en conquêtes matérielles. Ou plutôt, même la razzia et la conquête
matérielle comportent un élément moral largement étranger au commerce proprement dit : le désir de vaincre l'ennemi, de l'emporter sur lui. Constant enveloppe le désir de vaincre dans le désir
d'acquérir. Il adopte comme une évidence la psychologie de l'individualisme acquisitif, la psychologie « bourgeoise».
En même temps, nous devons admettre que son présupposé est aussi le nôtre, que sa psychologie est la nôtre. Nous pensons que le désir du bien-être et du confort est plus raisonnable, plus
naturel, plus humain, que le souci de l'honneur ou le désir de vaincre".
Pierre Manent
"Les guerres au XX ième siècle" in Cours familier de philosophie politique