Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 14:33

 

 Pascal, G. Vico  ( 1662-1744) et B. Mandeville ( 1670-1733), ont affirmé bien avant Smith et Hegel,

que les "vices privés"  pouvaient concourir à produire la "richesse des nationhs". Il s'agit là d'un des dogmes

fondamentaux du libéralisme. Les passions peuvent, selon ces philosophes être converties en

leur contraire (à savoir l'intérêt de tous) :

 

 "Dès le XVIIe Siècle,la possibilité d'une telle métamorphose des passions, de la

transformation de leurs effets explosifs en quelque chose de constructif, fait l'objet d'un

certain nombre de spéculations. C'est ainsi que Pascal annonce la « main invisible » d'Adam

Smith lorsqu'il voit la « grandeur de l'homme dans sa concupiscence même, d'en avoir su

tirer un règlement admirable » et « un si bel ordre »(1.
Au début du XVIII siècle, Vico exposera la même idée de façon quelque peu plus détaillée,

non sans la revêtir, à son habitude, de tout l'éclat d'une découverte sensationnelle
« C'est ainsi que de la cruauté, de l'avarice et de l'ambition, trois vices qui tendent à

ruiner le genre humain, elle [la société] tire le métier militaire, le commerce et la

politique, sources de la puissance, de la richesse et de la sagesse des Etats ; trois

profonds vices qui pourraient anéantir le genre humain deviennent une source de félicité.

Cet axiome établit l'existence d'une Providence divine, intelligente législatrice ; des

passions des hommes mus par leurs intérêts particuliers, passions qui les inciteraient à

vivre en bêtes sauvages et solitaires, cette Providence tire un ordre civil qui permet aux

hommes de vivre en société »(1.

C'est là, de toute évidence, un de ces textes auxquels Vico doit sa réputation d'esprit

exceptionnellement fécond. Dans ces deux phrases riches de signification, que ne peut-on

mettre sans trop se forcer - depuis la ruse hégélienne de la Raison jusqu'au concept

freudien de sublimation et, une fois encore, la main invisible de Smith. Mais Vico s'abstient

de toute amplification, et il nous laisse tout ignorer des conditions dans lesquelles se

produit effectivement la fameuse métamorphose des « passions » destructrices en autant de «

vertus ».
En revanche Mandeville, le contemporain anglais de Vico, s'attache beaucoup plus longuement

au thème de l'asservissement des passions, aux moyens à mettre en oeuvre pour les faire

contribuer à l'intérêt général. Souvent considéré comme un précurseur du laisser faire,

Mandeville en appelle bien au contraire, tout au long de sa Fable des abeilles (1729), à « l'habile

gestion de l'homme politique avisé [Skilful Management of the Dextrous Politician], laquelle

est à ses yeux à la fois la condition nécessaire et l'instrument indispensable de la

transformation des « vices privés » en « bien public ». Mais comme il ne nous dit rien de la

manière dont s'y prend, pour ce faire, son Politician, la nature exacte de ces prétendues

mutations, paradoxales autant qu'avantageuses, reste voilée de mystère. Il est cependant un

« vice privé » - et un seul - dont Mandeville décrit en détail les modalités de

transformation, en expliquant comment les choses se passent dans la pratique. Ce vice, bien

sûr, est la passion des biens matériels en général, et du luxe en particulier - et l'analyse

qu'en donne Mandeville est restée célèbre .

On peut donc affirmer qu'en dernière analyse Mandeville renonce à imputer à son paradoxe une

portée générale et qu'il en restreint le domaine d'application effectif à un seul « vice »

ou passion bien déterminé. Cette prudence sera imitée, avec l'éclatant succès que l'on sait,

par l'Adam Smith de La Richesse des nations, ouvrage entièrement centré sur la passion

connue de tout temps sous le nom de cupidité ou d'avarice. Qui plus est, un phénomène

d'évolution linguistique (qui sera étudié assez longuement un peu plus loin) permettra à

Smith de faire, dans la même direction, un autre pas de géant : pour mieux faire passer

l'idée, pour la rendre plus attrayante et plus convaincante, il émoussera la pointe de

l'affreux paradoxe mandevillien en remplaçant les mots « passion » et « vice » par des

termes inoffensifs comme « avantage » ou « intérêt ».
Sous cette forme restreinte et édulcorée, l'idée de la mise en valeur des passions

parviendra à survivre et à s'imposer en prenant rang à la fois parmi les dogmes fondamentaux

du libéralisme du xixe siècle et parmi les constructions clefs de la théorie économique.


Dans leurs ouvrages sur la philosophie de l'histoire, Herder et Hegel se prononcent tous

deux dans ce sens. Le célèbre concept hégélien de la ruse de la Raison traduit l'idée qu'en

obéissant à leurs passions les hommes se font en réalité, et tout à fait inconsciemment, les

agents de telle ou telle grande fin de l'histoire universelle. Il est peut-être significatif que Hegel

n'aura plus recours à ce concept dans  sa Philosophie du droit, où il se penche non plus

 sur les immenses perspectives de  l'histoire universelle, mais sur l'évolution effective de la société à son époque. Dans un

ouvrage qui constitue une critique de la vie sociale et politique contemporaine, comment

faire place à une justification aussi radicale des passions humaines que l'implique la

notion de ruse de la Raison ?"
 Albert. O. Hirshman , Les passions et les intérêts, pp 21-23 P.U.F.

1) Pascal, Pensées, 402 et 403 Ed. B.

Partager cet article

Repost 0
Published by laurence hansen-love - dans Préparation IEP (sciences-po)
commenter cet article

commentaires

Raymond 02/12/2008 22:19

Bonjour,oui c'est un parralèle trés intéressant, surtout de voir comment Smith a remplacé les mots "passions" par "intérêt". (même si il emploie tout de même des termes comme"égoïsme") Par contre je n'ai pas bien compris la comparaison avec Hegel.Je voulais savoir aussi si on ne retrouvait pas cette idée dans l'insociable sociabilité de Kant. Dans l'extrait présenté sur votre site "les hommes, doux comme les agneaux qu'ils paissent ne donneraient à leur existence une valeur guère plus grande que leur bétail". Veut il dire par là que dit que l'homme en cherchant à dominer ses compagnons crée une dynamique bénéfique?Merci !

laurence hansen-love 03/12/2008 18:26


Oui, Hegel, c'est la même idée: le tapis de l'histoire dont les passions sont la chaîne et la raison la trame. Ca veut dire que l'histoire des hommes progresse malgré eux, bien qu'ils agissent
aveuglément en suivant leurs seules passions...
 Oui, il ya aussi cela chez Kant, en effet, Kant et Hegel sont très proches (l'hisotire est finalisée malgré l'aveuglement des hommes) sur ce point


carambaole:0114: 02/12/2008 16:06

 

Un duel de poésie sur mon blog le 2 et 3
venez me visitez ,cela serait sympa tout autant que votre joli blog
votre post ma intérressé;merci
 

laurence hansen-love 02/12/2008 21:17


merci mais où est votre blog?